Un été calme

de

Dans une banlieue pavillonnaire aux volets clos pour cause de migration estivale ou de lumière trop intensive, un adolescent circule seul dans les rues vides de ce qui reste d’espace collectif au milieu de ses barrières et haies trop bien taillées par leurs propriétaires.
Vivant seul avec sa mère séparée, ils n’ont plus en commun qu’une incommunicabilité réciproque et une forme d’attente guettant chez d’autres, le geste et/ou les paroles qu’ils ne savent plus produire. Pour l’un il s’agira d’entamer un moment de sa vie sentimentale d’adulte (début de sexualité), pour l’autre d’y mettre fin (démariage, «dé-couple»).

Leurs démarches parallèles se font à la fois sans et avec trop d’illusions faisant de ce monde matériellement bien loti du lotissement, un «pourquoi pas ?» en guise de réponse, un test, un labyrinthe à échelle un, où la meilleure méthode pour en sortir est de vérifier chaque impasse avec les frustrations attendues et s’accumulant qui en dérivent.
Il ne s’agit donc pas de vacances mais de vacance, d’un vide, d’un entre-deux à remplir (à allotir) pour le traverser sans y perdre pied, pour que deux redoublants, une de la vie de couple et un de la vie scolaire, puissent repartir et «faire leur vie» (formule consacrée).

Enfermés dans leurs frustrations auxquelles ils ne pressentent que de mauvaises solutions, ils ne semblent jamais dans le présent, ne sachant parler d’eux-mêmes, comme se projetant en temps réel en un avatar de façade, manipulable et cachant l’identité du joueur se niant acteur d’une vie unique.
C’est la grand-mère maternelle qui par une phrase et un objet fera se rejoindre les parallèles. En effet, de par son âge, elle a un avenir trop métaphysique pour ne pas se soucier du présent et une vie trop riche de moments passés pour ne s’en soucier que d’un seul.

Réduire ce livre à un premier amour entre adolescents serait l’erreur. Il est avant toute chose la relation entre un fils et sa mère, un binôme cherchant l’absent dont les actes respectifs s’éclairent les uns avec les autres, où chacun ne peut comprendre l’autre qu’en ayant eu à partager une expérience comparable en des temps différents.
Si la part consacrée à l’adolescence peut sembler primer, cela tient surtout à des formes de logiques narratives : des deux c’est l’adolescent qui est le plus en attente, c’est celui qui est le moins dans le langage et qui se trouve dans une perception extensive du temps. Par elles-mêmes, ces qualités amènent à une narration privilégiant l’image, le mutisme, les longues séquences et de faire dire (ou faire faire) à d’autres (Myriam, ses camarades de lycée, les voisins) ce que le personnage (voire l’image) ne peut dire (ou faire).
A l’inverse, la mère ne nécessite que peu de cases, ce qui relativise du même coup sa présence pourtant primordiale. Elle est dans le non-dit (elle a des mots) et dans l’espoir que tout redevienne comme avant (trinôme). Le hors-champ y devient donc essentiel et une case savamment cadrée peut suffire.

C’est dans ce genre de subtilités qu’est la beauté de ce livre. Graphiquement Arne Bellstorf ne trouve pas encore totalement ses marques. Ses filiations trop évidentes[1] pourrait même le classer rapidement dans une catégorie «comics appliqué», surtout pour qui est rompu à l’indé nord-américain et au jugement hâtif du feuilletage rapide d’un livre. Ce serait caricatural bien évidement. Le livre est plus subtil et mérite une lecture dans les mêmes termes. Un été calme n’est peut-être pas un album marquant dans le sens où ont pu l’être ceux des inspirateurs, mais cela reste un livre très intéressant et extrêmement bien fait où se décèle, en devenir probable, l’originalité identitaire d’un auteur.

Notes

  1. Un dessin très cerné, au trait large allant de Chris Ware à Paul Hornschemeier.
Site officiel de Arne Berllstorf
Site officiel de Editions de l'An 2
Chroniqué par en avril 2006