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Tales of the Great Unspoken

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Avec les Tales of the Great Unspoken, Aaron Augenblick fait une entrée fracassante dans le petit monde du comic indépendant. Distribué par TopShelf, ce petit format à l’italienne d’une cinquantaine de pages se compose de trois séquences explorant chacune une facette de ce Great Unspoken, dans un style chaque fois différent : d’abord, une séquence courte, muette, dans une quadrichromie superbe. Ensuite une séquence un peu plus longue, en noir et blanc, dessinée dans un style plus cartoonesque. Enfin une histoire plus développée qui représente à elle seule près de la moitié du volume, dans une bichromie ocre très efficace, boucle l’ensemble.

Ces trois séquences apparemment autonomes se présentent d’abord comme les fragments juxtaposés d’un rêve commun. Certain personnages se retrouvent d’une séquence à l’autre, bien que le propos change considérablement.
Pourtant c’est bien le même « Grand Non-dit » qui affleure dans les trois épisodes. L’amour muet du diablotin alcoolique pour la vendeuse de donuts, dans la première séquence, pose les bases du vocabulaire : le personnage principal, le trait épais et précis, presque géométrique, la couleur éteinte mais parfaite. En huit pages, une tristesse lasse s’installe, diffuse, inachevable — il semble au lecteur qu’il n’aperçoit là qu’un fragment d’une histoire plus longue, un cliché saisi au milieu d’une longue attente.

Puis l’on passe au cartoon, au noir et blanc plus percutant et plus rapide. Le personnage, the Stranger, y fuit un cauchemar incompréhensible qui l’amène finalement à découvrir sa condition de créature dessinée (après avoir d’abord croisé Satan, une fillette, un leprechaun, un oreiller parlant, son reflet, le diablotin dépressif, et finalement son créateur, sous la figure d’un robot extrêmement ennuyé).
Cette seconde séquence, plus bavarde et plus prolixe, est aussi plus débridée : elle explore plus librement les paysages du Non-Dit. Mais pourtant Augenblick, avec la liberté que lui donne le cartoon, ramène toujours le lecteur à ce sentiment ténu d’inachèvement et d’inutilité (« alors, pourquoi je suis ici ? pourquoi m’as-tu créé ? » demande the Stranger à son créateur — et l’autre de répondre « il n’y avait pas grand chose d’autre à faire »).

Enfin on passe à la dernière séquence, où l’on retrouve le trait et le personnage de la première. Le diablotin alcoolique, après avoir embouti un poteau de signalisation, se trouve convoqué par son patron qui, mécontent de ses mauvais résultats de ventes, lui propose un challenge : vendre au plus coriace des clients le contenu d’une valise sans même savoir ce que c’est.
Cette ultime histoire, la plus développée, et apparemment la plus cohérente, construit un parallèle glacial entre l’absurdité du vendre et l’esclavage du boire. Là encore, confronté à son client comme à son bourreau, le diablotin découvre une nouvelle dimension de l’absurde, plus inquiétante, plus morbide aussi : il a face à lui un ancien vendeur vidé de son âme et de son corps par son travail, enfermé dans la machine qui le maintient en vie.
Il y a dans cette dernière séquence des réminiscences presque kafkaïennes, soulignées par la teinte oppressante choisie par Augenblick — une sorte de crème de marron vineuse et lourde.

Aussitôt le volume achevé on est tenté de le rouvrir, et de reparcourir ces fragments d’absurde qui effleurent sans cesse la vérité, aussi incapables de la définir que nous, lecteurs perplexes devant ces efforts.
Le grand non-dit se construit ainsi de façon « manquante », à travers l’exploration de trois langages différents qui sont autant d’approches inabouties : dans la quadrichromie muette, dans le cartoon délirant, puis dans la fable étouffante, Augenblick ne fait au fond que chercher des passages.
On espère qu’après ces trois récits il nous donnera d’autres fragments de ce Great Unspoken, fascinant et insaisissable.

Site officiel de Aaron Augenblick
Chroniqué par en avril 1999

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