Alentours : Projections fugaces

de

Mandrake l’illusionniste est le héros de la vérité. Pour la faire triompher il met ses ennemis face à leurs peurs plus ou moins conscientes, celles qui construisent leur perception du monde, leurs certitudes, puis justifient leurs actes pervers. Chez les autres, témoins, victimes, le magicien projette leurs visions, suivant le vieil adage qu’il faut le voir pour le croire. La chose vue serait la vérité, le mensonge serait le mal vu, la vision biaisée. Mandrake, comme beaucoup de héros, combat le mal par le mal, cette force par une autre force égale en nature rétablissant le prime équilibre.

Deux faces d’un même pouvoir magique : vérités cachées d’un côté, vérités vues de l’autre. Intéressons-nous à ces dernières. Les aventures du magicien sont ponctuées de scènes où le héros hypnotise non pour faire illusion, cacher le réel, en faire surgir la construction pervertie provoquant ces nombreuses scènes véritablement surréalistes qui ont fait le succès de ce comics, mais pour voir ce qui fut vrai, fut véritablement vu.
Dans le cycle intitulé L’usine à rumeur[1], deux extraits datant de juillet 1942 montrent Mandrake hypnotisant une jeune secrétaire pour projeter un souvenir récent et banal qu’elle est incapable de formuler. Dans le bus, elle a croisé quelques temps auparavant deux hommes à l’origine d’une rumeur pouvant démoraliser des Etats-Unis alors rentrés dans le deuxième conflit mondial depuis moins d’un an. Mandrake se sert de la jeune femme comme de ce qui serait pour nous une caméra de surveillance, mais pour lui une preuve à la manière de ce que pouvait l’être une actualité filmée[2]. Acte de témoignage, vision objective au-delà du discours subjectif qui ici colporte la rumeur, la jeune femme n’a plus à jurer de dire la vérité, rien que la vérité, elle la projette par ses lumières intérieures.
Ce possible fait de la vie un cinéma, de chaque personnage une caméra, du cerveau une pellicule. Mandrake, qui dès ses premières aventures ira à Hollywood[3], est «a director» dans tous les sens du terme. Sa matière est la vérité, il sait mettre en scène pour la faire éclater, sait en être le réalisateur[4] et pour ceux et celles qu’il implique, il devient un directeur de conscience.

Dans Le retour de Saki[5], dans deux strips datant de mars 1936, Mandrake hypnotise un père et sa fille pour savoir qui dit la vérité. L’un prétend n’avoir pas vu sa fille depuis des mois, l’autre avoir petit-déjeuné avec son père le matin-même. Par cette «projection hypnotique de la pensée», du souvenir, nous verrons (littéralement) que tout deux disaient la vérité, victimes de Saki, voleur et génie du déguisement.
Curieusement, l’œil qui projette la vérité ne semble pas celui qui a vu. Les images projetées sont celles de personnes vues de l’extérieur. Les deux personnages se voient. Pas de vues subjectives, ils projettent un film, tourné par un troisième œil, comme s’ils se décrivaient par la parole à la troisième personne du singulier[6].
Le pouvoir de Mandrake sert-il a montrer ce qui a été vécu plutôt que vu, à faire un discours d’images mentales ? Ou bien est-il simplement le reflet de son référent principal, le cinéma de l’époque où l’emploi de la caméra subjective reste marginal, où la cohérence des points de vue est secondaire face aux logiques techniques, économique et de lisibilités narratives d’alors ?[7]
Notons que, si l’on regarde les bandes dessinées où les auteurs se projettent, se disent, se racontent et témoignent, le même rapport au «je» est souvent de mise. L’auteur se dessine, le point de vue est extérieur à partir d’un équivalent, d’un avatar. Cela impliquerait-il que l’auteur de neuvième chose doive se dessiner pour dire «je» en images ? Que le personnage n’est pas une représentation mais un pronom personnel singulier à voir ? Cela toucherait-il en bande dessinée tout discours à la première personne qui ne veut pas se dire uniquement en parole ?

La formation de Mandrake, ses pouvoirs, viennent d’un enseignement dispensé dans une école quelque part dans l’Himalaya. Son maître, Théron, lui a enseigné un savoir véritablement oriental, pour ne pas dire bouddhique : tout n’est qu’illusion, non-réalité du moi et la vérité par l’éveille.
Au carrefour des ces thématiques acculturées, le personnage de Lee Falk et Phil Davis combat l’illusion (la représentation) par l’illusion (outrée), dévoile un moi en apparence (projection), et éveille à la vérité par la solution pour en faire des aventures. Toute une magie, dans un creuset illusoire profondément lié à la neuvième chose[8].

Notes

  1. The Rumor Factory, publié du 13 Juillet 1942 au 12 Septembre 1942. Repris en France dans le volume 3 de l’édition Futuropolis, en 1984.
  2. Idée d’autant plus fort que le travail de Falk et Davis est publié dans la presse quotidienne liée à l’actualité.
  3. Mandrake in Hollywood, publié du 31 janvier 1938 au 2 Avril 1938, les aventures du magicien commençant en juin 1934.
  4. Au sens «qui rend réel».
  5. The Return of the Clay Camel, publié du 2 mars 1936 au 18 juillet 1936. Publié en France dans le volume 2 de l’édition Futuropolis, en 1982.
  6. On notera que l’espace de projection est comme un compromis entre une bulle et le halo lumineux fait par le faisceau du projecteur et la forme qu’il produit sur l’écran.
  7. La Dame du lac (Lady in the Lake), 1947, réalisation de Robert Montgomery sera le premier film quasi entièrement tourné en caméra subjective. Citizen Kane d’Orson Wells qui utilise aussi de façon marquante cette technique date de 1941.
  8. Pour lire les aventures de Mandrake voir  ici.
Dossier de en mai 2013

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