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La Véritable Histoire de Futuropolis

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La couverture bien faite de sa personne vous rappelle quelque chose, vous aguiche, vous interpelle par son titre et vous tombez dans l’interlocutoire questionnant : s’il y a «véritable histoire», quelle est la fausse ? Peut-on lire ce livre sans la connaître ? A quel faux s’oppose ce vrai ? Et pourquoi ces personnages ont-ils le nez bien plus gros que leurs yeux ? Hein ? Hein ?

Puis on ouvre le livre, et le «véritable» affiché s’éclaire par la préface de Jean-Luc Cochet, rappelant qu’à tout départ il y a l’enfance, évidement, mais ici façonnée par ces phrases d’illustrés promettant l’impossible en cachant plus sûrement ce qui serait par trop prévisible de la destinée du héros. Il s’agit donc moins d’une vérité que de révélations, non point cachées mais plus certainement inaccessibles, qui tiennent moins à un complot international qu’à trouver le temps de les dire ou de les montrer.

Cestac et Robial sont d’une génération qui lie la bande dessinée à l’enfance, mais savent l’apprécier comme une forme d’expression se prêtant à la découverte, l’exploration et l’expérimentation. En 1972, ils viennent donc un peu par hasard dans le monde de la bande dessinée, qu’ils enchâssent dans une fascination plus large pour le «rétro», la «broc» ou le goût des vieux objets/relais, sources inépuisables d’histoires et d’interrogations.
Le rachat de la librairie Futuropolis, ouverte quelques années auparavant passage des Ecoliers (Paris 15e) par Robert Roquemartine, donne finalement pignon sur rue à une pratique culturelle personnelle dont il s’agira alors de vivre plutôt que de s’en auréoler. Leur arrivée récente à Paris, leur formation de graphistes, fait toute la différence avec la génération précédente, symbolisée par Francis Lacassin, ayant affronté un monde littéraire pour légitimer moins une forme d’expression qu’un souvenir d’enfance, au point de s’y perdre. Les désormais propriétaires de Futuropolis étaient, eux, déjà dans la «civilisation de l’image» et de leur fabrication.

Avec force et enthousiasme, la petite entreprise devient rapidement florissante et c’est parce qu’elle l’est, qu’elle connaît régulièrement des crises de croissance qui s’égrainent sous le pinceau alerte et pointu de Florence Cestac, comme autant de perles polies par le souvenir. Les amitiés et les rencontres, les aléas du métier de libraire, la transformation en éditeur, son rachat, sa fermeture définitive, sont autant d’aventures passionnantes que l’auteure alors pourtant véritable couteau suisse de responsabilités pesantes et épuisantes, conte avec humour et précisions. Dans son langage abouti et serein qui s’apprécie d’autant mieux qu’il est en noir et blanc, elle signe, mine de rien, le premier témoignage d’un éditeur en bande dessinée.[1], mais d’une manière généralement qualifiée de semi-autobiographique.))
Une valeur qui ne s’arrête pas aux interprètes mais aussi à une époque (1972-1994), ces années 80 extensibles, s’enracinant spirituellement dans l’underground et le Punk, échouant pour finir (mollement le plus souvent) sur d’autres normes médiatiques[2] et productives.[3]
A quoi tient l’échec de Futuropolis ? Cestac suggère qu’il tient à l’absence d’un best-seller, qui par la suite arrivera trop tard.[4]

Bien sûr ce livre s’apprécie sans rien connaître de l’autre histoire, plus récente. Mais qui s’intéressera à cet album la connaîtra forcement dans ses grandes lignes, inutile d’y revenir. Le vrai de ce livre est donc de n’être pas un Futuropolis.
Un Dargaud peut-être ? Non plus, les choses sont clairement montrées. Cestac démissionne au moment où elle croise sept associés attendant dans un couloir. L’éditeur du Démon de midi était Guy Vidal (indépendant à sa manière) et celui qui le salariait lui laisse actuellement les coudées franches («Pourvu que ça dure…»), mais le flambeau du futur urbain est clairement donné à l’esprit associatif.
De là aussi cette couverture copiant celle de la feu collection «Copyright», spécialisée dans la réédition des classiques, où la réédition est ici de celle du passage de relais et d’une histoire bien ancrée dans le passé, limitant le «copyright» actuellement en cause à un aspect juridique qui n’est paradoxalement surtout pas celui d’un droit à la copie.
Futuropolis est inimitable, il s’est inventé en temps réel et dans la curiosité de ses créateurs et c’est en ça que les indés/alternatifs en partagent véritablement l’héritage.[5]

Et pour les «gros nez» alors ?
Pour les «gros nez» j’avancerais l’idée plus générale que cela témoigne des faibles capacités occidentales dans l’accès à la méditation transcendantale par la maîtrise de la respiration et ultimement de cette pneuma, qui à la fois s’ébauchent et retombe au sol par ses ballons contenant des dialogues ou des pensées terre à terre. Ne pouvant par conséquent faire le vide en soi, respirant alors par la bouche jusqu’à s’en essouffler, les appendices nasaux occidentaux ne pouvaient qu’enfler au détriment de la finesse de leur odorat. Les «gros nez» des bédés traduisent donc un sentiment d’infériorité marqué vis-à-vis des extrêmes orientaux sachant eux, et depuis longtemps déjà, largement méditer en brûlant des parfums raffinés.
Ben quoi ? Cela ne vaut-il pas certaines explications bêtasses pour les «grands yeux» nippons ?

Notes

  1. Mise à part Will Eisner qui lui aussi avait raconté ses débuts dans l’édition des comics (The Dreamer (1986
  2. Peut-être faudra-t-il un jour se demander si l’éclatement du PAF et l’émergence de Canal+ n’ont pas été un mal (relatif ? supplémentaire ?) pour une certaine bande dessinée, lui piquant à la fois acteurs (Dionnet et Manœuvres aux Enfants du Rock, Robial «habillant» des chaînes entières, etc.) et une place (un esprit ?) auprès de lecteurs ?
  3. En quasiment vingt ans de P.A.O., c’est tout un univers que Cestac brosse, de la conception des livres aux astuces/copinages pour imprimer un livre, un catalogue, etc.
  4. Et n’est pas de la bande dessinée à proprement parler, puisqu’il s’agissait du Voyage au bout de la nuit de Céline illustré par Tardi.
  5. La lecture du catalogue d’exposition Cornélius ou l’art de la mouscaille et du pinaillage offre à cet égard un parallèle récent et tout aussi introspectif, montrant en quoi les deux démarches se rejoignent bel et bien à 15 ou 20 ans d’intervalle.
Site officiel de Dargaud
Chroniqué par en septembre 2007
  • George Bushmen

    Cornélius – Futuropolis, je vois quelques petites différences. Futuropolis faisait des livres très beaux de loin, mais pas très rigoureux dedans abstraction faite des œuvres. Impression souvent médiocre, mise en page interne parfois de guingois, etc., tout sauf du bon boulot. Et je ne parle pas de l’infâme collection « Copyright » qui met sur le même plan chefs d’œuvres du genre et strips rances bons pour la poubelle. La qualité de Futuropolis, outre les graphismes de Robial, c’est d’avoir beaucoup fait pour l’aura de la bande dessinée, mais les livres eux-mêmes sont de qualité variable. À l’inverse, Cornélius n’a pas une énorme existence médiatique (quand on n’assomme pas les critiques de « Service-presse », on le paie cher, et il ne reste que les supports amateurs – qui aime – pour en parler), et soigne ses livres aux petits oignons, c’est toujours impeccable, toujours beau, même quand on n’aime pas l’auteur publié (bien que contrairement à Futuro on ne se demande jamais « mais pourquoi ils ont sorti cette m… ?). Bref, Cornélius perpétue un principe de Futuropolis (traiter la bande dessinée avec des égards) mais la méthode et le résultat sont très différents.

    • Babarobial

      Georges Bushman, c’est un pseudo d’un membre de l’équipe de Cornélius?

      • George Bushmen

        Non, c’est le pseudo d’un simple lecteur.

        • Jean-Fréderic Menuet

          Evidement – de s’évider.

          La justification du gros nez est un tour de force.

          Quant à Cornelius, je préferais quand leurs couvertures étaient imprimées en sérigraphie artisanale et correctement pliées/collées. Mais rien n’est parfait en ce monde, pas même le catalogue de Futuropolis.

          • Jean-No

            Super explication du gros nez, mais attention, « méditation transcendantale » n’est pas une technique mais une marque déposée et le nom d’une secte popularisée il y a quelques années par son détour en politique (rappelez-vous de M. Frappé (!) et de son « parti de la loi naturelle » qui proposait de résoudre les problèmes du monde en lévitant).