Sutures

de

David Small est né l’année du triomphe meurtrier de l’atome. Une enfance dans les années 50 donc, de celles perçues avec raison comme paranoïaques par une bonne partie de sa génération, auxquelles il ajoute son histoire personnelle entre une mère qui n’aimait pas ses enfants et un père radiologue fuyant dans son travail, et pour qui l’ère radieuse de l’ «american way of life» rimait avec celle de ces rayonnements qu’il était sensé maîtriser.

Jeune enfant de santé médiocre, David Small subira plusieurs traitements de l’époque, modernes alors, «barbares» aujourd’hui, allant des lavements humiliants mais relativement insignifiants, aux doses répétées et bien plus nocives de rayons X pour traiter ses «problèmes de sinus».
Dans cette famille coincée jusqu’en une folie sous-jacente par un devoir familial et des responsabilités parentales jamais désirées/acceptées mais bien plutôt imposées par tout ce qui fait la stricte normalité de la société américaine d’alors, le jeune garçon grandira avec des parents faisant beaucoup de bruit pour cacher inconsciemment une incapacité à parler, dire ce qu’ils dissimulent de secrets, frustrations, peurs, ou de profonds désirs inassouvis. Quand plus tard, une amie de la famille découvrira par hasard une grosseur au cou du jeune garçon, c’est avec le même déni que ses parents l’interpréteront, ne faisant hospitaliser leur fils que plusieurs années après cette découverte, alors que celui-ci est devenu un adolescent.
Ce prétendu «kyste sébacé» se révélera un cancer, qui, s’il sera soigné malgré tout, rendra muet pendant plusieurs années le jeune David Small.

Sutures est presque forcément un bon livre. Il parle de l’enfance et de l’adolescence meurtrie, du cancer, témoigne autrement de ses années 50 trop rapidement associées aux Cadillac exhibant d’énormes pare-chocs chromés ou à des meubles fait d’ovales profilés. L’émotionnel y est primordial, fort, et permettra en plus de mieux comprendre ces lointaines années, surtout si l’on n’a jamais lu la littérature qui en est issue ou qui s’y est consacrée.
David Small raconte son enfance avec un professionnalisme d’illustrateur de livres jeunesse renommé et récompensé. Offre un «graphic novel» dans cette lignée à succès où l’on confesse les secrets personnels plus ou moins douloureux, que ce soient les siens ou ceux de sa famille. C’est touchant bien sûr, très correctement réalisé. Le fait de dire enfin, de dévoiler, sera salué par tous. Un courage de dire après toutes ces décennies, de dire en plus par l’image, de vaincre symboliquement ce mutisme remontant à sa jeunesse, ce mutisme physique bien sûr, mais aussi celui inconscient de sa famille, etc.

Pour qui s’intéresse à la bande dessinée depuis longtemps, Sutures sera un livre de plus. Honnête, plaisant à lire, mais peut-être aussi plus intéressant dans le fait qu’il sort en 2009 alors que l’auteur est de la même génération que Crumb par exemple, que son style évoque Eisner dans certaines gestuelles, etc.
Sutures est un livre intéressant répétons-le, il aura du succès c’est certain, le même que Blankets en son temps par exemple, et ce sera tant mieux pour l’auteur. Mais on peut aussi lui trouver des allures de story board qui fait se demander si le fait qu’il soit une bande dessinée ait une réelle importance. Un livre indéniablement sincère, mais qui n’est pas le jalon d’«une nouvelle ère pour le roman graphique»,[1] plutôt une suite logique de son évolution récente. L’importance de Sutures tiendra plus certainement à son succès public, voire son éventuelle adaptation cinématographique.

Notes

  1. Propos de Françoise Mouly, cités sur le rabat du quatrième de couverture.
Site officiel de David Small
Site officiel de Delcourt (Contrebande)
Chroniqué par en janvier 2010

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