Salut Deleuze !

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Expérience oubapienne, Moins d’un quart de seconde pour vivre relevait avec beaucoup d’adresse un défi impossible : construire un récit de bande dessinée à partir de huit cases, pas une de plus, répétées à coup de photocopieuse. Le résultat en était un objet étrange, étrangeté qui venait plus des interrogations métaphysiques et philosophiques des personnages plutôt que du procédé lui-même.

Salut Deleuze ! effectue la démarche inverse : de procédé créatif, la répétition devient le sujet principal de l’œuvre. Puisant son inspiration dans la philosophie de Deleuze, ce récit se présente comme une fable, un conte éducatif et pédagogique qui délaisse le fatras ésotérique des phrases alambiquées pour illustrer brillamment quelques concepts forts.
Bien sûr, la philosophie est partout présente : des personnages aux citations qui émaillent les dialogues, en passant par la structure même du récit. Mais elle n’est jamais pesante, et c’est avec amusement que l’on découvre le processus de progression de l’histoire, puis qu’on en vient à l’anticiper.

Le dessin de Martin Tom Dieck est superbe et vient souligner cette ambiance atemporelle de la traversée du Styx, sacrifiant la satisfaction d’une mise en valeur aux besoins de l’œuvre. Et emporté par cette poésie étrange, on en oublie la raison (forcément triste) de ces conversations en barque — seul résonne ce Salut Deleuze ! amical.

[XaV|signature]

Il y a sûrement plusieurs façons de lire cet ouvrage. Les références philosophiques foisonnent et peuvent rebuter.
Néanmoins, au-delà des concepts pompeux et des citations ésotériques, il règne ici une ambiance très particulière qui peut s’apprécier sans que pour autant on soit versé dans la philosophie de Deleuze. Le fond est difficile et la forme est à l’avenant : cette bande dessinée est composée de la répétition de 5 scènes aux différences ténues (cette scène représente le passage vers la mort de Deleuze).

De cet aride exercice de style, il restera quand même le dessin toujours aussi parfait de Dieck, quelques joutes verbales intéressantes et une ambiance originale. Reservé aux amateurs avertis.
Ceux qui voudraient quand même apprécier la patte de Martin Tom Dieck feraient bien de lire d’abord L’Innocent Passager au Seuil. Saluons quand même le courage des éditions Fréon (équivalent belge du collectif Amok) pour cette réalisation très soignée.

[Yvan|signature]

Site officiel de Jens Balzer
Site officiel de Martin Tom Dieck
Site officiel de Fréon
Chroniqué par en mai 1998

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