du9 a vingt ans

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Qu’est-ce qu’internet en 1997 ?
Les connexions haut débit n’existent pas, Amazon vient d’entrer en bourse et la bulle internet commence à peine à agiter lointainement les marchés, le terme « pourriel » vient d’être inventé. Le peer to peer est inimaginable. On reçoit un ou deux mails par jour, et on se connecte à la vitesse de 5kb la seconde. Chaque clic est choisi, car les images de quelques centaines de pixels de large s’affichent sur nos écrans 800×600 ligne par ligne. Certains observateur ironisent sur le WWW qu’ils renomment « World Wide Wait ».

Le web, de l’horizontalité aux GAFA

Mais nous sommes aussi dans cette courte période de l’histoire qui démarre en 1989 avec la chute du mur de Berlin et qui se terminera en 2001 avec la chute des deux tours du World Trade Center. Cette période que l’on nomme « le village global ». Moment pendant lequel l’occident se met à penser stupidement que les problèmes du monde sont dus à un manque de communication et que justement, on dispose aujourd’hui de l’outil le plus à même de résoudre ce problème, un réseau de routeurs reliés par de longs câbles. Sa partie la plus visible, le Web, permet désormais une communication horizontale de tous vers tous. Selon le souhait de Tim-Berners Lee et Robert Caillau, chacun peut y consulter et produire de l’information. Netscape Communicator (la version 4 du logiciel) est sur tous les CD de revues informatiques. Il est à la fois un browser et un outil d’édition de code html[1].
Le 11 septembre 2001, des avions de lignes entrent avec fracas dans les bureaux de boîtes qui ont vu crever la bulle internet un an plus tôt. Avec les avions un nouvel élément de langage fait irruption : le choc des civilisations.

Fin des années 1990, l’horizontalité semble une évidence, et la panique se lit sur les couvertures des magazines économiques. Le web du partage et de l’horizontalité est nul comme modèle économique. Pour un bref moment, les grandes marques de constructeurs de voiture et les petits geeks déposant une photo de leur BMX sur leur homepage ont la même audience. On sent bien que ça ne pourra pas durer.

Anecdote 1 : Je me souviens avoir dit à l’époque « On décrit le web comme une révolution mais une révolution, par définition, n’est qu’un tour sur soi-même. On peut juste espérer qu’en secouant la boule à neige, les flocons se déposent dans un ordre différent ». Je me souviens aussi qu’un ami avec qui on donnait des formations d’initiation au web dans des écoles me siffla, dépité : « Les banques devraient nous payer très cher pour ce travail. Elles vont transformer tout le monde en guichetier et produire du chômage à tour de bras ». On avait tous les deux raisons, mais surtout lui.

C’était donc un court moment d’euphorie, mais un moment riche car l’outil était vacant : personne ne savait exactement quoi en faire, tout le monde percevait des potentialités et était en demande.

Web et « bande dessinée indé »

Les années 90 sont des années riches pour la bande dessinée indépendante. Parmi les usages à inventer, la bande dessinée en ligne semblait encore lointaine. La définition des images est problématique, le temps de téléchargement trop long, et la gratuité pose problème tout de même. Le premier outil de la « bd indé » sera le mail. La possibilité d’être en contact avec les auteurs et les autres structures accélère le rythme des échanges.

Anecdote 2 : En 1998, je fais partie de la maison d’édition Brain Produk basée à Bruxelles, Liège et Mons. Je me connecte le matin pour charger mes mails, avant de couper la connexion pour libérer la ligne téléphonique. Il y a un mail de Kaze Dolemite, un auteur français qui envoie quelques planches pour notre revue Kollectiv. J’écris une réponse, relance le modem 14.400 bauds, envoie le mail et déconnecte à nouveau. L’après-midi, surprise, il m’a répondu. Je lis à toute vitesse et lui répond sans me relire, pour envoyer sans déconnecter le modem. En clôturant ce quatrième échange de la journée, je trouve dingue de pouvoir échanger aussi vite avec quelqu’un que je n’ai jamais vu.

Surfer sur le web est pourtant une expérience très différente de ce qu’elle est aujourd’hui : si on ne connaît pas l’adresse d’un site, on ne peut pas faire un recherche Google, qui sera fondé en 1998 et ne sera connu que vers 2000. Il y a donc encore une forme d’intimité dans l’expérience : on achète des revues spécialisées qui référencent les liens « cools » et on est content de voir apparaître dans les chroniques des fanzines quelques rares adresses de sites qu’on réécrit la langue entre les dents sur des bouts de papier qu’on conserve précieusement jusqu’au soir.

Economie du partage et du don

Ce contexte posé, on peut comprendre que la création de du9 est une des réponses de l’époque à la question « Que faire de cet outil ? ». L’horizontalité qui prévaut à l’époque sur le net est bien au cœur de la démarche, et c’est bien comme ça que je la comprend la première fois que j’ai chargé la page d’entrée du site. Le fanzinat et le web semblent alors être quasi une extension l’un de l’autre, tant la diffusion des adresses de sites relèvent de la confidence, et la reconnaissance entre pair le meilleur moyen d’échapper à la solitude inhérente à la production de cette sous-culture d’une sous-culture qu’est la « bd indépendante ». Voir ses fanzines chroniqués était un plaisir inespéré, un cadeau de non-anniversaire qui ne demandait pas de merci[2].

Anecdote 3 : En 2000, je rejoins l’employé du Moi. Nous sommes entre-temps plusieurs à savoir coder le html et faire de petites animations flash, et après avoir mis en place un site pour la structure, l’idée de se servir du web comme support de création et de diffusion va agiter les réunions. La mise en place des journaux web vers 2003 va permettre d’expérimenter ces nouveaux modes de production. En 2005 nous lançons le projet 40075km.net[3], puis en 2007 grandpapier.org, qui va fêter ses dix ans cette année. Depuis 2008, L’employé a organisé cinq sessions des « 24h BD » dont les productions ont été déposées sur le site grandpapier.org. Depuis 2010, l’employé du Moi a été à la base de l’émission podcastée Radio Grandpapier, qui m’a fait rencontrer un nombre important d’auteurs, en studio et un peu partout.

Ces outils ont en commun avec du9 d’être des initiatives animées par un amour désintéressé du médium bande dessinée. Le web a permis la connexion et la reconnaissance d’alter egos, et du9 est pour moi la survivance de l’horizontalité rêvée du net, le rêve de la construction d’une légitimité non pas par un poids financier ou politique, mais par la volonté réaffirmée de considérer la bande dessinée comme objet culturel fort. A la fin des années 90, trouver quelqu’un avec qui partager la richesse du fanzinat belge et français, suisse et des pays de l’ex bloc de l’est, ou lire des propos éclairés sur les Eightball de Clowes, ou la stupeur de la découverte des Acme Novelty Library de Ware, est rare et précieux. du9 a été un de ces lieux où s’échangeaient découvertes et arguments, avec la sensation étrange de proximité dû à la dématérialisation.

On ne peut donc à mon sens dissocier du9 du contexte particulier des années 90 : création de micro-structures en marge des éditeurs traditionnels, composées d’auteurs prenant position dans le paysage éditorial avec des moyens financiers et techniques parfois très faibles mais des ambitions intellectuelles et artistiques fortes pour le médium bande dessinée, et se saisissant du web comme outil d’échange puis de diffusion, en l’absence de modèle économique.
Le plus saisissant est que du9 ait survécu vingt ans en gardant cette ligne, ait survécu à la naissance et à la mort du blog, et à la wire- et slate-isation de l’entertainement culturel. Et ça, c’est toujours une histoire d’humains, pas de technologie.

Notes

  1. Surfer et produire de l’information était pensé pour se faire dans le même mouvement. Vingt ans plus tard, c’est on ne peut plus vrai, mais sur un mode qui nous a fait passer de l’espoir de démocratie à la peur de la surveillance et l’ubérisation de l’économie.
  2. On peut toujours lire le premier texte sur un livre de Brain Produk en janvier 1999.
  3. 40075km.net a été un site ouvert à toute proposition de récit de 2006 à 2006, autour de la contrainte d’un déplacement physique, qui débouchera sur un ouvrage collectif de 600 pages pour 350 auteurs.
Dossier de en juin 2017