Embâcle et débâcle

de

Pantagruel entend des paroles qui ne semblent pas avoir de source. En lisière du monde, il s’interroge alors sur ce qui serait les origines du langage. Mais un de ses compagnons de voyage finit par lui expliquer la provenance et le sens de ces sons : «Icy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle feut au commencement de l’hyver dernier passé grosse & felonne bataille, entre les Arismapiens, & les Nephelibates. Lors gelerent en l’air les parolles & crys des homes & femmes, les chaplis des masses, les hurtys des harnoys, des bardes, les hannissemens des chevaulx, et tout aultre effroy de combat. A ceste heure la rigueur de l’hyver passée, advenente la serenité et temperie du bon temps, elles fondent et sont ouyes.»

L’épisode dit des «Paroles gelées» est un des moments les plus célèbre du Quart livre (1552) de François Rabelais, où l’on suit  les «faits et dits Héroïques du noble Pantagruel» courant le monde à la recherche de l’oracle de la Dive Bouteille.
Ce sont plus précisément les chapitres LV et LVI — respectivement intitulés «Comment en haulte mer Pantagruel ouyt diverses parolles degelees.» et « Comment entre les parolles gelees Pantagruel trouva des motz de gueule.» — qui composent ce fameux passage où, pour la plupart des commentateurs, s’établit la distinction entre une parole vivante et empirique qui s’opposerait à celle figée dans l’écrit et devenue par trop spéculative. Entre les conséquences de l’hiver et du printemps, deux états du langage se feraient jour .

C’est en 1979 que Dino Bataglia propose l’adaptation en bande dessinée des cinq livres des aventures des géants Gargantua & Pantagruel à la revue catholique Il Giornalo, s’adressant à des lecteurs d’une douzaine d’années. L’épisode qui nous intéresse fait l’objet de deux planches, aux  pages 113 et 114 d’un album en comptant 127[1]. La genèse de ce travail de mise en bande aurait pour l’auteur nécessité une dizaine d’années avant d’aboutir, et est conditionnée par son contexte éditorial particulier. Ici, nous nous intéresserons moins à la différence ou au passage d’une œuvre à l’autre, mais bien plutôt en quoi l’épisode des «parolles gelees» montre de la part de Dino Battaglia une même attention à la bande dessinée que Rabelais à l’écriture.

En Italie, la bande dessinée se désigne par les buées hivernales qui sortent de nos bouches, ces souffles un bref instant figés ou pour le moins rendus visibles, et qui nous font comme des bulles de personnages de bande dessinée. «Fumetto» est un mot très intéressant car il n’y a pas de parole sans souffle, que la parole s’expire, et que l’air est son support. La bulle de bande dessinée contient ses différents aspects, et le mot italien est celui qui en rappelle le mieux les particularités. En quelque sorte, on pourrait affirmer que les bulles sont des paroles (et des pensées), visiblement et instantanément gelées quelle que soit la température ambiante diégétique.

Si Battaglia utilise des bulles dans les planches qui nous intéressent, c’est par les onomatopées qu’il montre les paroles gelées qu’entendent Pantagruel et ses compagnons. Bruits de bataille, bruits blancs devenus comme la neige, ils se sont figés en mots, dans des tailles qui varient en fonction de leur intensité. En neuvième chose le son est rendu visible, ici ils se cristallisent en lettres, dans ce rendu de la parole que rend possible l’alphabet[2].
La parole est gelée, le son est de glace, forçant littéralement le silence, rappelant par ces glaciers froids, tranchants et en équilibre tout le danger et le macabre d’une bataille pétrifiée[3].

Utilisant le pouvoir d’osmose texte/image que rend possible la bande dessinée, Battaglia n’illustre pourtant pas ces «motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez. Les quelz estre quelque peu eschauffez entre nos mains fondoient, comme neiges, & les oyons realement. Mais ne les entendions.»[4]
En 1894 Albert Robida l’avait fait dans un autre contexte et on peut imaginer, avec ici la couleur, ce que le maître italien aurait pu en faire. Ce désintérêt pour un passage semblant très visuel grâce à une forme de synesthésie tient à la structure même de l’adaptation, qui s’offre comme une lecture et un appel à la lecture. C’est vu de loin, d’une certaine distance, ici en neuvième chose. C’est une invitation à aller voir plus près, par soi-même, pour y voir et entendre tout ces «motz de gueule», qui forment figure autant qu’un texte, exploser dans vos mains qui tiennent le Quart Livre.
A ces lettres comme des cristaux de glace qui forment les mots qui s’empaument et se jettent comme boules de neige, Battaglia privilégie les structures géantes qui émergent comme des écueils, dimensionnées pour un regard, données à voir dans un paysage sonore en débâcle, ni écrit, ni raconté mais différé. En se gardant d’illustrer les «motz de gueule», Battaglia est on ne peut plus fidèle et en accord avec les propos d’un Rabelais invitant à converser plutôt qu’à conserver.

Notons que le texte de Rabelais contient lui aussi des onomatopées dans certaines phrases : «Les quelles ensemblement fondues ouysmes, hin, hin, hin, hin, his, ticque torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, on, on, on, on, ououououon […]». En même temps qu’un goût jubilatoire pour le langage, l’écrivain montre les bruits d’une bataille où le sens se perd, où les sources émettrices multiples se brouillent mutuellement. En affichant ces immenses onomatopées de glace, Battaglia renvoie à cet aspect du texte, à l’absence de sources sonores individuelles précises[5] et au même goût pour son propre langage qu’est la bande dessinée.
Cette énormité des mots de glace raconte aussi que le temps a joué son rôle, que les émetteurs de ces bruits, qui signifient à rebours les activités d’hommes dans une bataille, ont complètement disparu[6]. Comme la lumière en astronomie, le son ici ne témoigne que d’événements passés lointains, en une forme échoïque démesurément étirée. Ces onomatopées ont l’aspect de structures minérales défiant le temps et semblant pourtant  fragilisées par l’érosion. Leur couleur toujours proche de celle du ciel renvoit ces paroles pétrifiées par le froid à leur immatérialité, à leur fluidité fondamentale. Les paroles s’envolent, comme l’eau de la glace fondue s’évapore, ou roule et se confond dans l’océan.

L’adaptation de Dino Battaglia, de par le lectorat qu’elle visait initialement, n’a pas la truculence qui a fait du nom de Rabelais un adjectif, mais elle témoigne à égal d’un goût pour ce qui fait vivre et créer. Son compromis est une liberté. Elle n’adapte pas par manque de scénario, mais pour faire partager une lecture et un goût pour une lecture vivante. Une bande dessinée sans débâcle, puisque rien n’y a jamais été perçu ou envisagé comme figé[7].

Notes

  1. Celui des éditions Mosquito datant de 2001.
  2. Comment ferait un auteur de bande dessinée ayant et ne connaissant uniquement qu’une écriture idéographique pour adapter cette scène ?
  3. Le passage entre les glaces tel que le décrit Battaglia, rappelle certaines aventures maritimes vers les pôles ou des équipages doivent franchir en silence des passes glacées difficiles, de peur que cela ne déclenche une avalanche.
  4. Gueule est aussi la couleur rouge en héraldique.
  5. Les bulles et leur index permettent habituellement cette précision en bande dessinée, et n’ont donc pu être utilisés ici.
  6. Quel charnier nauséabond dévoilera le dégel complet ?
  7. Pour aller plus loin sur ce sujet, lire cet article de Michel Jeanneret (1975) et cet autre de Valérie Nicaise-Oudart (2005).
Site officiel de Mosquito
Dossier de en juin 2013

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