SOIL

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Dans la production japonaise actuelle, Kaneko Atsushi fait partie des rares auteurs qui sont immédiatement reconnaissables — que ce soit par son trait si distinctif, évidemment très inspiré par des illustrateurs américains, ou par ses choix de couleurs d’impression plutôt inhabituelles. Difficile également de passer à côté du Japon déjanté et revisité de son magnus opus, l’incontournable Bambi — mais ce serait oublier toute une partie de sa production, composée en majorité d’histoires courtes[1] et cultivant l’art du malaise et de l’inquiétant.
Sa nouvelle série SOIL s’inscrit dans cette veine, et lache l’approche punk, sexe et rock’n roll de la jeune femme aux cheveux roses pour s’intéresser aux dessous grouillants de la société humaine, dans ce qui s’annonce comme un récit étouffant s’étalant sur sept ou huit volumes.[2]

«SOIL new town» est une ville-modèle, la «ville qui ne connaît pas d’ombre», où les balcons sont fleuris et les rues immaculées. Et parmi les familles qui habitent à «SOIL new town», la famille Suzushiro est exemplaire — une famille appréciée de tous, propre sur elle et bien comme il faut, comme on peut le découvrir sur la couverture du premier volume. On comprend donc l’émoi qui saisit la ville lorsque, à la faveur d’une coupure de courant, la famille entière va disparaître sans laisser de trace, si ce n’est une colonne de sel dans la chambre de la jeune Mizuki.
A partir de ce point de départ, Kaneko Atsushi va mettre en place un récit d’enquête lynchien, où les tics et les maniérismes des policiers dépêchés sur place (le chef Yokoi obsédé par ses odeurs corporelles, Onoda bordélique et émotive, ou encore Tamura et sa manie de tâter du doigt tout ce qu’il croise) se retrouvent finalement bien anodins au regard de ce l’on va découvrir dans cette ville-modèle. Car comme aime à le répéter le chef Yokoi, «les gens normaux, ça n’existe pas». Et derrière les sourires de façade rôdent l’envie, la jalousie ou pire encore, et l’on constatera bien vite qu’il ne faut pas grand’chose pour que tout cela dérape et bascule dans l’insoutenable.
On frissonne, mais comme fasciné par cette masse grouillante que l’on vient de découvrir sous un caillou bien ordinaire, le désir de connaître la suite est plus fort. Car l’auteur maîtrise parfaitement le rythme de son histoire, s’attachant à explorer chaque fil narratif du déroulement de la nuit fatidique, construisant un puzzle complexe aux multiples implications, le tout servi par un dessin irréprochable. On serait d’ailleurs tenté de rapprocher ici Kaneko Atsushi du travail de Charles Burns — partageant avec lui cette capacité à faire surgir le monstrueux de ces visages trop parfaits, de ce dessin trop léché, mais qui réussit pourtant à ne jamais être rigide.

Qu’on le dise tout de suite, à la fin du quatrième volume de SOIL, on ne sera toujours pas plus avancé sur le mystère de la disparition de la famille Suzushiro. Au contraire, le tableau s’épaissit au fil des pages, progressant de l’intrigue de départ pour arriver à une «SOIL new town» tiraillée par plusieurs forces étranges/étrangères, ramenant à la surface des événements datant d’un demi-siècle, et laissant planer le doute sur l’intervention du surnaturel.
On pourrait penser aux X-Files, mais c’est sans doute la comparaison avec Twin Peaks qui est la plus pertinente, partageant avec la série de David Lynch cette ambiance lourde de petite ville tiraillée par ses rancœurs, où le drame n’est jamais loin. Reste à savoir si après un aussi bon départ, Kaneko Atsushi saura apporter une conclusion satisfaisante à cette enquête aux accents de mauvais rêve.

Notes

  1. Je pense en particulier à ses recueils R ou Atomic.
  2. La publication de la série a repris récemment après une pause d’un an, Kaneko Atsushi en ayant profité pour réaliser Mushi, l’une des quatre nouvelles d’Edogawa Rampô adaptée à l’écran pour le compte du film Rampô Jigoku («L’Enfer de Rampô»), sorti en salle en Novembre dernier.
Chroniqué par en juin 2006

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