Walt and Skeezix

de

En 1918, dans la page qu’il dessine depuis onze ans dans le Chicago Sunday Tribune, Frank King introduit un nouveau groupe de personnages : une poignée de propriétaires d’automobiles, fanatiques de la mécanique domestique, qui se retrouvent le dimanche pour bricoler leurs monstres sacrés tout en pestant contre les caprices du moteur.
Gasoline Alley est née, et pendant trois ans Walt, Avery, Bill et Doc inscriront dans le comic les traces glorieuses et pleines de cambouis des pionniers de l’automobile démocratisée. Mais en 1921 Gasoline Alley connaît un changement de ton imprévu : Frank King introduit dans son strip un événement décisif, lorsque Walt trouve sur le pas de sa porte un couffin contenant un bébé abandonné. L’irruption de ce bébé, Skeezix, bouleverse le cadre des aventures de Walt, qui était le seul célibataire de sa bande.
Ce sont donc très logiquement les années 1921-1922 de Gasoline Alley, qui retracent l’irruption de Skeezix et le virage narratif et sentimental de son strip quotidien, que les éditeurs de Walt and Skeezix ont choisi de rééditer chez Drawn & Quaterly : magnifiquement maquetté par Chris Ware et précédé d’un dossier complet rédigé par Jeet Heer et illustré d’un grand nombre de documents photographiques et de reproductions originales, le gros volume de D&Q offre une occasion unique de pénétrer dans l’univers de célibataires mécanos perturbés par l’irruption incongrue du bébé vagissant, en réunissant tous les strips de King, du 1er janvier 1921 au 30 décembre 1922.

Comme le note Chris Ware dans son avant-propos, la force de Gasoline Alley tient à l’atmosphère de familiarité quotidienne que créent les personnages et les situations de King. Le rythme des histoires n’est en effet pas celui de l’aventure, ni celui du gag délirant ou sentencieux : on entre progressivement, par immersion, dans l’univers des personnages de Gasoline Alley, en apprenant à les reconnaître, en retrouvant les phrases et les situations récurrentes qui par accumulation finissent par engendrer un sentiment de connivence et de reconnaissance.
Ce ne sont pas des héros, mais des voisins, qui se sont installés dans leurs habitudes : leurs éternels problèmes mécaniques, les gentilles vacheries qu’ils se lancent, l’absence calculée des femmes, tout se répète et se retouve, et le lecteur participe peu à peu de cette habitude tranquille qui définit les relations des personnages. L’introduction de Skeezix est de ce point de vue passionnante : elle fournit à Gasoline Alley un réservoir de gags nouveaux (dont le plus évident, qui revient sans cesse, consiste à décrire les problèmes du gamin en termes de mécanique auto : «il doit y avoir un court-circuit dans ton klaxon», dit Walt à Skeezix qui hurle).
Mais l’arrivée de Skeezix bouleverse aussi la répartition des sexes : naturellement, les femmes apparaissent alors de façon plus complexe et plus nuancée que les matrones grinçantes des trois premières années de publication. Les pionniers de la Ford T doivent apprendre l’art de langer : de ce point de vue, Skeezix est aussi le moyen d’introduire les codes de la vie domestique, et féminine, dans cette bande de mâles uniquement préoccupés par leurs cardans et leurs pistons.

Il faut prendre le temps de déguster les strips de Gasoline Alley, pour se familiariser avec ses personnages, pour s’imprégner de ce milieu populaire et souriant d’avant la crise de 1929, pour profiter des clins d’oeil tendres et de la lenteur exceptionnelle du récit. King, douze ans avant le Lil’Abner d’Al Capp, démontre que le réalisme social et humain du comic américain n’a pas attendu les années trente, et ne constitue pas seulement une réaction des artistes à la Grande Crise : c’est une veine plus ancienne, qui vaut d’être redécouverte dans les histoires touchantes et légères de Walt et Skeezix.

Chroniqué par en novembre 2006

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