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La Vie Secrète des Jeunes

de

«Mange ta soupe ou Riad Sattouf va venir faire ton portrait !»

Telle est la menace qui pèse désormais sur la jeunesse de France (ou plutôt d’Ile de France, nous y reviendrons), depuis la parution de La Vie Secrète des Jeunes, recueil des chroniques que l’auteur de Pascal Brutal livre chaque semaine dans Charlie Hebdo.
Une réussite incontestable sur le plan formel : Sattouf est un caricaturiste de génie et l’auteur de ces lignes tremble lui aussi à l’idée de se voir un jour croqué par ce digne héritier de Daumier, dont la méthode consiste à amplifier les imperfections physiques de celles et ceux qui ont eu le malheur de croiser sa route. Avertissement aux lecteurs de du9 : évitez désormais le secteur de la Place de la République à Paris, sous peine de finir un jour laids à pleurer dans les pages de Charlie hebdo
Autre talent de Sattouf : celui de retranscrire à la perfection les échanges verbaux auxquels il a assisté, car tout, dans ces chroniques, est certifié véridique, et les lecteurs qui en doutent ne doivent pas souvent sortir de chez eux ou habiter au fin fond de la Creuse… Il soumet ainsi la langue française à une torture quasi-intolérable, afin de lui faire épouser au plus près les nouveaux modes de communication issus de la culture «djeuns», ou pire, de montrer l’incapacité de certains purs produits de l’échec scolaire à s’exprimer autrement que par des borborygmes.

Sur le fond par contre, La Vie Secrète des Jeunes peut laisser un arrière goût amer. Passée la première réaction — un mélange de colère face à la bêtise humaine ainsi étalée page après page et d’hilarité, car l’auteur excelle à transcender cette bêtise avec humour — une impression désagréable saisit le lecteur qui n’aime pas être conforté dans ses préjugés. La jubilation ressentie face à ce recueil n’aurait-elle pas quelque chose de malsain ?
En effet, La Vie Secrète de Jeunes aurait dû s’intituler «la Vie secrète des racailles et des bourges parisiens», dans la mesure où ce sont ces deux catégories socio-économiques qui font majoritairement les frais de la plume sans pitié de Sattouf, ainsi renvoyées dos à dos. Ce qui n’est pas condamnable en soi, et même plutôt courageux, car la bonne conscience de gauche interdit en général de se moquer de la première catégorie, sous peine de se voir taxer de racisme. Sattouf fait ainsi en creux le portrait d’une capitale qui se vide de sa classe moyenne, dont il se fait le défenseur, frappant (fort) en haut et en bas de l’échelle sociale, pour le plus grand bonheur de ceux qui se situent au milieu, trouvant là un exutoire désopilant à leurs frustrations…
Il serait sans doute injuste de taxer l’auteur de démagogie, tant sa démarche semble sincère, mais on s’interroge sur la postérité de ces chroniques, peut-être condamnées à devenir totalement illisibles d’ici une vingtaine d’années, à l’instar de la production de Cabu des années 70, car trop ancrées dans l’air du temps. On signalera aussi que La Vie Secrète des Jeunes est à consommer à petite dose, et impose aux lecteurs de se confronter aussi au réel, sous peine de devenir prématurément des vieux cons.

[Julien Bastide|signature]

Dans la vague des Carnets, des croquis de voyage, ou des esquisses des grands reporters, on a découvert que le dessinateur de bandes pouvait jouer à l’observateur objectif. Publiées dans Charlie Hebdo, les planches de La vie secrète des jeunes s’inscrivent dans cette tradition du reportage socio-politique décalé et ironique. Le dessinateur se fait naturaliste, botaniste, entomologiste ; il veut se donner le regard extérieur et neutre du savant en vadrouille, carnet à la main comme d’autres une loupe ou un filet à papillons. Il faut imaginer Riad Sattouf en Buffon, manches en dentelle et tricorne de travers, herborisant ses portraits de la jeunesse urbaine comme le comte classait ses collections personnelles dans son château de Montbard. Le parallèle n’est pas inventé : l’auteur lui-même renvoie dans son prologue à la Vie secrète des bêtes, collection de Hachette Jeunesse éditée dans les années 70-80, et il insiste beaucoup sur le caractère authentique et non modifié de ses observations.

Mais bien sûr, c’est une image d’Epinal. Le dessinateur est un embedded reporter, et il ne promène sur son siècle un regard si acide que parce qu’il est toujours un peu autobiographique. Cette autobiographie fonde le pacte de lecture du recueil de Sattouf : les jeunes, ce sont les sujets du livre, mais selon un principe de connivence infinie, les jeunes, ce sont aussi l’auteur et le lecteur, et les scènes de la vie secrète des jeunes sont des petits tableaux moraux, dans lesquels la subjectivité de l’auteur — et du lecteur — est sans cesse à l’œuvre.

De ce point de vue, c’est une réussite : un travail pas objectif du tout, puisqu’il faut composer les scènes pour qu’elles cadrent dans la page, mais une forme de témoignage terriblement efficace, puisque ce cadrage impose une grande acuité dans l’observation et la sélection des traits humains qu’on met en avant. Portrait-charge, ou document d’époque : la (fausse) neutralité devient une (vraie) démonstration de la misère humaine. Ce n’est plus le naturaliste, c’est le moraliste qui peint alors les traits de son époque, les grossit, les noircit, en souligne les ombres les plus sordides. Après Sattouf en Buffon, Sattouf en Pascal ?

Oui. Pascal dans la dureté des traits, dans la brutalité d’une peinture qui traque les petites difformités de l’âme et du corps pour les grossir. Sattouf fait avec les comportements la même chose qu’avec les boutons, les dents de travers et les fautes de syntaxe. Il zoome. Il théâtralise. Il se vautre dans la misère humaine avec de la jubilation, de l’acidité, et un zeste d’effroi, parce que ces «jeunes» ne constituent pas une génération mais une attitude collective (très vite, la cohésion générationnelle des «jeunes» que décrit Sattouf s’estompe, au profit d’une cohésion morale : c’est un ensemble de comportements convergents qui intéresse l’auteur, au-delà de l’âge réel des protagonistes, qui est secondaire). Le naturaliste se rêvait en observateur détaché : le moraliste, lui, sait qu’il est cerné par les cons, et le rire qu’il suscite chez son lecteur est toujours doublé d’une sourde inquiétude. Ecce homo, et c’est pas glamour.

Alors l’observateur s’investit : Sattouf devient son propre personnage, se représente en dédicace, dans la rue, chez lui, héros de certaines de ses propres histoires. Ce n’est pas seulement une façon de rentrer dans le champ de son propre objectif, pour glisser de la chronique de mœurs à l’autobiographie : c’est aussi une manière de se débattre avec la vérité, et il faut prendre cette idée très au sérieux. Les questions que pose La vie secrète des jeunes sont des questions théâtrales et grinçantes, qui concernent le type de vérité qu’il est possible d’atteindre sur la vie et les mœurs des individus avec lesquels nous cohabitons dans cette société. Le malaise diffus que Sattouf s’ingénie à produire, servi par la lisibilité toujours aussi remarquable de son trait, retrouve le goût étrange de la prophétie noire qu’illustre son Pascal Brutal dans Fluide Glacial.

Après le naturaliste et le moraliste, vient le prophète : Sattouf en Philippulus, sonnant le toscin des mœurs, et montrant sans masque une vraie rupture, plus profonde que toutes les proclamations médiatiques auxquelles on tâche de nous accoutumer ces temps-ci. Une rupture faite de télé à haute dose, de consommation de masse, de destruction du langage. Sattouf-le-prophète diagnostique la destruction de cette «common decency» dont parlait Orwell. C’est presque bizarre, finalement, pour une chronique de Charlie : on se dit, en lisant certaines de ces planches, que ç’aurait pu être scénarisé par un pamphlétaire de gauche, à la Michéa, comme de droite, à la Soral. C’est comme ça, et c’est le destin des moralistes que de devoir, par souci de la véracité de leurs portraits, ignorer les positions partisanes et idéologiques. De ce point de vue, en tout cas, Sattouf va plus loin et fait plus fort que les bandes «engagées» de Luz ou de Charb. Si c’est là l’ambition que Charlie Hebdo entend défendre pour le reportage dessiné, c’est une bonne nouvelle.

[Loleck|signature]

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Chroniqué par en novembre 2007

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