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Ségo, François, Papa et moi

de

Du titre du fameux film de Claude Sautet [1] il ne reste que François, coincé entre un diminutif et un appellatif, que termine un mot centripète plutôt que celui centrifuge initial. On passe donc d’une bande de copains du début des années 70 affrontant les «choses de la vie», à une «grande famille» politique cloisonnée faisant face aux aléas électoraux des deux dernières années,[2] sous les yeux d’une petite dernière à l’ubiquité décelant a priori la nudité de ceux possédant un pouvoir (familial et/ou politique).

Toujours en couverture, ce livre est plus rubescent que rose. Emotion ou essoufflement ?
Bien plutôt ce dernier point, car ce pavé, qui à aucun moment ne fera ondoyer la mare, est illisible et affligeant au bout de quatre planches, témoignant une fois de plus d’une vision de la bande dessinée pathétique, d’un amateurisme dans sa réalisation qui réussit la belle performance de ne pas s’améliorer d’un chouïa en plus de deux cents planches, et d’une vision éditoriale aussi courte que l’échéance électorale actuelle.

Pourtant le projet de départ partait d’une bonne idée : essayer de montrer les rouages hasardeux et décisionnels (de la grande à la petite cuisine) d’une famille politique majeure, de son responsable aux militants, jusqu’aux divers bords frangés en «ique» (politique, médiatique, économique, artistique, périphérique, comique, etc.).
Faire cela en bande dessinée, qui plus est, pouvait espérer en redoubler l’intérêt, dans une collection qui certes n’a pas prouvé grand chose depuis qu’elle existe, mais qui prétend quand même se situer dans une vision du neuvième art un tant soit peu contemporaine.

Mais dès le début, ça coince. Ce qui affleure rapidement, c’est que pour Olivier Faure, la BD c’est Largo Winch et consorts.[3] D’où immédiatement s’en suit ce hiatus avec un emballage aux antipodes.
Certes, il a entendu parler de Squarzoni, référence peu ou prou en matière de bande dessinée politique qui, au départ, le pousse lui aussi à jouer du Playmobil symbolique pour expliquer les grands courants/enjeux qui ont amenés au 29 mai 2005.
Faure a-t-il été au-delà de la couverture de Garduno ? On peut se le demander, les pages qui suivent ne s’inspirant ni du meilleur de Squarzoni (sa science du rapport texte/images et du montage), ni du pire heureusement (un narrateur mélancolique refaisant le monde au hasard des rues sur sa petite patinette made in china).

Le «moi» de couverture est Nina, celle qui fait «mumuse» en étant didactique, ado eurasienne kawaï comme il se doit, fille de Bang (nom onomatopéïpque du «papa» en titre) et d’une japonaise (peut-être) dirigeant une galerie d’art contemporain et conduisant une Ferrari comme Magnum. Et bien sûr la jeunette va au lycée Condorcet … Un beau pack bobo/gauche caviar, donc, qui soyons-en gré à Faure, évite de l’avoir faite héritière d’une multinationale influente, d’une épaule d’ovidé ou d’un tatouage en chiffre romain.
Cette brave fifille dit donc «Papa» à tout bout de champ, parle ado moins bien qu’Agrippine (hélas !), se trouve partout, voit tout et donc dit tout de la grande famille même quand elle n’est pas, ne peut ou ne pouvait être là. Mais ce n’est pas grave, c’est de la bédé, le problème naît d’avoir cru que cela pouvait être de la bande dessinée.

Courageux, j’essaie de me persuader qu’il s’agit d’un document unique, de la politique en BD «par l’un de ses acteurs» comme c’est si bien écrit en quatrième de couverture.
Si oui, pourquoi y avoir rajouté cette cerise fictionnelle, cliché pathétique digne de la plus crasse des Van Hammeries ? Pourquoi ne pas avoir croqué ces seize mois à la manière des carnets de Joann Sfar ou de Trondheim par exemple, en insistant à la fois sur l’aspect témoignage et documentaire ? Par peur d’être trop impliqué, reconnu, être vu faire ? Pourtant nous n’apprenons rien qui n’ait été dit ou écrit ailleurs — il faut dire que les images en disent si peu que les mots s’y perdent.
S’agissait-il alors uniquement de faire une bédé à clefs ? Peut-être, mais encore aurait-il fallu fournir le trousseau en option ou en gadget gratuit.

L’aspect documentaire se limite donc principalement au fait que Faure n’a pas de nègre ou de «ghosts», qu’il fait ses planches lui-même, avec ses petites mains d’homme en place. Surgit alors l’autre problème, il n’est pas un dessinateur : cela se voit à chacune de ses images, qui semblent avoir pour unique style une belle obsession d’être figées et mal construites. C’est du niveau fanzine, année préparatoire premier niveau, de la première à la dernière planche.

La collection « Fouine illustrée » accueille donc un livre inutile et sans conséquences (c’est la bonne nouvelle !), ne révélant que ses manques, n’apprenant rien, ne montrant rien, et qui aurait peut-être trouvé sa démarche éditoriale dans un 48cc à épisode, à la manière de Quintet ou du Décalogue pour justifier au moins les maigres ajouts fictionnels qui s’inscrivent au mieux dans cette légitimité. Et pourquoi pas après tout ?[4]
Pour ce qui est d’une bande dessinée alternative,[5] autrement exigeante, le plus pertinent aurait été de faire suivre Faure et ces mois passés par un/une ou des dessinateurs/dessinatrices.[6]
Une exigence qu’Hachette n’a jamais eu, n’aura jamais, pressé par des considérations bien autres que de faire de la bande dessinée et d’en utiliser les possibilités expressives.
A tout point de vue ce livre est un beau gâchis, un produit dérivé dérivant de plus, «marquant l’histoire de la bande dessinée»[7] par des prétentions qu’à aucun moment il n’assume ni ne relève.

Notes

  1. Vincent, Paul, François et les autres (1974).
  2. Du résultat du referendum sur la constitution européenne le 29 mai 2005, au choix de Ségolène Royal comme candidate à l’élection présidentielle par les militants socialistes le 16 novembre 2006.
  3. Et un peu de Bilal aussi, ce dessinateur «post-communiste» comme il est dit, qui est aussi un artiste puisqu’il utilise des vraies couleurs comme les peintres.
  4. Voir par exemple le récent Elysée république chez Casterman, album moche et très opportuniste mais qui a au moins l’honnêteté de l’assumer.
  5. Editorialement et politiquement, soyons ambitieux
  6. Ce qui implique un regard extérieur que la Nina, fille fusionnelle de ce père au nom de pétard mouillé, ne remplace à aucun moment. Faure ne trompe donc personne. En faisant tout lui-même il veut, comme tout bon politique actuel, surtout maîtriser une image (du moins celle qu’il espère renvoyer), voire s’en construire une (dynamique, créative, contemporaine, «la bédé c’est cool coco», etc.). Pour Hachette c’est encore plus simple, l’éditeur évite ainsi toutes mésententes et procès éventuels, limitant son métier à celui de parieur-concepteur des supports papier (le livre) qu’il diffuse.
  7. Comme c’est si bien écrit, encore, en quatrième de couverture.
Site officiel de Olivier Faure
Site officiel de Hachette Littératures
Chroniqué par en mars 2007

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