Constellation (première partie)

de

(La favorite, Mathias Lehmann, Actes Sud BD ;
Vue sur le lac, Blutch, Dargaud ;
Tel qu’en lui-même, enfin, Killoffer, L’Association)

1.

J’ai déjà eu l’occasion de le noter : un livre, comme tout objet, de pensée, mais pas seulement, n’est jamais seul. Même dans l’île déserte où Robinson n’en aurait sauvé qu’un du naufrage, l’ouvrir serait convoquer d’innombrables fantômes. La mémoire des lecteurs est un palais palladien où les murs sont tapissés de bibliothèques de bois, de papier, de verre et de pierre (dont certaines, en partie recouvertes de cendres ou de sable).

Faisons, pour commencer, une proposition : le travail critique ne consiste pas à proférer des jugements. Le but serait plutôt d’ouvrir des pistes en traçant des lignes d’un rayon à l’autre de cet espace proliférant (la bibliothèque en expansion que le « critique » porte en lui) où les choses apparaîtraient plus ou moins bien rangées — étant entendu que ranger serait tout sauf hiérarchiser en fonction du nombre d’étoiles accordées à chaque volume (ces étoiles — si on persiste à penser qu’elles ont le pouvoir d’éclairer telle ou telle cartographie mentale –, il faut les imaginer d’abord sous forme de constellations). Ordonner les livres n’a d’autre sens que d’élaborer des stratégies incitant à d’innombrables et contradictoires parcours des uns aux autres.

Entrons dans la boutique un peu obscure (brocante, magasin d’occasions, bibliothèque sauvage en arrière-cour) où rayonne cette subtile clarté qui nous retient. Imaginons que cet espace se déploie sur plusieurs pièces, ainsi que dans le souvenir de ce qui a été matériellement perdu (ce qui a été un jour « dévoré » sans qu’on puisse en conserver d’autres traces que mentales). Même en fouillant dans les moindres recoins, nous n’y trouverons ni premier, ni second rayon, et encore moins d’enfer. Nulle cote (ou décote) : juste les résonances d’un livre à l’autre, et la sollicitation sans trêve de la mémoire alors que la sensation est au plus haut.

Pour activer les modalités d’écoute — donc de dialogue intérieur avec le livre et avec son ou ses auteurs — afin que ce phénomène de résonance opère, il faut, certes, aiguiser son regard, ouvrir grands les yeux (comme un enfant ; comme un prédateur, aussi, ce qui n’est pas incompatible), peut-être en premier lieu pour mettre en branle les autres sens, notamment le toucher. Et aussi l’odorat : les odeurs de papier, d’encre, de colle, sont révélatrices de sensations mémorielles très concrètes. Quand on récupère des livres anciens que l’on intègre à sa propre bibliothèque, on est saisi par celles du temps passé, via la poussière des vieilles maisons, des greniers à l’abandon, qui s’accordent aux marques du soleil (ou de son absence), aux diverses empreintes du froid, de la chaleur, sur le papier…

L’anachronisme est de règle pour ce rêveur que devrait être autant que possible l’essayiste. C’est ce qu’il rumine sans se préoccuper du déroulement linéaire du temps, alors qu’on ne cesse de lui répéter que faire un essai critique pour le net suppose de posséder le sens de l’instant. Pénétrant cet espace — cette réserve de lumière rechargeable à l’envi — qui surgit de nos écrans, on devrait toujours se montrer réactif — ouvert à telle ou telle forme de dialogue instantané. C’est ainsi que ça se passe sur les blogs. Enfin le plus souvent : qui a lu, vu, perçu quelque chose — un objet, un fait — le fait savoir, le commentant à chaud. Les innombrables lignes ici et là publiées (immortelles, car rien ne s’efface dit-on sur le net) seront vite oubliées ; mais, au moment précis où l’événement a lieu, elles témoignent de l’éternel retour du présent. Elles prennent parfois de l’importance, du moins le temps de la combustion d’un fagot de bois, quand elles manifestent un caractère d’urgence.

Dites-nous vite ce qui vous vient à l’esprit… Demain il sera trop tard.
– Je vais essayer. Mais permettez-moi auparavant de vous faire l’éloge de la lenteur.

2.

J’ai lu La favorite de Mathias Lehmann (Actes Sud BD) au moment de sa sortie (ce devait être début mai, donc au milieu du printemps 2015). J’avais alors pris quelques notes. Je tente ici de les reprendre, alors que nous atteignons déjà la fin du premier mois d’automne et que je n’ai toujours pas transmis le « papier » promis à du9 au sujet de ce livre qui m’avait frappé et que j’ai, depuis, partiellement oublié.

(Notes. 05/2015) La favorite s’ouvre par une citation du cinquième (et dernier) livre de « l’autobiographie » de Thomas Bernhard, Un enfant : « Je laissais derrière moi l’abominable odeur d’un monde stupide où l’impuissance et la bassesse sont au pouvoir. » C’est la deuxième fois, en à peine plus d’un mois, que je trouve le nom de Bernhard imprimé en tête d’un ouvrage en bande dessinée (la première fois, ce nom était sur la couverture, à égalité avec celui du dessinateur : rien de moins que Maîtres anciens adapté par Nicolas Mahler). Coïncidence, non pas troublante, mais stimulante : que des auteurs de bande dessinée puissent se nourrir de tels sommets littéraires est le signe que nous allons enfin pouvoir dialoguer sans nous préoccuper de savoir dans quel territoire nous nous trouvons. Après avoir lu La favorite, et même après l’avoir relu (ça se relit sans peine, et on peut imaginer que ça se relira encore), il semble que Mathias Lehmann manifeste plus de tendresse et d’empathie envers ses monstres — un grand père alcoolique gentiment lâche, amateur de musique post-romantique, Mahler (Gustav) notamment, et une grand-mère tyrannique asservissant un jeune homme devant prendre, le corps recouvert de tissus adéquats, la peau d’une jeune fille morte à l’âge de dix ans (sa tante, qu’il n’a pas davantage connu que ses parents) — que notre mélancolique Autrichien. Cela ne signifie pas qu’à traverser cette favorite on tombe dans les travers de l’humanisme. Non : ici le romanesque (du moins ce qui demeure de cette forme si magistralement mise à mal en notre langue depuis Flaubert) ne se montre pas dans ses atours les plus régressifs, loin de là. Il y a un jeu avec le lointain proche (l’histoire se passe au temps du septennat de Giscard d’Estaing, dans cette France qui n’était pas encore irréversiblement passée du côté de la « modernité » malgré l’omniprésence de la télévision dans les foyers qui participait déjà en reine à l’envahissement du quotidien par les machines). Le dessin compose avec ce qui reste aujourd’hui — en cette époque où l’omniprésence de la tablette graphique se renforce chaque jour ou presque — de techniques en voie d’obsolescence (carte à gratter ou gravure sur bois). Le plaisir de la lecture vient, en partie de ces décalages (aucun autre domaine de création n’en aura autant fait son affaire, ces derniers temps, que la bande dessinée, dont les addictions à tel ou tel archaïsme peuvent être perçues comme autant d’ouvertures paradoxales vers la recherche — dans les ruines de la modernité, mot dont bientôt plus personne ne saura ce qu’il recouvre réellement).

(10/2015) Règle d’or : ne jamais raconter l’histoire (juste pointer des détails). Je l’applique, une fois de plus, mais cette fois je suis un peu contrarié. Car — je ne sais si Mathias Lehmann en a conscience, et d’ailleurs peu importe –, on peut faire une lecture aiguë de La favorite en usant de cette boîte à outils, encore très performante dans les « années Giscard », qu’est le freudo-marxisme, ce qui peut sembler, une fois encore, anachronique, en ces premières décennies du nouveau millénaire où le fait de chier avec lourdeur et application sur Freud est approuvé par les braves gens. Pourtant, un tel livre redonne de la sève aux circulations organiques (humorales) de la pensée analytique. Il y est question de désir, de frontières entre le masculin et le féminin (entre la masculine et la féminine), de pouvoir (exerçant sa nuisance contre la puissance), bref de ce tout ce qui irriguait la pensée des années 70 du siècle passé (à propos, comme Michel Foucault lui avait proposé avec humour « Il faut se débarrasser du freudo-marxisme », Gilles Deleuze lui aurait répondu « Je me charge de Freud, allez-vous vous occuper de Marx ? » C’était au temps de la sortie de L’anti-œdipe (1972), donc peu avant le moment où est censé se passer cette histoire inventée par Mathias Lehmann qui nous touche et nous amuse maintenant que Giscard n’est plus qu’un spectre de parchemin recouvrant sa figure de cire au Musée Grévin).

La favorite est un conte mélancolique, traversé par divers dérèglements — pas seulement du temps (s’il n’y a pas de pluie d’éclairs dans la nuit, le livre semble agité par diverses tempêtes — secoué par divers tremblements).

(05/2015) Je note (avant d’oublier) que « la favorite », donc la « bien-aimée », celle qui est « chérie », se dit en allemand : meine Liebling. Or Liebling est le nom d’un des personnages principaux du chef d’œuvre de Blutch, Lune l’envers. Il n’y a rien de plus à dire, du moins pour l’instant, à ce sujet. Juste relever un lien : une fois de plus un livre renvoie à un autre qui renvoie à un autre qui…

3.

Puisqu’il vient d’être question de Blutch, parlons-en… Dargaud vient de faire paraître Vue sur le lac, un recueil de dessins (agrémenté de quelques planches) composé à l’occasion de BDFIL, festival de bande dessinée se tenant annuellement à Lausanne, à la fin de l’été. Blutch en a été, cette année, l’invité d’honneur. Dominique Radrizzani, nouveau directeur artistique de BDFIL et initiateur/préfacier de ce recueil, a eu l’excellente initiative de concevoir en supplément à ces journées festives, mais éphémères, la publication d’un fort volume, genre revue, intitulé Bédéphile n°1. On y trouve, en ouverture, un dossier assez conséquent sur l’auteur de Pour en finir avec le cinéma, s’achevant par la reproduction de 17 pages de ses carnets (la quatorzième montre une fille, tendance androgyne, qui sera, dans cet ensemble, ma favorite). La pièce maîtresse de cette revue s’intitule Mickey, la renaissance du mythe. On y trouve le Mickey de Blutch, rebaptisé Nicky. Comme tout le monde ou presque, Blutch est plutôt Donald ou Picsou que Mickey, ce qui ne l’empêche pas, au chapitre 5 de son livre chez Dargaud, de lui rendre brillamment hommage (dans Le Figaro, pour ses 80 ans !)

Vue sur le lac… Le fait de prononcer ce titre m’évoque aussitôt certains plans de Jean-Luc Godard qui, comme on le sait, est à la fois le constructeur le plus précis qui soit et celui qui, au gré de son humeur, souvent mélancolique, peut soudain laisser filer le temps, l’image, sans pour autant se complaire à quelque « laisser aller » que ce soit, avec un sens — une prescience — de ce qui va advenir une fois le film monté, tant, chez lui comme chez tout véritable créateur, désir de maîtrise et goût du risque sont intimement liés.

Alors, que perçoit-on quand on a le privilège de cette vue imprenable ? Une suite de séquences, oscillant, comme chez le cinéaste de Rolle, entre organisation minutieuse et promenade ouverte. Entre croquis, études, réponses à des commandes, choses de peu (ces petits riens si réjouissants), dessins chiadés, voire virtuoses, crobars jetés, comme seuls un œil aigu et une main aventureuse savent le faire, sans déraper dans le futile, le sentimental… La balade vaut la peine d’être entreprise — à chaque fois, recommencée : ça se lit à toute vitesse comme ça n’en finit pas. Un projet éditorial pas tant éloigné de l’esprit des Cahiers Dessinés de Frédéric Pajak où se recouvrent, liés par de secrètes affinités, dessin d’humour et dessin contemporain. Rien de plus prégnant, de plus sensuel, de plus touchant, matériellement, qu’un dessin tracé par pur plaisir qui — même s’il peut lui arriver de vouloir signifier quelque chose — a le don de nous transporter bien au-delà de l’idée qui l’a fait naître. Le dessin commence à nous parler quand il déborde toute intention, mû simplement par le désir de faire, incitant le lecteur à s’égarer, se perdre et se retrouver, dans l’expérience partagée d’un langage qui pourrait, au bout du compte, se passer de mots. Ou plutôt : qui redonnerait de l’air, de l’espace aux mots pour que le sens circule enfin sans étouffer le lecteur.

Vue sur le lac : cartoons, esquisses, brefs récits, recherches personnelles, fragments de carnets, nous faisant ouvrir grands les yeux, ou baisser légèrement les paupières, pour pouvoir aussi bien en méditer le trait que se le prendre en pleine figure… Caresses délicates du regard ou confrontation parfois violente de ce dernier à l’idée, s’accordant à la gestique de l’auteur, sa pensée matériellement transcrite, son désir de faire rire, ou d’inquiéter, avec une certaine économie et sans complaisance.

Dominique Radrizzani écrit que Blutch est tuniques. J’entends alors sous sa voix — cette voix qui murmure, détimbrée, dans le silence des pages — la musique du Lac des signes (avec vue sur l’encrier), musique concrète s’il en est.

4.

D’un livre assez peu bavard à un autre qui semble l’être parfois à l’excès (mais exclusivement en ses pages impaires ou « belles pages » ; car sur les paires, pourtant graphiquement « bruyantes », on ne trouve quasiment pas un mot) : Killoffer, tel qu’en lui-même, nous donne enfin de ses nouvelles.

Et comme ce dernier se fait rare (du moins en tant qu’auteur de bande dessinée ; pour le reste — dessins de presse, publicités, « charbons » et autres dessins réalisés en vue d’être exposés et vendus –, son activité foisonnante semble lui interdire le moindre repos), ce dernier livre, de format inhabituel (presque double carré, tout en hauteur), a eu droit à quelques étoiles généreusement accordées par la critique. On a pu lire, par exemple, que « Killoffer est un artiste, avec un grand A. », ce qui signifie, je suppose, qu’il n’est pas qu’un simple bédéaste (cet affreux néologisme récemment forgé qui commence à devenir commun, ce qui est un vrai désastre).

La première chose relevée par ces exégètes trop pressés, tant ça saute aux yeux, c’est l’omniprésence, à chaque page, voire à chaque case, du « personnage Killoffer ». Dans Libération, Quentin Girard « regrette qu’il ne nous propose pas un jour une série, un nouveau personnage qu’il développe sur un temps un peu long. Mais peut-être est-il trop narcissique pour s’intéresser à un autre sujet que lui-même. » Alors que dans son blog du Monde (Les petits Mickets), Yves Frémion tente de dépasser ce constat pour creuser un peu l’affaire : « il raconte sa vie aussi. Beaucoup même. Avec un humour ravageur et un manque complet d’auto-complaisance. On pourrait croire qu’il ne s’aime pas, ou qu’il affecte sans conviction de s’aimer trop. En fait il est juste normal et prend son personnage pour… un personnage. Il y ajoute ses proches, ses complices de L’Asso, ses copines, et ne recule jamais devant le bavardage, dont son lettrage particulièrement élégant et efficace renforce parfois l’inanité beckettienne. »

Stratégie : se faire charrier pour mieux se faire aimer (comptant sur le repentir du lecteur ; ou mieux : de la lectrice) ? Ou bien, à force d’accumuler tous ces autoportraits, souvent en recherche, et parfois reproduits de manière, sinon mécanique, disons presque inconsciente (il devrait pouvoir aujourd’hui se représenter les yeux fermés), cherche-t-il à disparaître pour devenir enfin, tel qu’en lui-même, son trait le change.

Ou ne le change pas. Ce qui est saisissant dans ce livre, c’est de sentir la lutte entre la force de l’habitude (au sens commun — la part artisanale du travail : le labeur quotidien) et la puissance de l’expérimentation, prioritairement du trait qui est signature de l’auteur (connu, reconnu — celui qui passe le moindre contrôle d’identité sans être inquiété) et aussi, à fleur de peau, trace fantôme de son « doppelgänger » en perpétuelle quête de lui-même : cet inconnu. D’où ce foutoir hyper-organisé, irrigué par le flux ininterrompu d’un désir fou, au sens où on frottait ces deux mots comme pierres à briquet au temps du freudo-marxisme triomphant ; et aussi au sens où Hokusaï avait pris le nom de « vieillard fou de peinture » : débordant d’énergie, la canalisant avec art pour servir le dessin en tant qu’apparition sans fin d’un soi « hors temps », autrement dit, sans âge.

Reprenons : chaque double page de ce livre hors norme présente, à droite, une scène de la vie de Killoffer, traitée en mode bande dessinée (usant d’un gaufrier de quatre fois deux cases carrées), et à gauche, une image pleine page, sorte d’instantané graphique de son monde (on devrait dire de ses mondes) : autoportrait, scène de rêve, réminiscence, fantasme, relevé d’humeur, etc. Il y a, bien entendu, quelques exceptions (il arrive, une fois seulement, que telle scène rapportant un moment précis de la « vie de l’auteur » s’étale sur trois planches ; tandis qu’une autre fois, François Ayroles, expert es-Killoffer, prend la plume, en remplaçant de choc ; Laetitia Bianchi, commanditaire de ces planches au nom du Tigre, fera de même, vers la toute fin). L’art de se donner des contraintes au plus haut : nulle auto-flagellation graphique ; et tout compte fait, à peine quelques traces, côté « peinture de soi ».

Il pourra venir à l’esprit du lecteur assoiffé de Killoffer (en hommage à ce personnage qui se dépeint volontiers en perpétuel soiffard) que, bizarrement, ce livre se trouve en manque de quelque chose. Alors, cherchant, explorant, il finira par trouver ce qui lui fait défaut : Killoffer en personne ! Prophète voilé de lui-même, masque plus vivant que la chair, figure complexe qu’il convient de dessiner simplement, avec rigueur, Killoffer nous libère de sa personne, à force de se montrer tel qu’en lui-même, enfin.

Même si on est sidéré par la capacité surhumaine qu’il a de se montrer suivant tous ses travers, enchaînés les uns aux autres quasi méthodiquement (qui le connaît un peu ne peut que le reconnaître : on a tous vécu, en sa compagnie, au moins une « belle page » de cet opus), on doit aussi s’interroger sur cette absence de Killoffer comme sujet paradoxal de ce livre qui ne s’épuise pas en une seule lecture (on ne pourra que le lire et le relire encore : c’est un bon investissement ; ceux qui râlent contre son prix élevé devraient se rendre compte des économies qu’ils vont faire en évitant, grâce à lui, de longues et coûteuses séances d’analyse — dont Killoffer n’a vraisemblablement pu — on le comprend — se passer).

Killoffer, c’est la force du trait : le dessin personnifié. Qu’il ait dormi ou non, qu’il soit sous l’emprise d’un Islay vieilli en fût ou non, qu’il soit à la bourre ou qu’il ait l’éternité devant lui, il trace, grave en surface la page… Il agit autant avec légèreté qu’avec violence, que l’encre surgisse de l’encrier, ou qu’elle se dépose de manière extérieure au geste (quand il passe — ça lui arrive de plus en plus — à la tablette).

Le noir s’inscrit toujours sur le blanc (et réciproquement) avec la plus grande précision. Avec cette détermination hallucinée qui conduisait Mallarmé à calculer les « blancs » entre les mots de son poème de manière toujours plus incisive (hasard et détermination — mots clefs). D’un coup d’aile ivre (ou de livre), tel qu’en lui-même, enfin…

(Pure délivrance : rien —
n’aura eu lieu — que le lieu —
excepté — peut-être — une
constellation)

Inutile d’accorder quatre ou cinq étoiles à Killoffer. Ce serait trop ou trop peu. Le blanc dans l’encre noire est voie lactée et le monde du dessinateur se montre bien plus étendu que le plus vaste des planétariums intimes. Mallarméen en diable, il donne pourtant le dernier mot — dans la toute dernière case de son livre — à Rimbaud : son double, plus que cuit, récite (hurle ?) Le bateau ivre à une sorte d’étron ou de limace dressé, larme à l’œil, dans une assiette vide.

(à suivre)

Dossier de en novembre 2015