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Le Voleur de Ballerines

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La ligne claire française, ses atmosphères parisiennes, ses dessins élégants et discrets, sa sobriété de lignes, son art des volumes, des surfaces géométrisées et pourtant expressives, des à-plats dramatisant une intrigue ficelée et aberrante comme un bon vieux Chandler…
Qui pleure les cendres froides de Chaland et les heures chaudes de Clerc, qui apprécie les constructions sophistiquées de Petit-Roulet, les dialogues stylisés de Fromental, les ellipses élégantes de Loustal, l’érotisme glacial de Philippe Bertrand, a un goût pour la chose qui ne peut manquer de le porter vers ce livre prometteur : on tient avec Yann un des scénaristes les plus adaptables de son temps, doublé d’un dialoguiste vachard et précis, un qui a assez roulé sa bosse pour monter et démonter son schéma actanciel dans le noir en 45 secondes.
Côté dessin, François Avril : de la mélancolie vespérale de Soirs de Paris jusqu’aux pin-up esquissées de Studio, sans oublier la ballade aérienne du Chemin des Trois Places, c’est un des représentants incontestablement les plus séducteurs de cette ligne élégante et précise, dont chaque dessin laisse planer des bribes de Modiano et des fragments d’India Song.

Un savant fou enlève les petits rats de l’opéra et transfère leur cerveau dans le corps de souris pour qu’elles l’aident à trouver, en se faufilant dans les caves et les égouts, la cachette souterraine où reposent les urnes scellées contenant les enregistrements les plus riches et les plus rares de l’opéra classique. François Bayard, petit garçon de course rondouillard éperdument amoureux de l’une d’entre elles, sillonne Paris en scooter vert pomme, accompagné de son chien Tom, pour résoudre le mystère. A ses côtés, le garagiste Jimmy Molette, grand black rigolard et as de la clef à molette. Le décor est planté. L’intrigue s’imbrique. Aux cintres de l’Opéra succèdent les rues de Montmartre ; les poursuites dans des égouts rouge brique voisinent avec des intérieurs design et, quand les pantalons à pince cachent d’inévitables caleçons à cœurs, les trench-coats de ces dames dévoilent des cuisses qu’on devine légères.

Tout y est, donc. Mais la sauce ne prend pas. C’est élégant, sophistiqué, alambiqué à souhait, avec cette dose d’absurdité qui tient le récit à distance, et permet tous les seconds degrés (jusqu’à la chute). Pourtant on reste assez froid devant cette cascade d’exercices de style, qui ne parvient pas à trouver son rythme. Les dessins sont parfois hésitants, les mouvements déséquilibrés, les traits imprécis ; le lettrage est très moche, et sert quelques grossières coquilles : le tout fait bâclé, devoir de vacances, entraînement pour se délier la main.
On referme l’album un peu déçu, toujours pas rassasié, et l’on retourne finalement bien vite ouvrir F-52, Blitz, ou Le dessinateur espion, pour retrouver les marques d’un snobisme graphique authentique. Il en va de l’aristocratisme du trait comme des autres noblesses assumées : des lignes si arrogantes, si délibérément esthétisantes, ne peuvent tolérer la moindre défaillance, sous peine de devenir leur propre caricature.

Site officiel de Albin Michel
Chroniqué par en mars 2006

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