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Vu à la télé

de

Le réalisme vicieux
Charlie Hebdo publie un recueil des dessins de presse de Bernar, qui illustre régulièrement un bandeau latéral avec ses reportages devant son écran. Bernar raconte par petits portraits crachés la vie quotidienne de la télé telle que les gens la voient. Il ne cherche pas le détail qui tue, l’émission inoubliable, ou l’image que personne n’a vu (Bernar, ce n’est ni un bêtisier ni le Zapping de Canal bof) : il montre ce qui se passe, quotidiennement, à la télé, et que justement tout le monde a vu.

Comprenons-nous bien : je veux dire que Bernar montre le banal. Les animateurs, les journalistes, les reporters, les cadrages, les interviews, le train-train, la télé de tous les jours, quoi. Mais c’est son trait qui fait tout. Chaque crobard est une petite boule de hargne et d’incrédulité, une balise-témoin d’une colère froide devant l’écran. Nous, on râle, on éteint la télé, on se promet de la jeter, on met un vieux Tom Waits et on boit une mousse. Lui, il prend sa plume, il prend son crayon, il prend n’importe quel machin qui permet de faire des grands traits noirs, et il dessine ce qu’il a vu.

Mais ce qu’il dessine devient un témoignage. Re-raconté par les caricatures de Bernar, l’immense bêtise devient palpable, le mépris des gens de derrière l’écran est tangible. Bernar braque un spot sur la connerie éternelle de la télé (et de ceux qui la font, surtout), et il nous oblige à la regarder bien en face. Oh, j’imagine le gloussement satisfait du crétin supérieur (« mais c’est pas pour moi, ça : moi je sais trrrrrès bien que la télé est bête, d’ailleurs je la regarde pour me marrer, je suis paaaas con »). Ben si, malheureusement.
La télé n’abêtit pas les imbéciles : pour eux, c’est trop tard. La télé abêtit les millions de gens intelligents qui la regardent. Elle n’a pas besoin que tu y croies pour te laver le cerveau. Un regard critique n’est pas une barrière suffisante contre l’imprégnation. Le seul barrage, c’est la re-création sadique de Bernar.

Car Bernar se contente de montrer ce qu’il a vu. Il ne dénonce pas, il ne donne pas de leçon : il dessine. Oh, on sent bien, le bougre, qu’il essaie de se retenir d’intervenir, qu’il fait des efforts pour rester neutre, absent de son propre dessin, mais de temps en temps ça lui échappe, il ajoute un point d’exclamation, il commente, il souligne d’un trait exaspéré.
Et ça marche, parce qu’il a un talent fou, que ses dessins sont parfois des leçons d’anatomie, que son crayon a l’art d’attraper les visages et de les restituer parfaitement, en accentuant juste un peu le pli de la lèvre, l’orgueil du regard, la graisse des joues. Les caricatures de Bernar sont très dures. Pas assez déformées pour être gentilles, elles montrent des visages hideux et ressemblants. Sarkozy est un nain sournois, Mégret un rongeur vicelard, July un morse échoué, Ockrent un crâne sec et orgueilleux.

Je vous en ai choisies deux, parmi mes préférées : Clavier et Séguin. Et je laisse les textes, parce que l’art de Bernar, c’est aussi ça : il ressort des bouts de phrases véridiques et creuses, connes et authentiques, imparables. Ils l’ont dit. Avec leur gueule de fouine. Devant tout le monde. Ah, les cons.
Merci Bernar.

Chroniqué par en avril 1999

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