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Songe est Mensonge (Notes t.4)

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J’aime pas les blogs-qui-deviennent-des-livres. Boulet non plus : les premières pages du premier volume de ses Notes[1] étaient d’ailleurs consacrées à une laborieuse apologie destinée à justifier la publication de ce livre-qui-reprenait-son-blog. Deux ans plus tard, le quatrième volume de ces Notes vient de sortir. Comme les trois précédents, je me suis rué dessus et je l’ai dévoré en une demi-heure. Puis je l’ai relu. Puis j’ai relu les quatre à la file. J’aime pas les blogs-qui-deviennent-des-livres, sauf celui de Boulet. Pourquoi ?

Oui, pourquoi ? Il y a dans les Notes de Boulet tout ce qu’a priori je n’aime pas dans un blog-devenu-livre : un auteur qui ne parle que de lui, qui se dessine six fois par page, qui nous fait part de ses moindres démangeaisons et problèmes gastriques ; une accumulation d’instantanés toujours teintés de private jokes qui obligent le lecteur moyen à se transformer en espion d’une vie qui ne l’intéresse pas ; une avalanche d’anecdotes auto-référentielles, puisque le blog parle de la blogosphère et l’auteur de bande dessinée des festivals, dédicaces, salons, rencontres entre auteurs, déboires avec sa tablette graphique et autres planches livrées en retard. Et, par dessus-tout, un blog-devenu-livre entretient toujours une ressemblance écoeurante avec une photo-de-la-soirée-où-on-avait-trop-bu, tu te souviens ? Ben non, justement, tu ne te souviens pas, et c’est bien mieux comme ça. En revanche, si un crétin aussi saoûl que toi a fait une photo, elle t’a peut-être fait crever de rire sur le coup, quand tu plafonnais à 1,3 g/l, mais deux jours plus tard, à jeun, tu rêves de les brûler et de casser toutes ses dents à l’andouille qui les a forwardées à tout son carnet d’adresses. Un blog-devenu-livre, c’est ça : un tas de feuilles volantes, de notes, de bidules et de crobards, pris sur le vif, éphémères, qui se trouvent brutalement figés dans le papier, artificiellement pérennisés, immobilisés dans un statut qui ne leur convient pas et pour lequel ils n’ont jamais été conçus. Non seulement c’est en général aussi intéressant que les listes de linge à laver dans la Pléiade de Baudelaire, mais c’est aussi une manière de considérer que n’importe quoi peut faire un livre.

Or, en dépit ces solides préventions tartinées de préjugés et d’une mauvaise foi que j’entretiens avec soin, j’aime les Notes de Boulet. J’aime les Notes de Boulet parce qu’elles proposent, contre toute attente, un authentique travail de la fiction. D’abord, très vite, après les premières pages du premier volume (qui ressassent de manière un peu plate et pas très intéressantes, j’ai failli décrocher d’emblée, les aventures ferroviaires et salonnardes qui scandent la vie du dessinateur de bédé), Boulet cesse d’être un auteur qui raconte sa vie pour devenir le personnage, l’avatar, la créature de Gilles Roussel, l’auteur, le vrai. Boulet alter-ego de Roussel est une figure malléable, qui se prête à tous les récits : à travers Boulet, Roussel peut incarner ses propres fantasmes de toute-puissance, raconter des tranches de vie mélancoliques, animer une petite séquence de slapstick muette, ou commenter l’actualité. Le nombrilisme habituel de l’autofiction n’est pas évacué, il est explosé, dispersé à travers toutes les formes que Roussel fait adopter à Boulet.

Ensuite, toutes ces formes sont digérés par le délire de l’auteur. Attention : le délire de l’auteur, ça ne veut pas juste dire que Boulet est « délirant », et que je suis trop mdr-ptdr-lol quand je lis ses notes. Non non non.[2] Ça veut dire que Boulet abolit méticuleusement les frontières entre les différentes figures de sa fantaisie : il accueille d’un bloc la totalité de ses nourritures imaginaires, des souvenirs de jouets d’enfance aux codes du manga, du cinéma d’aventure à la chronique intimiste, du carnet de voyage au cartoon, sans ménager de paliers. La composition des pages est dominée par une puissance permanente de transformation, et l’on suit en jubilant les métamorphoses qui affectent les personnages, les objets, ou les situations. Le dessin prolifère, se déchaîne, traversant tous les styles et les mélangeant avec brio, mais avec assez d’acuité et de précision pour que chacun d’entre eux soit pleinement reproduit : cette force d’hybridation des genres et des codes, soutenue par un goût constant de l’exagération graphique, porte chaque registre à son point de perfection, et le fait éclater en le combinant aux autres. Ça, c’est une des raisons principales qui me font aimer les Notes de Boulet : sa capacité à saisir les « idiomes » graphiques les plus variés, et à les endosser avec la même intensité, pour les traverser et en dévoiler les limites. La jubilation du dessin jointe à cette distance ironique qui déjoue toutes les simplifications fait de la lecture des notes un plaisir rare, tout en renouant avec les pouvoirs les plus anciens de la bande dessinée.[3]

Tout ce travail de la fiction est soutenu par un sens précis du récit, et une économie des textes vraiment efficace. Scénario, montage, dialogues sont soigneusement fignolés, le délire est systématiquement encadré et maîtrisé par la rigueur inattendue de la structure générale des récits. Peu à peu, au fil des quatre volumes de Notes, on sent que l’auteur a de plus en plus conscience du livre que devront un jour composer ses croquis, ses anecdotes et ses expériences. Les effets d’échos se multiplient, les thèmes reviennent, s’approfondissent. Le dernier volume, Songe est mensonge, construit sans avoir l’air d’y toucher un ensemble de remarques disparates sur le statut même de l’imagination, sur le rôle de la fantasia, sur le pouvoir du songe — bien sûr, Boulet connaît ses classiques, et paye son écot (écho ?) à Winsor McCay et à Little Nemo (voir illustration), mais ce n’est pas seulement un clin d’œil : c’est, petit à petit, un ensemble de commentaires sur le travail de la bande dessinée elle-même, sur l’imagination et ses règles. Le rêve y est approché de manière indirecte, par des voies détournées, en changeant d’angle et de style, et chaque nouvelle réflexion impose son traitement visuel propre, qui réinterprète les précédentes. Au fil des pages, on sort lentement de l’accumulation de fragments qui caractérise le blog (et qui gouverne largement les premiers volumes), pour entrer dans une composition plus subtile, qui entremêle les thèmes et entreprend d’en tirer discrètement une trame continue. Le blog devient, au meilleur sens du terme, un discours : un travail permanent de démontage, de remontage et de relecture de ses propres fragments.

Notes

  1. Born to be a larve, Delcourt, 2008.
  2. Si si si. Les Notes de Boulet sont une des rares lectures récentes de bande dessinée qui parviennent à me faire éclater de rire alors même que je suis seul (c’est un des meilleurs tests qu’on puisse imaginer). C’est sûrement aussi lié au fait que j’appartiens à la même génération que l’auteur, et que les trois quarts des souvenirs d’enfance « génériques » qu’il utilise au fil de ses pages me parlent. Je suis piégé par l’identification, je rigole quand il raconte ses malheurs avec son Amstrad ou sa fascination pour les Merveilleuses Cités d’Or. Je n’en suis pas plus fier que ça. Personne n’est parfait. Et ça ne m’empêche pas d’avoir envie d’envahir la Pologne chaque fois que je vois un quadragénaire attendri entonner Capitaine Flam, hein.
  3. Voir les analyses de Thierry Smolderen sur ces usages de l’hybridation chez Hogarth, Frost ou Outcault, dans Naissances de la bande dessinée, de William Hogarth à Winsor McCay, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2009.
Site officiel de Boulet
Site officiel de Delcourt (Shampooing)
Chroniqué par en avril 2010

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