Un Taxi nommé Nadir

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Une voiture blanche insensible aux lumières artificielles circule sous un ciel noir, négatif des jours pour les plus peureux.
A d’autres, ce spectre différent, dans des fréquences et fréquentations révélant une autre ville, rendue peut-être plus humaine par ses rues évidées d’activités laborieuses âpres, majoritairement rendues au sommeil, se rêvant horizontalement sous des jours meilleurs.

Un chauffeur de taxi si bien prénommé fuit donc le soleil au zénith, le préfère au nadir, sous lui, pour mieux profiter de la lune et des âmes y étant sensibles. Aux veilleuses quasi actiniques de son tableau de bord, il les révélera par le dialogue, refaisant un monde forcément dans la nuit, semblant constamment ajournée dans son avenir, que l’on voit si bien dans l’envie de sommeil de visages venant de la journée passée et des jours cumulés.

Nadir avance et regarde dans le rétro. Il y voit sa vie et nous la raconte. Il y voit ses clients qui se racontent, nous les raconte, eux, dans ce fauteuil de Mercedes confortable comme un divan, ne voyant plus que leur reflet dans une vitre où défilent des paysages ébauchés dans la sanguine des lampes aux sodium et la craie bleutée des néons. Dans ce dessin, comment ne pas penser celui de sa vie avec un «e» supplémentaire ? A l’arrière (récessif), bercé par la conduite, on dit alors beaucoup de choses à ce passeur qu’est Nadir, se sachant de passage, se sachant passager, on se retrouve au bord, en couple illusoire mettant à plat et rendant palpable ce que la surexposition des jours a aveuglé pour l’un.

Nyctalope par déformation professionnelle, il voit aussi bien dans ces vies qui défilent que dans les paysages où il circule. Ici, à l’inverse des jours, les gens gagnent en présence ce que la ville perd en décorum. Nadir chargé d’histoires en apprend tous les jours dans cette université de la nuit où le moindre des trajets devient une expédition anthropologique, découvrant une humanité dévoilée par la pénombre et la lumière rasante pulsionnelle de lampadaires en défilade.

A la télé, la nuit est celle des crimes. Pourtant elle est surtout celle des errances, de ceux sachant où aller à ceux l’ignorant, marchant pour ne pas se mettre à jour et être au diapason de leur solitude. Dans cette circulation affaiblie à la vitesse conséquemment tentante, l’accrochage est possible mais pas nécessaire, tout vie nocturne vous le dira, il y a de la place pour flâner.
En opacifiant la nuit par l’éclairage de nos peurs, les médias affirment le contraire. C’est peut être pour cette raison que l’humanisme de Nadir n’a pu franchir le cadre d’un film documentaire initialement prévu au début des années 90. Plus d’une décennie après, le monde semble inchangé, remis à échelle humaine par son décor de jour en berne et ses gadgets au repos, se rechargeant sur quelques socles, dans quelques chambres, pour mieux briser les sommeils paradoxaux des plus matinaux au moment où Nadir rangera son Taxi.

Un homme né du dialogue, un travail né du dialogue et un médium né du dialogue, la rencontre ne pouvait être que fructueuse. Le livre l’est, touchant par son bon sens incarné dans le parler populaire et parisien du taxi.
Gilles Tévessin distille des images se jouant des lumières trop faibles et ponctuellement trop intenses, produisant ce fauvisme nocturne au diapason de cette jungle et de sa faune apprivoisée par tous ces points de vues sur le vif qui nous la dévoilent. Au loin les taches de couleur et au premier plan, dans la profondeur de champ d’un objectif, se dessine (sont dessinés) les humains et leurs accessoires immédiats, cernés d’un trait qui les fait vivre, leur donne tournure et gestuelle.[1]
Les auteurs ont aussi choisi un montage de bande dessinée éloquent sur la vie nocturne, ses rythmes, ses pauses, ses heures, ses trajets, dans une capitale reconnaissable en détails à qui y sait circuler même de jour.
Une bande dessinée proche de la vie, à des parsecs de ces affreux clichés où un taxi blanc est synonyme de cascades et les nuits citadines de solo de saxo eighties dégoulinant en fond sonore.

Notes

  1. De nombreux commentaires notent avec justesse la proximité de ce livre avec l’émission «Striptease». Un point commun qui tient principalement à l’idée de documentaire. A mon sens, cette communauté de vue s’étend aussi au générique de l’émission, où des extraits de documentaires ont été transformés en animation par une sorte de rotoscopie (au sens traditionnel) noyant paradoxalement le mouvement dans un rendu pictural. Dans Un Taxi nommé Nadir, et à l’échelle d’une bande dessinée et de ses images fixes, il y a (je crois, j’affirme cela sans certitudes) un travail similaire à partir d’images photo (voire vidéo), avec cette nuance que celles-ci semblent aussi servir de support pour d’autres images (celles des personnages dessinés par exemple). Ce n’est pas de la décalcomanie dans un décor mais plutôt un rapport au fond, à la manière (très atténuée, certes) de ce qu’explore d’Anders Nilsen en dessinant, par exemple, ses silhouettes blanches au milieu de photographies ou de cartes postales.
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Chroniqué par en octobre 2006

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