Un verre

de

Cela aurait pu être le verre de la discorde, mais cela aura été celui de la concorde. Jeté comme un symbole mis en jeu suite à une colère, il ne heurta pas heureusement sa cible et, en tombant, se révéla incassable. Aujourd’hui, il trône dans l’atelier de l’auteur. Il contient pinceaux, stylos, etc., tous ses outils de  créateur.

«Un verre. Un simple verre plein de souvenirs». Oui, l’objet n’est pas de cristal mais il cristallise ici d’autres flux que des liquides. Il contient en quelques centilitres, une infime part du fleuve du temps. Il concrétise la mémoire par sa structure isomorphe, et il se fait oublier par sa transparence d’objet banal, conçu pour contenir ce qui désaltère ou réchauffe, deux dernières fonctions qui apparaissent bien souvent essentielles à la vie de chacun seulement quand elles viennent à manquer.

Etienne Delessert était orphelin de mère. A deux ans et demi il fit la connaissance d’Eglantine Besson, jeune femme présentée par son père, qui sera sa future «deuxième maman», et pas seulement par les artifices officiels d’un remariage qui sera célébré cinq années plus tard. Elle communiquera à l’enfant son goût pour les contes, l’imagination, la curiosité, les mots et la lecture.
Ensemble, ils inventèrent des personnages, des histoires, autant d’expériences qui prirent toute leur ampleur dans des images et des livres, quand l’enfant devint l’artiste que l’on connaît aujourd’hui.

Il y eut aussi des colères entre eux deux. Elles furent peu nombreuses, la dernière contenue dans ce verre, qui la fit se répandre sans éclats autres que ceux de deux rires après une courte stupéfaction.

Il y eut aussi quelques regrets bien sûr, dont maintenant celui d’une femme qui vécut jusqu’à 92 ans.

Un verre est à ma connaissance un livre inédit en «jeunesse», celui d’une autobiographie intime sous la forme d’un album. Il y a eu certes d’autres auteurs dits «jeunesse» qui ont raconté leur enfance ou leurs souvenirs, mais, comme Roald Dahl ou Tomi Ungerer par exemple, c’étaient généralement des textes aux formats de roman[1]. Ici, l’album est à la fois un hommage à la femme qui a fait renaître l’auteur, et un regard sur un chemin parcouru pour réapprendre à se connaître. Le format court, les images en plans rapprochés s’ancrant dans le détail, tout cela accentue pudeur et intimité, proximité et universalité. Le livre serait une parole murmurée pour mieux se rapprocher dans une forme de veillée, une histoire du soir d’une vie à lire comme un feu vivifiant dans un froid que l’on sait nécessaire. Une histoire limpide, simple, véritablement pour tous finalement, du même banal et du transparent pour faire ce monument impossible d’un sentiment et d’une filiation qui dépassent et motivent toute existence.

Notes

  1. Moi, Boy et Escadrille 80 pour le premier chez Gallimard collection «Folio junior» ; A la guerre comme à la guerre pour le second, à L’école des loisirs, collection «Médium».
Site officiel de Etienne Delessert
Site officiel de Editions MeMo
Chroniqué par en septembre 2013

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