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La Véridique Histoire des Compteurs à Air

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Devoir plier l’échine, porter le poids de son souffle contrôlé, compté et observé. Dans ce monde il en coûte de respirer, voire bien plus d’inhaler, humer, s’essouffler ou tout simplement prendre l’air. Le comprendre est un long apprentissage, fait une enfance entière qui déterminera une vie future dans un pays espérons d’ailleurs et niant l’avenir aussi bien que le passé.

Un enfant justement tient son journal, fait mémoire donc, lui qui est promesse d’avenir, et de sa vie minuscule il nous écrit un an de cette société d’adultes où les paroles sont très chères, puisque ces dernières sont des souffles modulés. Respirer une fleur, rire aux éclats, courir à en perdre haleine en grimpant les escaliers, tout ce qui fait une jeunesse de ce côté-ci est là-bas une faute qui se brime quand on vit dans une famille où l’on arrive à peine à payer son air quotidien. A l’inverse, si l’on a été plus sage qu’une image, aller dans un parc, dans les beaux quartiers, donne tout son sens «au plein air», mais aussi «à avoir l’air» puisqu’il s’agira toujours de payer cette récompense. Et puis il y a ces compteurs s’égrainant en de nouveaux modèles aux couleurs vives, toujours plus seyants dans leurs saillances dorsales, donnant l’illusion d’un progrès, d’une liberté, d’une mode/modernité d’un monde se verrouillant pourtant silencieusement chaque jour davantage dans ces perspectives citadines uniformes et sans fin, niant tout lendemain dans une minéralité maçonnée et aux allures carcérales.

Jacques-Armand Cardon donne à son idée semblant si simple une force extraordinaire et implacable. Avec précision, il décrit les limites et les rouages de nos société mercantiles et de plus en plus cloisonnées socialement, par un univers mourant d’un après-guerre imaginaire marqué par les grandes industries primaires et secondaires. Publié une première fois en 1973 par les éditions Courtilles, le livre n’a pour autant pas pris une ride. Remplacez cet univers par celui dédié au secteur tertiaire, à ses «open spaces», à ses «collaborateurs» pareillement soumis via d’autres idéologies et langages formatés, et les différents compteurs colorés dont se moque l’auteur n’en raisonnent que mieux, par exemple, à notre monde où il ne s’agit plus seulement de payer l’eau, le gaz ou l’électricité, mais d’être en permanence sur le «Réseau» devenant moins des réseaux que de réseaux, via des objets se révélant faussement nomades par ce qu’ils cloisonnent.

La véridique histoire des compteurs à air est une fable philosophique, une légende contemporaine empruntant son atemporalité à un certain «réalisme poétique» lié vraisemblablement à l’enfance de l’auteur. En devenant «à air», l’innocent et familier compteur à gaz devient à la fois un collier de force et un joug vendu comme une prothèse salvatrice et socialement nécessaire.
Autre conséquence, restreindre l’air se révèle atteindre l’âme elle-même[1] mais aussi la pensée, puisque celle-ci se charpente par le langage oral et que toute parole articule une respiration. L’usage de mots écrits (par l’enfant) et d’images, n’en devient alors que plus logique à ce récit. Les premiers économisent les discours qui se soufflent,[2] les secondes valant mille mots, suggèrent l’économie de gestes et de temps qui se comptent en conséquence aussi bien là-bas qu’ici.

En 1978, La véridique histoire des compteurs à air fit l’objet d’une pièce de théâtre. Initialement ce récit dessiné était un projet qui devait devenir un dessin animé. L’auteur fera finalement L’empreinte en 1974 (visible ici), court-métrage primé comme première œuvre au festival d’Annecy et sélectionné à celui de Cannes la même année, où l’on retrouve beaucoup des idées s’épanouissant dans cet album. Celui-ci est magnifiquement réédité par les Cahiers dessinés où règne l’expérience et la clairvoyance éditoriale de Frédéric Pajak. Le format «à l’italienne» donne une ampleur que l’on pourrait qualifier de cinématographique à un album intact dans la pertinence et la profondeur de ses réflexions, d’un auteur souvent trop réduit à la dimension politique et quelque peu éphémère du dessin de presse.[3]

Notes

  1. Ame vient d’«anima» qui veut dire souffle.
  2. On comprend donc doublement qu’il ne pouvait y avoir de bulles en ce récit.
  3. En complément d’information, un bel entretien avec l’auteur ici.
Site officiel de Les Cahiers Dessinés
Chroniqué par en février 2012

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