The Shadow Hero

de &

Hank est un Étasunien, fils d’immigrés chinois qui ont fui les bouleversements liés à la chute de la dynastie Qing. Il aide son père à tenir la petite épicerie familiale sise dans le Chinatown californien des années 1940. Un super-héros a fait son apparition dans la ville, il y a quelques temps, mais nul ne sait qui il est ni d’où il tire ses pouvoirs. Un jour, il sauve la mère de Hank, prise en otage par un malfrat minable. Résultat : celle-ci ne rêve plus que d’une chose, que son fils soit lui aussi un super-héros. Malheureusement, lorsqu’on n’a pas de super-pouvoirs, c’est une tâche ardue, qui demande beaucoup d’investissement personnel. Qui plus est, s’y consacrer pleinement est bien difficile, surtout quand il faut travailler dur à l’épicerie pour avoir de quoi payer la « taxe » mensuelle due aux « Tong des bâtons » pour leur « protection ». Cette double activité ne peut que déboucher sur un drame… mais la plupart des super-héros ne sont-ils pas nés d’un drame, justement ?

The Last Shadow Hero est un hommage humoristique aux comics de super-héros de l’âge d’or, cette période foisonnante, consécutive au succès de Superman dans Action Comics. Or, il est peu connu que les créateurs de super-héros n’étaient pas tous d’origine juive comme Jerry Siegel et Joseph Shuster. À l’époque, il y en a eu au moins un qui était d’origine chinoise : Chu F. Hing[1]. Ce dernier crée pour un obscur éditeur le premier super-héros sino-américain, nommé La Tortue Verte, dont les aventures ne dureront que le temps de cinq numéros. Toutefois, on ne peut que supputer les origines asiatiques de ce justicier : en effet, aucun lecteur n’a jamais vu son visage, mais il défend la Chine, alliée des États-Unis contre le Japon durant la Seconde guerre mondiale…
Gene Luen Yang (le scénariste) et Sonny Liew (au dessin et à la couleur), eux-mêmes d’origine chinoise[2], ont voulu faire revivre La Tortue Verte tout en affirmant ses origines chinoises et en expliquant comment il est devenu un super-héros (et comment sa peau prend une étrange couleur rose dans certaines circonstances).

Cet hommage est aussi un acte plus ou moins politique de la part des auteurs. En effet, ils militent ainsi pour la visibilité des Asiatiques d’Amérique en dénonçant au passage le racisme ordinaire dont sont victimes les immigrés venus d’Asie (et cela devait être encore plus vrai dans les années 1940). Nul doute que chez les lectrices et lecteurs français (asiatiques ou non), ce racisme ordinaire fait écho au ras-le-bol de la communauté asiatique de France envers la xénophobie dont elle est victime[3]. La xénophobie repose sur de nombreux stéréotypes qui a priori ne correspondent à aucune réalité. La communauté asiatique, en Amérique comme en Europe, peut être assez repliée sur elle-même (ou a pu l’être à une époque), ce qui induit une absence certaine de visibilité et joue aussi beaucoup pour la persistance de ces stéréotypes. Illustrant cela, nous avons dans le chapitre quatre une sorte de « yellow face » caricaturant la représentation des Chinois dans la bande dessinée des années 1940-50.

Il en résulte une excellente bande dessinée, au scénario solide, bien rythmé, à l’humour subtil, et plus particulièrement quand les auteurs jouent sur les clichés ou l’ignorance concernant les Chinois d’Amérique. Le graphisme est une belle réussite, notamment dans la représentation graphique des Chinois, mais aussi des Occidentaux — ah ! l’art délicat de la représentation des yeux et des nez… En effet, plus que la couleur de peau, ce sont les yeux et le nez qui constituent (du moins pour les Occidentaux) la zone prépondérante de la reconnaissance des visages[4]. Malgré toutes ses qualités, l’œuvre est totalement passée inaperçue dans sa version française, Dargaud ayant eu l’étrange idée de la publier dans sa collection Urban China (à la visibilité et la communication inexistante) au lieu d’Urban Comics (car il s’agit bel est bien d’une bande dessinée américaine). C’est d’autant plus incompréhensible que Charlie Chan Hok Chye, du même Sonny Liew a connu le cheminement éditorial inverse : il s’agit dans ce cas d’une bande dessinée asiatique (singapourienne pour être précis) publiée dans la collection Comics.

Notes

  1. Plus exactement Chu Fook Hing, Chu étant son nom de famille. À ce sujet, voici un intéressant article.
  2. Gene Luen Yang, tout comme son héros, est fils d’immigrés chinois : son père vient de Taïwan et sa mère de Hong-Kong. Sonny Liew est un Singapourien, né en Malaisie d’une famille d’origine chinoise.
  3. Certes, les Asiatiques de France (qui pour la plupart sont Français et ne viennent pas tous de Chine, rappelons-le) ne subissent pas le racisme de rejet et de discrimination dont sont victimes les Français (ou les immigrés) originaires du Maghreb ou d’Afrique sub-saharienne. Ils subissent un racisme de moquerie, plus insidieux et blessant. À ce sujet, l’entretien avec le rappeur Lee Djane est instructif. La vidéo de Brut. avec Daniel Tran est tout aussi intéressante. Ce type de racisme est bien présent dans The Last Shadow Hero, notamment dans le chapitre trois, lorsque l’inspecteur Laloi fait une remarque raciste sur le nom du tueur du père du héros, ou lorsqu’il insulte les Asiatiques devant notre héros masqué dans le chapitre quatre.
  4. Lors de sa rencontre internationale au FIBD d’Angoulême 2018, Sonny Liew nous a expliqué qu’Alphonse Wong, l’auteur de la série Old Master Q (une bande dessinée hongkongaise très répandue en Asie du Sud-Est car souvent muette) lui avait permis de comprendre comment représenter ses personnages asiatiques.
Hervé Brient
Chroniqué par en juin 2018

Les plus lus

Les plus commentés