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Séki, mon voisin de classe

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Séki, mon voisin de classe est une série[1] dont chaque volume est composé d’un quinzaine de courts chapitres de 10-12 pages, parfois 20. Chaque petite histoire met généralement en scène une façon originale de tuer le temps durant les cours. Chacune de ces tentatives est l’œuvre de Toshinari Séki, le voisin de classe de Rumi Yokoï, une lycéenne qui se voudrait studieuse. C’est ainsi que l’on peut voir Séki faire de l’origami, contruire un château de sable, jouer aux dominos, au shôgi, au go ou aux échecs… mais aussi amener des jouets, voire des animaux vivants, et bien d’autres choses. Ces différents passe-temps dérangent et fascinent en même temps Yokoï, située comme Séki au fond de la classe. Prévenante, elle cherche à ramener ce dernier dans le droit chemin de l’élève studieux. Néanmoins, elle échoue à chaque fois, ses tentatives se retournant contre elle la plupart du temps : devinez qui se fait réprimander par le professeur ! Ne s’impliquerait-elle pas un peu trop dans les activités ludiques de son voisin ?

Débutée en 2010, Séki, mon voisin de classe devait être une simple histoire courte à l’origine. Elle est devenue le succès le plus important (et de loin) de son auteur avec une adaptation en série télé d’animation[2] et même un drama diffusé au Japon à la rentrée 2015. Voilà une réussite que les études de Takuma Morishige – il a un diplôme d’ingénieur de l’université d’Hiroshima – ne laissaient en rien présager. En effet, le mangaka a débuté assez tardivement sa carrière, à 22 ans, après avoir été distingué comme ayant été un des meilleurs débutants au 42e Prix Tetsuya Chiba en l’an 2000. Il s’agit d’un concours qui concerne les parutions de l’hebdomadaire Young Magazine de Kodansha. Ce n’est pas pour autant qu’il va y faire carrière : on le retrouve au sommaire de plusieurs magazines de différents éditeurs tels que Shônen Champion d’Akita Shoten, Manga Time Original d’Hôbunsha, Young Animal Arashi d’Hakusensha, ainsi que Jump Kai de Shueisha. Il est aussi le petit frère d’une mangaka assez connue, Akiko Higashimura, dont Princess Jellyfish a été traduit en français chez Delcourt.

Pour essayer de comprendre le succès[3] rencontré dans son pays d’origine par Séki, mon voisin de classe et ainsi estimer si cette réussite est transposable en France[4], il est nécessaire d’en analyser l’humour. Incontestablement, il s’agit avant tout d’un comique de situation. Il y a tout d’abord le décalage créé par le lieu (la plupart du temps un bureau de classe pendant un cours) et l’inventivité de Séki. Celui-ci se lance dans des réalisations élaborées, parfois grandioses, que le professeur ne voit jamais. Il y a aussi le sérieux que met Séki à jouer : il s’investit à fond dans ses projets, ce qui demande infiniment plus d’efforts que de se contenter de suivre un cours magistral. Cette attitude est en complet décalage avec les réactions de Yokoï, censée être sérieuse, studieuse, appliquée. Cette dernière réagit toujours excessivement de deux manières : soit elle veut que Séki cesse de la déconcentrer et ses tentatives se retournent contre elle lorsqu’elle se fait remarquer par le professeur, soit elle est entrainée dans le jeu de son voisin, son imagination s’emballe devant les actions de celui-ci et elle s’invente des histoires loufoques. Elle se fait alors tout autant remarquer par leur enseignant.

La répétition de ce mécanisme comique devient d’ailleurs une source d’humour en créant un lien avec le lecteur. Il est à noter que Takuma Morishige réussit à ne pas abuser de cette répétition en insérant régulièrement des histoires (généralement un peu plus longues) sortant du cadre du cours magistral : sorties scolaires, déjeuner, séances de sport, etc. C’est toujours sur Séki et Yokoï que l’auteur se focalise ; il s’agit donc véritablement du couple comique de ses récits. En effet, l’humour au Japon repose avant tout sur un duo de personnages aux réactions opposées. Ceux qui sont mis en scène dans Séki, mon voisin de classe ne sont pas sans rappeler le manzai[5] avec le tsukkomi (sérieux, rationnel) qui serait incarné par Rumi Yokoï, et le boke (outrancier et un peu stupide) représenté par Toshinari Séki. Toutefois, le ressort comique n’est pas ici basé sur le dialogue qui est, très souvent, le B.A.-ba de l’humour au Japon. En effet, il n’y a pas d‘échanges dans ce manga : Séki ne prononce jamais un mot et Yokoï ne s’écrie généralement qu’au sein de monologues intérieurs. De plus, les caractères sont ici mélangés, ce qui ne permet pas de les caractériser facilement. Enfin, la chute se fait pratiquement toujours au détriment de Yokoï (le tsukkomi) et non de Séki (le boke). Par ailleurs, le comique de duo est un genre répandu, notamment chez les anglo-saxons[6], et présente souvent la même caractérisation du binôme.

Il est amusant, voire intrigant, de constater que les éditions Akata présentent la série comme étant le pendant nippon de L’élève Ducobu. Si le parallèle semble être osé de prime abord (trio au lieu d’un duo, gags souvent en une planche au lieu de courts chapitres, dessin manga contre dessin « gros nez »), il se révèle à la lecture de la série d’humour franco-belge que les points communs sont peut-être bien plus importants que les différences. Dans les deux cas, nous avons bien un couple garçon-fille, les autres personnages (surtout dans L’élève Ducobu) ne sont que des faire-valoir. La tricherie répétitive de Ducobu est avant tout le refus d’un système d’enseignement, tout comme le sont les jeux de Séki. L’imagination du premier passe plus par la parole que par le biais de jeux, mais les extravagantes tentatives de triche de l’un n’ont rien à envier aux constructions élaborées de l’autre. L’ampleur du décalage est ainsi de même nature chez les deux. Le succès commercial des deux séries est équivalent (ventes importantes, adaptation audiovisuelle, etc.) si l’on fait abstraction des spécificités de chaque pays. C’est d’ailleurs peut-être ce dernier point qui monopolise l’esprit. Néanmoins, il ne faut pas oublier que la différence de rythme narratif est importante, que les gags courts reposant sur les dialogues en lieu et place d’un récit plus visuel et moins elliptique font que les fans de L’élève Ducobu peuvent ne pas apprécier le manga et vice-versa. Toutefois, les deux œuvres peuvent être constitutives d’un pont entre deux publics : les lecteurs de bande dessinée franco-belge et les lecteurs de manga.

Autre point intéressant, les différents gags de Séki, mon voisin de classe peuvent être pris au premier degré ; ils fonctionnent très bien ainsi. Pourtant, nous pouvons aussi voir dans le récit un second niveau, plus subtil et jouant peut-être de façon plus inconsciente avec un retournement du « caractère » que l’on prête aux Japonais. Ainsi, Rumi Yokoï représenterait ainsi l’archétype nippon : l’individu sérieux, responsable et travailleur. Toshinari Séki, lui, incarnerait plutôt un idéal de liberté, une personne pouvant donner libre cours à ses rêves et ses aspirations. Cependant, dans les deux cas, les apparences sont trompeuses car derrière une image rigide, nous pouvons aussi voir un besoin d’évasion, la présence d’une imagination débridée. De même, la créativité n’interdit pas un investissement personnel important et la recherche d’un grand niveau d’excellence. Les clichés sont ainsi battus en brèche et tournés en dérision. Nous serions donc aussi en présence d’un humour s’appropriant les poncifs pour les inverser. À l’arrivée, il en résulte un titre assez atypique, aux personnages originaux, qui propose des gags auxquels le lecteur accroche sans peine, pour peu qu’il s’accorde une courte période d’adaptation. Tout comme Yokoï, il se trouve alors aspiré par l’imagination de Séki !

Notes

  1. Elle est toujours en cours au Japon. Au mitan d’octobre 2015, sept tomes étaient sortis. Le titre est prépublié dans le magazine Comic Flapper de l’éditeur Media Factory. C’est ce même magazine qui a publié Atagoul ou Qwan, alors qu’il semble surtout viser un public de jeunes adultes un peu otaku, fan de filles aux formes généreuses ou peu vêtues (Dance in the Vampire Bund, par exemple).
  2. Disponible depuis 2014 en « vostfr » chez Crunchyroll
  3. Le manga a dépassé au Japon la barre des deux millions d’exemplaires distribués en version reliée – tankôbon – durant l’année 2014.
  4. De façon quasi systématique, les mangas purement d’humour sont autant d’échecs commerciaux en France, à part Dr Slump et, dans une moindre mesure, Kimengumi.
  5. Il s’agit d’un genre typiquement japonais de comédie faisant intervenir deux personnages échangeant des blagues reposant sur des quiproquos et des jeux de mots.
  6. Le monde francophone n’est pas en reste, avec par exemple les augustes Astérix et Obélix.
Hervé Brient
Chroniqué par en octobre 2015

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