Remember

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Martine sous acide Remember réunit deux récits et une trentaine d’illustrations de Zhang Lin, alias Benjamin, jeune auteur chinois déjà plusieurs fois primé dans son pays. De ce point de vue, la parution de Remember s’inscrit dans un effort de diversification : au rejet des mangas abusivement réduits à une caricature de sous-littérature dessinée a succédé un engouement tout aussi déraisonnable (et qui, pays par pays, dévore littéralement des secteurs entiers de l’édition et du lectorat) ; à cet engouement succède désormais une certaine méfiance, et avec elle le besoin de regarder plus attentivement : il existe d’autres traditions et d’autres écoles graphiques, qui suscitent la curiosité.
La traduction de certains manhwas coréens a ouvert la voie, voici désormais qu’il faut compter avec la bande dessinée chinoise : créé par Patrick Abry,[1] Xiao Pan, qui a présenté sa première sélection d’albums au dernier festival d’Angoulême, se donne pour mission de faire découvrir la bande dessinée chinoise au public français.
On peut aussi supposer, sans que ce soit contradictoire, qu’il s’agit également là de stratégie commerciale : dans le marché de l’image asiatique, il y a une prime à l’originalité qui passe par l’occupation de secteurs encore vierges, la bande dessinée chinoise est un de ces secteurs (et celui qui aura su occuper ce secteur-là peut imaginer s’imposer sur un segment de marché profitable à moyen terme.[2]

Xiao Pan, en cherchant à éviter l’écueil manga (c’est-à-dire en refusant de publier les simples copies chinoises du style japonais), met l’accent sur des formes et des styles inattendus. Le premier livre de Benjamin, Remember, donne ainsi au lecteur un aperçu de la jeune création chinoise contemporaine en matière de bande dessinée, et le choc est étonnant. Les deux histoires de Benjamin sont deux fragments autobiographiques (ou pseudobiographiques, c’est ici indifférent), qui décrivent chacun une tranche d’adolescence tourmentée, construite autour d’un personnage qui est le dessinateur lui-même, enfermé dans son métier, crachant sur la mainmise absolue que les rédac chef exercent sur les journaux,[3] se débattant pour trouver son trait et sa voie, et ne parvenant pas à entrer réellement en contact avec ses congénères.
La fille amoureuse qui traverse le premier récit («Personne n’est capable de voler. Personne n’est capable de se souvenir») est irréelle : elle ne parviendra pas à toucher le narrateur, qui l’ignore, la méprise, la chasse, tout en s’étant nourri de sa présence et de son affection discrète et gratuite. De même le dingue presque muet qui partage le quotidien de la bande de colocataires du second récit, «L’été de cette année-là», incarne la solitude du dessinateur enfermé dans son monde intérieur, dramatiquement incapable de communiquer. Le monde tourne lentement autour de ces êtres isolés, agitant ses figures estompées et floues, ses bribes de musiques européennes, ses amours volatiles, et ses codes absurdes. Il n’y a pas de rémission pour ces personnages-là — tout au plus une lente accoutumance à l’existence.

Visuellement, les planches de Benjamin, travaillée à l’ordinateur, sont déroutantes : couleurs acides, pastels et électriques à la fois, vénéneuses, floutées ou dégradées autour de traits précis et assurés, plutôt réalistes dans l’intention, mais d’un réalisme aussitôt dénoncé par l’onirisme violent de la composition, qui estompe et détrempe tous les contours. Cette alliance étrange de la naïveté de l’expression et des compositions acidulées se retouve à la fin du volume dans une vaste galerie de portraits, que l’auteur, dans une sorte de postface auto-dénigrante, s’acharne à critiquer violemment : filles légères, bimbos prudes, passagers du métro, passants de rencontre sont saisis dans une vision à la fois lumineuse et puérile, qui rappelle en même temps l’équilibre lisse des illustrations pour enfants du milieu du siècle (Martine à la plage) et la brutalité hyperréaliste des vieilles couvertures de Qui ? Détective — le tout, à nouveau, baigné de couleurs acides que délavent toute la gamme des effets informatiques.
Au total, c’est un livre qui mérite le détour, tant pour la maîtrise graphique indéniable de l’auteur que pour la tonalité affective singulière qui baigne ses dessins. Une expérience réelle des choses et des gens inspire le travail de Benjamin, et parvient à toucher, par-delà les barrières de la traduction, une corde sensible à la vibration très étouffée. Xiao Pan annonce d’ici la fin de l’année un autre album du même auteur, ainsi qu’un artbook : à suivre.

Notes

  1. Co-organisateur du premier frestival de bande dessinée internationale de Pékin en octobre dernier.
  2. Xiao Pan, qui publie deux titres par mois, entend d’ailleurs se lancer immédiatement dans la commercialisation de produits dérivés ; cartes postales, posters, résines…
  3. Benjamin laisse entrevoir par la même occasion la structuration très particulière du marché chinois, encore largement contrôlé par l’Etat, seul à habiliter les éditeurs nationaux à publier ; ainsi un dialogue significatif entre le narrateur et son rédac chef montre ce dernier rappelant les deux commandements principaux du «bédéiste» chinois : puiser ses thèmes dans les «quatre grandes œuvres» (sc. les quatre grands romans classiques de la tradition chinoise) et imiter graphiquement les codes du manga japonais.
Site officiel de Xiao Pan
Chroniqué par en juin 2006