Trashed

de

Une bonne part de la bande dessinée alternative américaine trouve son origine dans celle dite « underground » qui émergea durant la deuxième moitié des années 60. Cette première endogée esthétique au système de gouttières recueillant tout ce qui ailleurs n’avait pas à être en surface, exposait dans des cases ce qui ne devait pas être montré à la lumière venant d’en haut, dont l’aspect visuel était comme une mauvaise odeur, un mauvais goût des yeux qui en disait trop sur ce que l’on n’osait pas s’avouer. Elle dévoilait ces fuites dans l’illusoire, en sachant rire sur tous les tons du seul devenir véritable.

En ayant, dans sa jeunesse, été éboueur une année, Derf Backderf aura visité autrement ce qui est du domaine de l’opaque[1] tout en constatant la forme concrète d’un « No future » . Par un métier le plus souvent considéré comme au plus bas de l’échelle sociale, il s’est symboliquement et littéralement marginalisé aux frontières d’un au-delà où tout se rejette, mais dont la nature finie et substantielle conditionne une société croyant s’en abstraire par certaines prouesses techniques massivement commercialisées. En cela, l’auteur aura été dans un emploi charnière, qui le renverrait aujourd’hui aux fondements de son expérience propre et à son statut social actuel. Dans la première, cela serait à l’image de sa génération, entre la fin du surgissement « underground » et le début de cette réplique punk qui constata avec un certain nihilisme les lendemains qui déchantent. Dans le second, cela renverrait au rôle de l’artiste qui, de tout temps, a fait œuvres exemplaires avec des matériaux souterrains[2], ou que sans lui on jetterait volontiers. Par un regard, par une technique et une volonté expressive, il saurait faire du commun du commun, une exception et un nœud sémantique possiblement salvateur.

Artiste contemporain, Backderf crée avec des matériaux mis en décharge, mis au rebut, dont certains recouvrent de plus en plus la terre, jusqu’à la rendre elle-même souterraine. Ces restes peuvent être « un patelin au fin fond de l’Ohio » ou bien ses propres souvenirs de jeunesse. Les deux sont pris comme bas-fonds d’empires, celui de la première puissance mondiale bien entendu, mais aussi celui d’un homme dans sa maturité.

Trashed se termine par le changement de métier du personnage principal, devenant chauffeur de benne, sortant d’un cycle dans sa vie pour un autre en disant : « Putain ! Cela ne s’arrêtera jamais ! » juste avant les mots « The end » apparaissant dans la page suivante, écrits sur des papiers usagés emportés par le vent. Entre recyclage possible et cycles semblant illusoirement sans fin par leurs récurrences quotidiennes, Derf Backderf inscrirait ses propos dans une double écologie, celle du processus artistique produisant par les déchets (recyclant), et celle d’une société semblant ne produire que des déchets au point d’en déterminer son avenir en impasse.

Notes

  1. Ici l’opacité serait celle du plastique des sacs poubelle.
  2. Issus littéralement de la terre (pigments, minéraux), mais aussi dans un sens plus large, synonyme de caché, d’obscur, qui serait d’ordre psychologique et inconscient.
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Chroniqué par en octobre 2015

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