Le Réseau Madou

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Nous avons ici affaire à un récit de genre, plus précisément à une intrigue de détective ou d’espionnage à l’anglaise, mais déplacée en Belgique et avec un héros boy-scout bien dans la tradition des héros franco-belges. Le décor est placé à Bruxelles dans les années trente, dans la tension de l’imminence de la guerre.
Un ami du jeune héros Thierry Laudacieux (sic) est animateur d’une émission radiophonique consacrée au jazz, et, nous l’apprendrons rapidement, à la tête d’un réseau de contre-espionnage américain. Il apprend de son état-major que l’un des membres de son réseau est un traître, et doit au plus vite «enfumer la taupe» et retrouver le coupable, ce qu’il entreprend de faire avec l’aide de son jeune ami qu’il a mis dans le secret de ses opérations.

Le découpage alterne de courtes scènes de déplacement (quand la transition entre les lieux ne se fait pas par le son du téléphone ou de la radio, omniprésente), des scènes de dialogue très statiques, et de nombreuses images enchâssées : différents états du strip d’aventure que dessine l’un des protagonistes, affiche, tableau, photos, lettres, documents.
Et en effet on a parfois l’impression de consulter les pièces d’un dossier, qui contiendrait aussi des photogrammes extraits de fragments de film. Le style du dessin est en effet une ligne claire très rigoureuse, d’une grande lisibilité apparente mais qui a paradoxalement pour effet de déhiérarchiser les plans : le trait est égal quelle que soit la profondeur, et le soin et la stylisation identiques réservés tant aux objets qu’aux personnes tend à les rabattre sur le même plan. L’image est ainsi opacifiée, ce qui sied finalement bien à une intrigue policière.

Le style de l’architecture et du décor art-déco, aux formes régulières et géométriquement stylisées, sont d’ailleurs en osmose parfaite avec ce style, où le décor tend à s’autonomiser dans sa richesse décorative. Dans le deuxième et dernier tome de la série, le style est plus encore en roue libre par rapport à l’intrigue, et le décor, tout en restant mimétique , s’«abstractise» en d’étonnantes compositions plastiques, qui font l’intérêt principal de l’album, à l’intrigue plus conventionnelle que celle du Réseau Madou.

Mais comment en vouloir au scénariste, de ne pas avoir réussi à aller plus loin que dans ce premier tome ? Car le scénario du Réseau Madou a l’astuce de rendre signifiant le maniérisme (aussi brillant soit-il) du dessinateur. En bon récit policier, les images de l’album sont truffées d’indices, de fausses pistes, d’objets signifiants.
Mais le principal indice, conformément au principe de la Lettre volée de Poe, est le plus évident de tous, puisque c’est le style même du dessinateur. François Rivière réussit là une brillante mise en abyme, où la forme correspond idéalement au fond, et un exercice de style suffisamment entraînant pour m’avoir fait retrouver une vieille loupe et relire l’album en boy-scout apprenti détective.

Site officiel de Casterman
Chroniqué par en avril 2007

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