Tank Tankurô

de

Que sait-on du manga aujourd’hui ?
Depuis environ deux décennies, les rayons « bande dessinée » des libraires grand public débordent de parutions récentes et de qualité très inégale, destinées à un public principalement adolescent. Les premières traductions ont bouleversé le paysage éditorial de la bande dessinée française, entraînant la création de nombreuses petites maisons d’édition, spécialisées dans le genre. Les grands éditeurs ont créé leurs propres collections manga (Kana chez Dargaud, Sakka chez Casterman, etc.). Tezuka Osamu voit son œuvre colossale progressivement traduite chez de nombreux éditeurs aux catalogues pourtant différents (Tonkam, Cornélius, Delcourt, Asuka ou encore plus récemment Flblb).
Au final, la production est abondante, les profits semblent au rendez-vous mais le manga d’auteur restait encore récemment très peu visible. L’éditeur Cornélius vient combler ce vide en publiant les classiques de la bande dessinée indépendante (principalement issus de feu la revue Garo et de son successeur Ax) : Mizuki Shigeru, Tatsumi Yoshihiro (signalons la parution en somptueuse édition d’Une vie dans les marges, en deux volumes), et autres Abe Shin’ichi, le tout accompagné d’un important appareil de notes explicatives et de présentations. D’autres éditeurs comme IMHO ou Lézard Noir publient des auteurs plus radicaux et difficiles (Maruo Suehiro, Hino Hideshi). Kana s’est attaqué à des classiques-fleuves (Kamui-den, Sabu & Ichi).

Un pan entier de l’histoire du manga reste cependant aujourd’hui inconnu : le manga d’avant Tezuka. Parmi les traductions, outre Tank Tankurô, seul Sugiura Shigeru nous semble avoir été traduit, avec Doron Chibimaru : le petit ninja, chez IMHO. Norakuro, héros créé par Tagawa Suihô en 1931, est une célébrité au Japon mais n’existe quasiment pas en langue occidentale.[1] D’autres œuvres (par exemple, Fuku-chan de Yokoyama Ryûichi, les œuvres de Kitazawa Rakuten ou de Oshiro Noboru) sont encore aujourd’hui indisponibles en langue occidentale.[2] La politique vient peut-être expliquer cette lacune : les œuvres de l’époque sont marquées par les ambitions militaristes du Japon des années 1930, dans un contexte de guerre du Pacifique — ce qui leur donne un arrière-goût de propagande.
Tank Tankurô permet de découvrir l’un de ces personnages importants du moment pré-Tezuka du manga. L’ouvrage a été traduit et publié par un éditeur japonais, Presspop et est paru il y a quelques mois aux Etats-Unis.[3] Le tout est sorti sous la forme d’un beau livre, dans un carton illustré (magnifiquement, comme il se doit) par Chris Ware. Il comprend deux histoires, la première publiée par Kôdansha datant d’octobre 1935 et la seconde d’avril 1934, sortie alors en livret séparé accompagnant le magazine pour enfants Yonen Club, publié par le même Kôdansha. On pourra s’étonner de ce choix non-chronologique : commencer par l’histoire de 1935 et poursuivre par celle de 1934. Il est probablement dû au fait que la première histoire est beaucoup plus longue (210 pages), reprenant en développant certains épisodes de la seconde, bien plus courte (35 pages). En outre, le Tankurô de 1935 est déjà narrativement plus mature : l’auteur n’y utilise que des phylactères comme support textuel, tandis que le récit antérieur est envahi de vignettes explicatives de l’action et numérotées. Outre ces deux histoires, le volume comprend plusieurs articles sur l’auteur, Sakamoto Gajô, ainsi qu’une courte histoire du manga avant Tezuka.

Tank Tankurô raconte les aventures d’un personnage du même nom, qui se situe entre le robot et le super héros : il se présente comme une boule d’acier avec plusieurs trous, ces membres et sa tête sortant de chacun. Cette boule peut lui servir de carapace protectrice, il peut aussi en sortir des attributs inattendus qui lui permettent de se sortir de situations périlleuses. Citons par exemple les ailes et l’hélice qui lui permettent d’échapper à la noyade (p. 72).
L’histoire (de 1935) commence par les pérégrinations de Tankurô dans la campagne japonaise. Il est confronté à des bandits, parfois géants. Ses pouvoirs lui permettent cependant de se tirer de toutes les situations. Puis, rapidement (p. 64), le thème de la guerre apparaît et Tankurô doit faire face à des situations dans lesquelles il ne triomphe que de plus en plus difficilement. Il se retrouve bientôt sur le front, accompagné du second personnage principal du récit, le soldat Key-ko, singe de son état. Key-ko ne constitue pas à proprement parler un faire-valoir : il n’a pas de défauts particulièrement saillants comme l’exigent les règles du genre. En revanche, il seconde efficacement Tankurô, l’aidant à se sortir des situations les plus inextricables. Key-ko semble également jouer le rôle d’intermédiaire entre Tankurô et les soldats de leur bataillon.
Face aux deux héros, on trouve en Kuro-Kabuto (« casque noir » en français) la figure du méchant et représenté comme un personnage dont la tête est remplacée par un casque au milieu duquel trônent deux yeux, et duquel pend une barbe. Ce personnage sera par la suite repris dans plusieurs mangas destinés à la jeunesse.

Tank Tankurô constitue avant tout un manga de guerre et le lecteur pourrait s’en inquiéter : l’œuvre a été publiée dans les années 1930, soit pendant la militarisation du Japon.[4] Et c’est bien de guerre dont il s’agit : il est plus que probable qu’une telle œuvre ne pourrait être distribuée dans les pays ayant subi l’occupation japonaise dans les années 1930 (Corées et Chine). Cependant, l’approche de Sakamoto Gajô reste nuancée, du moins dans la version de 1935. Il est très excessif de dire que Tank Tankurô est une œuvre antimilitariste (comme on peut le lire sur le blog Last Gasp), mais reconnaissons que l’auteur ne dénonce pas ouvertement l’ennemi comme étranger (dans le récit de 1934, il est en revanche caricaturé de manière assez évidente, voir pp. 226 – 227) : Tankurô se retrouve même au début du récit confronté à la bêtise du peuple japonais militariste.

Au-delà de ces considérations historico-politiques, le graphisme de Tankurô reste simple, marqué par l’utilisation des courbes ou des cercles. Sakamoto Gajô emploie de larges cases (jamais plus de trois par planche) peu chargées, avec des décors minimalistes. Les histoires sont simples (l’œuvre était à l’origine destinée à un public d’enfants), mais Sakamoto y fait preuve d’une inventivité certaine.
Le récit fait déjà appel à des thèmes qui seront chers aux mangas contemporains : métamorphoses du héros et de son environnement (animaux, végétaux et minéraux) comme armes ; rivalité entre deux personnages, etc. Tankurô constitue par ailleurs l’un des premiers super-héros / robots de l’histoire du manga. Il est naturellement difficile de ne pas penser à Astro Boy, le robot qui naîtra quelques décennies plus tard sous la plume de Tezuka.

La traduction de Tank Tankurô permet de pénétrer dans cet univers du manga des années 1930, qui reste aujourd’hui largement méconnu en Occident. Elle nous permet également de vérifier que Tezuka n’est pas le seul inventeur du manga, et rappelle que son apport à l’histoire de la bande dessinée ne doit pas faire oublier les auteurs qui l’ont précédé. Espérons que d’autres initiatives permettront de poursuivre la découverte de cette période.

Notes

  1. Seul Kramers Ergot en a publié un extrait, dans le numéro six de la revue (2006).
  2. Pour en savoir plus, on pourra se référer aux articles incorporés dans Tank Tankurô ou à la traduction en français de l’ouvrage de Paul Gravett : Manga, soixante ans de bande dessinée japonaise, éditions du Rocher, 2005 (deuxième chapitre).
  3. Le site du Comics Journal propose une preview avec quelques planches de l’ouvrage.
  4. En 1931, le Japon a envahi le territoire de la Mandchourie, appartenant à la Chine et a créé un Etat fantoche, le Manchukuo. Ces actions ont entraîné son exclusion de la Société des Nations (ancêtre de l’ONU) en 1933 (événement que Hergé reprendra par ailleurs dans le Lotus bleu).
Chroniqué par en octobre 2011

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