Flux, afflux, reflux

de

Les éditeurs sont là et jamais las pour faire des bénefs. Il n’y aurait rien à en redire sauf, qu’autres temps autres moeurs, aujourd’hui ce maximum doit s’écrire avec des x comme dans xxl.
Pour y parvenir, on utilise la (déjà vieille) recette du flux tendu [1] . Donc pas de stocks, donc petits tirages, et plus nombreux pour « coller à la demande ». Le coût du stock étant plus élevé que les avantages d’une remise sur un gros tirage par l’imprimeur. L’absence de stocks étant plus avantageuse qu’une inévitable rupture se traduisant par une absence de ventes et donc de rentrées pécuniaires.
Tout cela est négligeable et donc négligé. Cela se retrouvera dans le vocabulaire : on dira « produit » et non plus « livre » comme un môme disant « truc », « machin » ou « bidule ». Un non-dit par un mot qui comme « chose » (chosification du monde) voit varier son sens suivant le contexte. Au môme on lui expliquera, reprochera sa vulgarité dans un danger d’appauvrissement de son langage et de sa pensée ; à l’écono-merquateur rien ne lui sera reproché, son langage étant perçu scientifique (et par conséquent complexe) car sous-tendu par la virtualité monétaire tout auréolée de l’objectivité mathématique par les simples propriétés opérationnelles du calcul (addition, division, soustraction …).
Le mot « produit » est ad hoc et il rend professionnel, même si c’est plus dans un tribalisme formel que dans une véritable (et originale) capacité d’action. Le paradoxe se formule ainsi : comment agir dans un contexte si l’on s’évertue à se montrer hors contexte (et ce uniquement par et pour des prétentions pseudo-scientifico-objectives) ? À part dans l’esprit des religions monothéistes, l’universel peut-il vraiment régler le particulier ?

Action/réaction, le résultat est le suivant : il n’y a jamais eu autant de livres manquants et de séries incomplètes qu’aujourd’hui. Les plus emblématiques à cet égard sont les Humanos. La série L’Incal, par exemple, est quasiment en constante rupture sur un ou plusieurs titres depuis plus de six mois. Même pendant la sortie d’Après l’Incal, cet éditeur n’a pas été fichu de pouvoir proposer la série complète. Je n’ai pas une passion particulière pour cette série de Moebius et Jodorowsky mais la logique voudrait que quand on sort une nouveauté, on propose la série complète des albums précédents vu que l’on est alors certain d’en vendre plus.
Tout ce travers « gestionnaire » est accentué par le cercle vicieux qu’il entretient. Car les Humanos sont plus ou moins suivis par d’autres gros éditeurs (Casterman, Dargaud …) sur cette autoroute de la gestion. Et comme tout ce beau monde édite la plus grande partie de leurs livres au même moment (entre septembre et novembre), font des petits tirages, et sont toujours surpris par une demande qu’ils n’arrivent pas, ou se fichent, d’anticiper ; il y a embouteillage chez les imprimeurs de bandes dessinées. Ceux-ci ne sont pas aussi nombreux que l’on pourrait le penser [2] et ne peuvent, alors, plus fournir par manque de temps et de machines (grosses et chères). Ces imprimeurs ne vont pas non plus acheter des machines, uniquement pour s’en servir à plein rendement dans une période d’à peine trois ou quatre mois par an.

Cette gestion des gros éditeurs dans la fabrication des livres, pénalise du même coup les plus petits. Pika, par exemple, n’a pas pu rééditer son fond ni certaines de ses nouveautés en octobre/novembre 2000 à cause de ces « embouteillages », mais aussi parce que les quantités qu’il demandait, restaient encore relativement modestes par rapport à celles des gros éditeurs. L’imprimeur privilégiant d’abord un gros tirage d’album standardisé, plutôt que des manga en noir et blanc peu chères, aux formats et aux façonnages nécessitant de « recaler » les machines (démarche longue et fastidieuse) [3] .
Ajoutons que l’erreur d’anticipation de la demande ne va pas, bien entendu, seulement dans un seul sens. La surestimation existe elle aussi. Mais elle reste rare aujourd’hui, et peut être réglée par d’autres moyens, dont l’un des plus visibles et des plus courus actuellement, est l’opération promotionnelle de ventes de « pack » d’albums : « trois XIII pour le prix de deux », idem avec les Caste des méta-barons, etc.
Ces promos nous révèlent (ou confirment) deux autres choses :
1) Que la surestimation ne se fait que sur des vieux trucs en série, ce qui sous-entend que tout le reste, le nouveau en particulier, ne sera que bien évidemment frileusement perçu sauf si cela ressemble à un ersatz « des vieux trucs en série » qui se vendent bien.
2) Ce qui intéresse l’éditeur de « bédé » c’est avant tout d’entretenir et fabriquer « le collectionneur en série » déjà évoqué dans un précédent édito. Une attitude qui en rajoute encore davantage en clichés dans et sur la bande dessinée.
En résumé, on se retrouve avec des livres dénaturés dans leur appellation (produit), dans leur accessibilité (ruptures chez le libraire [4] , par leur uniformité (format album 48 pages couleur), dans leur diversité (même thèmes, même personnages calibrés, etc.) et par leur maintien à la contribution d’un lectorat infantile.

Au final, chez un gros éditeur, un livre de bande dessinée n’est plus conçu, qu’uniquement comme un moyen de faire des bénefs à très courts termes. Sous un tel régime, une politique éditoriale non réifiée, un peu innovante s’envisageant sur un moyen ou long terme devient inimaginable. On laisse cela aux petits éditeurs qui, par conséquences, voient leurs difficultés en coût et en temps augmenter, les empêchant ainsi de se développer normalement en les fragilisant davantage.
Cette fragilité offre néanmoins un double avantage pour les gros éditeurs.
En effet, les petits éditeurs font tout le boulot d’innovation et de recherche de jeunes talents sans que cela coûte un radis aux « majors ». Si une collection, un auteur ou un format de livre marche, on débauche (d’autant plus facilement que les éditeurs « indexe » ne peuvent que payer peu, voire pas du tout) et on copie sans honte un façonnage, un style.
Ensuite on se pare de l’aura d’innovation grâce à ses accointances médiatiques avec le journaliste standard ne cherchant jamais bien loin quand il s’agit de « petites miches ». C’est ce qu’ont fait les Humanos avec la collection Tohu Bohu par exemple. À aucun moment cet éditeur n’a pris un risque, la voie était déjà tracée et le tirage des livres de cette collection est le même que ceux d’un « indé » c’est-à-dire autour de 3000 ou 3500 exemplaires.

Sur un autre point, la fragilité de ces petits éditeurs est intéressante pour le gros éditeur, car elle permet un éventuel rachat, plus tard, et toujours en cas de succès ou de concurrence potentielle. Il y aura tout à y gagner, le seul truc est qu’il faudra être le premier à phagocyter.
Depuis environ une quinzaine d’années on savait qu’être auteur de bande dessinée ne nourrissait plus sa personne, par contre les conséquences sur les petits éditeurs, et par rebonds sur les lecteurs (que j’oppose aux collectionneurs) restent relativement nouvelles.
Aujourd’hui être un petit éditeur de bande dessinée ne nourrit plus, là encore, forcément sa ou ses personnes. Je vous renvoie pour cela à la série d’entretiens que Jade a consacré aux principaux protagonistes de la scène dite « indépendante » : Amok, Cornélius, Ego comme X, etc. où cette situation est clairement exprimée [5] .

Quant au lecteur, dernier maillon de la chaîne voyant un de ses médiums préférés de plus en plus inaccessible, il ne pourra que s’inquiéter davantage de ce cercle vertueux pour les portefeuilles de ceux qui possèdent les gros éditeurs, mais vicieux pour les livres et la bande dessinée en particulier, qui souffrait déjà suffisamment d’une aura négative, du collectionnisme fanatique et d’une mémoire fragile et souvent inabordable.

Postface :
La méthode de gestion que décrit l’article précédent n’est pas réellement nouvelle dans le monde de l’édition. Celui-ci en est victime depuis presque une dizaine d’année.
On peut donc se demander pourquoi le milieu de la bande dessinée semble avoir été touché plus tardivement ? et pour l’instant avec seulement quelques éditeurs ?
La réponse se trouve dans les particularités éditoriales et de marché qui ont longtemps distingué la bande dessinée.

Les tirages moyens d’albums, par exemple, ont toujours été relativement élevés, en comparaison avec les autres secteurs du livre. Les mises en places (les fameuses piles de « bédés ») sont toujours très importantes et les ventes étant hors normes, on a longtemps évité de mettre les bandes dessinées dans les palmarès des meilleures ventes hebdomadaire du secteur livre.
Ajoutons à tout cela une politique de soldes ou de mise au pilon peut-être un peu plus systématique qu’ailleurs, et vous avez un secteur éditoriale où la question de la gestion des stocks s’est longtemps posée différemment.

L’autre particularité est, que pendant longtemps les éditeurs se sont accrochés à des séries à n’en plus finir. Ric Hochet, par exemple, doit en être à une soixantaine d’albums et Buck Danny à une quarantaine. Toute leur politique tendait sur cette formule. Les collections devaient être disponibles. Les nouveautés, régulières, garantissant l’écoulement des albums précédents et de collections entières. Etre éditeur consistait alors à trouver la prochaine série avec personnage emblématique que l’on pourra exploiter. En général, cette sélection se faisait par l’intermédiaire d’une revue de prépublication (hebdo ou mensuelle), avec parfois des systèmes de référendums.
Mais depuis une quinzaine d’années tout a progressivement changé. Suivant en cela l’évolution du marché (un public majoritairement adulte), les revues ont totalement disparu. Les intégrales et les séries limitées dominent maintenant le marché des albums. Les collections infinies ne représentent plus la règle à suivre et ont dû évoluer.
Buck Danny, par exemple, vend plus d’intégrales que d’albums simples. Certains n’achètent même plus les nouveautés de cette série qui continuent à sortir en album simple et attendent qu’elles soient réunies, plusieurs années après, dans la prochaine intégrale. Tout cela contribue évidemment à une baisse moyenne des tirages (d’autant qu’une intégrale réunis au minimum trois albums).

Les séries sont désormais rarement envisagées au-delà de cinq albums, qui souvent forment des cycles (pouvant là encore faire l’objet d’intégrales). Les one-shots sont plus nombreux, et privilégient davantage la notion d’auteurs, qui avec les années quatre-vingt-dix devient un véritable statut de plus en plus clairement mis en avant. Mais comme cette stratégie est censée (soi-disant) représenter une prise de risque plus grande pour l’éditeur, l’on finit, là encore, par baisser les tirages.
De cette manière aussi, et à l’inverse des tirages d’albums, le prix moyen d’une bande dessinée s’est vu augmenté ou du moins justifié. La fabrication n’est pas forcément de beaucoup plus chère, mais la marge de l’éditeur augmente, compensant ainsi les baisses de tirages, tout en profitant de l’évolution du marché. Grosso modo, on est passé, pour un album, d’un prix moyen autour de 50 francs à un prix moyen autour de 75 francs.
Cette baisse générale des tirages moyens d’albums rapproche dorénavant la bande dessinée des autres secteurs du livre. L’usage de la gestion en flux tendus devient donc envisageable dans les oracles statisticiennes des « gestionnaires » à l’absence d’imagination débordante.

Le flux tendu est aussi utilisé parce que le public a changé ou du moins est perçu autrement. Si vous êtes « Monsieur les Humanos » et que vous voyez que les lecteurs de La caste des Métabarons attendent patiemment depuis dix ans que le cycle se termine, vous vous dites alors qu’ils peuvent bien attendre quelques mois une rupture sur un album. Ça ne changera pas grand chose et ça vous permettra d’attendre la nouveauté qui arrive et ainsi de négocier sur son tirage, le retirage d’un ou plusieurs albums en rupture avec l’imprimeur. Si en plus l’année fiscale change … c’est tout bénef.
C’est donc une évolution économique d’une quinzaine d’années, arrivée récemment à maturité qui explique cette application récente de la gestion en flux tendu par certains éditeurs. D’un certain point de vue, c’est même la longue prédominance des collections de séries standardisées n’ayant d’autre but que d’exploiter un personnage, qui a préservé ou pour le moins ralenti l’arrivée de cette méthode.
Pour le reste, cette gestion n’en est pas moins vicieuse, et continue d’hypothèquer de manière inquiétante l’avenir et la diversité d’un médium déjà suffisamment « ghettoïsé » par son image médiatique peu glorieuse et les clichés qu’elle ne cesse de trimballer comme des casseroles.

Notes

  1. J’ignore si l’imposition sur les stocks de livres a récemment changé et peut éventuellement justifier la recrudescence actuelle de la gestion en flux tendu. Cet édito vise surtout à montrer (que ?) la conséquence d’une telle gestion peut être intéressante en théorie mais toujours grossièrement menée dans, ou face à la réalité.
  2. D’après un représentant de La Diff (qui distribue Pika, Soleil, etc.) ce nombre, en France, est estimé à cinq.
  3. Pika n’a pas pu éditer ses livres avant la période dite « des fêtes » parce qu’il négociait de façon plus longue que prévue le rachat des droits des séries nippones abandonnées par Manga Player. Ce genre de négociations est loin d’être une simple formalité et une partie de plaisir, comme se plaisent à le dire tous les éditeurs qui travaillent avec les éditeurs japonais. Pika a donc aussi cumulé les difficultés pendant cette période.
  4. Notons que de grosses librairies comme les F.N.A.C. en rajoutent en flux tendu puisqu’elles pratiquent elles aussi cette politique pour la gestion de leurs stocks. De plus, le système centralisé et de commandes groupées des F.N.A.C. (appelé Ariane) peut, par le poids de sa demande, fixer indirectement un tirage à la hausse ou à la baisse. Si, par exemple, les F.N.A.C. ne croient pas en un « produit » elles auront tendance à en demander moins que le fabricant ne le prévoyait, qui du même coup se sentira obligé de diminuer ses tirages.
  5. La fragilité de leur situation donne aussi une tension à leur travail, un militantisme, une nécessité qui a souvent (ou qui est à l’origine ?) d’heureuses conséquences dans les choix et les priorités de ces petits éditeurs. Rien n’est simple …
Dossier de en mai 2001

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