Impressions sur Vraoum !

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L’exposition Vraoum ! présentée en 2009 à La Maison Rouge à Paris a mis en regard des œuvres de bandes dessinées et des œuvres d’art contemporain, ouvrant ainsi un champ d’étude passionnant, celui du dialogue entre ces deux formes d’art. En exposant côte à côte des planches originales de bandes dessinées,[1] et des œuvres d’art contemporain, les commissaires d’exposition ont eu l’intention de mettre en évidence l’influence que la bande dessinée a pu avoir sur des artistes plasticiens.[2] Les œuvres rassemblées témoignent ainsi de la façon dont les artistes utilisent ou recyclent la bande dessinée, ses personnages en premier lieu, mais aussi son vocabulaire : bulles, cases…
Ce recensement des emprunts de l’art contemporain à la bande dessinée, offre l’opportunité de qualifier les façons dont le «matériau» bande dessinée est utilisé dans la création artistique, d’étudier les formes de sa présence dans les œuvres (icône — motif — langage) et enfin, d’analyser ce que cela nous dit de la place de la bande dessinée dans la société.
Au-delà de la question à sens unique des emprunts, se pose celle de l’échange : Quels sont les artistes et les œuvres qui jouent explicitement sur la frontière entre les deux formes et que nous disent-ils de la bande dessinée ?

En première approche, on constate que de nombreuses œuvres exposées reposent surtout sur l’exploitation d’icônes issues du monde de la bande dessinée, mais qui s’en sont détachées et ont acquis une forte autonomie par rapport au champ de la bande dessinée. C’est le cas par exemple des super héros, que Gilles Barbier met en scène dans une installation réjouissante (l’Hospice). C’est aussi le cas des personnages de l’univers de Walt Disney : le squelette de Pluto par Hyungkoo Lee (Ridicularis), par exemple, fait plus appel aux rapports que chacun entretient avec la forme d’entertainement proposé par l’entreprise Disney qu’à son expérience de lecteur de bande dessinée.
En termes d’emprunts de l’art contemporain à la bande dessinée, il s’agit donc de fausses pistes, puisqu’il n’est finalement pas tant question de bande dessinée. Toutefois, l’exposition propose d’autres indices plus intéressants.
La popularité de la bande dessinée, sa réputation d’innocence, voire d’innocuité, sa façon de produire un effet de réel (par la narration) en restant indubitablement irréelle (les gros nez, les super héros), sa capacité à produire des images-signes immédiatement lisibles semblent constituer des matériaux de forte valeur dans la création des artistes plasticiens présentés. C’est à l’évidence un des fondements de la démarche d’un Roy Lichtenstein[3] : Il ne fonde pas son rapport à la bande dessinée sur l’utilisation de personnages connus mais utilise l’image de bande dessinée comme stéréotype et exploite sa capacité à être immédiatement identifiée comme telle.[4] On retrouve aussi cette utilisation de la bande dessinée dans les œuvres de Hervé Di Rosa (Good & Evil, accumulation de visages de «bons» et de «méchants»), Wang Du (Vous avez du feu, pliage d’une couverture de Fluide Glacial), Olivier Babin (The great escape, radiographie du pain dans lequel Ma Dalton a caché une lime)…
Pour tous ces artistes, la bande dessinée constitue «une matrice d’images, de formes et de concepts s’infiltrant partout et essaimant à tous les vents», selon les termes de Pierre Sterckx et David Rosenberg, commissaires de l’exposition.
Une troisième famille d’œuvres présentées entretient un lien encore plus profond avec la bande dessinée en jouant directement avec ses codes d’écritures et son vocabulaire. C’est le cas de plusieurs œuvres de Gilles Barbier (que nous avons déjà cité) qui met en espace des bulles de bande dessinée dans The Foam, et The Pier #2. Cette utilisation de la bulle fait apparaître la dissymétrie entre l’image de la bande dessinée et l’image créée par l’artiste plasticien : la première possède un attribut, la parole, dont est dépourvue la seconde ; mais en s’appropriant cet attribut, l’œuvre plastique ne trouve-t-elle pas un sens de lecture (la narration), contraire à son essence ? On retrouve la même intention de s’approprier et d’expérimenter les codes de lecture et d’écriture de la bande dessinée dans d’autres œuvres exposées : celles d’Hervé Télémaque (Port-Au-Prince, le fils prodigue), de Vuk Vidor (The Big Beat), etc.

L’art contemporain ne fait pas que des emprunts superficiels à la bande dessinée : il interroge le langage même de la bande dessinée et ses effets sur ses lecteur et produit, dans certains cas, une véritable recherche nourrie par les motifs et le langage de la bande dessinée. Dans les trois familles décrites ici, on retrouve toutefois un principe commun : qu’elles fassent appel à la puissance des icônes (première famille, l’Hospice), à la popularité des motifs de la bande dessinée (deuxième famille, The great escape) ou à l’universalité de son langage (troisième famille, The Foam), toutes ces œuvres exploitent la bande dessinée dans son ensemble comme forme ou comme valeur. Il ne s’agit que très rarement d’un emprunt direct à un artiste ou une œuvre de bande dessinée donnée ; il est difficile dans ce cas d’évoquer un véritable dialogue avec un auteur ou l’univers qu’il a créé.
Aussi décevant qu’il soit, ce constat met en lumière un fait important : depuis sa naissance, la bande dessinée a créé des figures, des motifs et une syntaxe qui, pour être entrés massivement dans notre langage commun mondial, constituent un matériau très chargé de sens et de puissance dans la production d’art contemporain. Cela démontre l’intensité de la présence de la bande dessinée dans le monde contemporain, son évidence et sa puissance d’évocation.[5]

Essentiellement fondée sur la mise en évidence d’un rapport à sens unique entre les deux formes (l’univers de la bande dessinée nourrissant la production d’art contemporain), l’exposition Vraoum échoue à montrer la symétrie de leurs relations : Comment l’art contemporain est-il présent dans le monde de la bande dessinée ? quelles sont les interactions créatives entre artistes des deux mondes ?
Il existe des formes d’échanges plus intenses, ce dont témoignent les œuvres de plusieurs auteurs — artistes. Les auteurs de bandes dessinées sont des producteurs d’images qui impressionnent (au sens photographique de la lumière impressionnant la pellicule). Il n’est pas étonnant que certains d’entre eux adoptent aussi une posture de plasticien.
C’est le cas de Jochen Gerner, dont deux œuvres étaient présentées à l’exposition Vraoum. TNT en Amérique, relève à la fois de la catégorie du livre (édité) et de l’œuvre d’art (exposée). En recouvrant de peinture noire l’ouvrage d’Hergé pour reproduire par-dessus des dessins symboliques (proches du pictogramme) et des mots isolés, il déshabille une bande dessinée archétypale pour n’en garder que le squelette syntaxique. David Di Rosa, qui fut aussi auteur de bandes dessinées, était aussi représenté dans l’exposition.
D’autres exemples notables de démarche d’auteurs de bande dessinée vers l’art contemporain doivent être cités. Lors de l’exposition Toys Comix,[6] on a pu voir une installation de la maison Ferraille (qui n’en est pas à son coup d’essai), mais aussi une autre de Blanquet. Etaient aussi présentées des vidéos de Thiriet ainsi que le travail original de Sardon autour du tampon encreur. Chacune de ces créations s’inscrit dans un système de références incluant la bande dessinée et l’art contemporain (les tampons de Sardon peuvent renvoyer aux séries de Warhol, les vidéos de Thiriet à celles de Pierrick Sorin…). Je citerais enfin les dispositifs inventés par Ruppert et Mulot qui empruntent des procédés typiquement «art contemporain» : performances publiques impliquant les visiteurs (Gogo Club[7] ), création et exposition d’objets plastiques support de bandes dessinées (le cube vitré et dessiné montré à l’occasion de l’exposition Cent pour Cent, à Angoulême en 2010), dispositifs d’exposition modifiant le regard habituel du visiteur (Maison Close, Festival d’Angoulême 2009)…

Il est évident que bande dessinée et art contemporain se répondent et se nourrissent réciproquement et naturellement (le véritable sujet d’étonnement serait en fait que deux formes aussi vivaces et actuelles n’entretiennent pas ce dialogue). Le principal mérite de l’exposition Vraoum ! est de mettre en lumière cet échange, ou au moins une partie de cet échange : les emprunts des plasticiens à la bande dessinée. Cependant, on aurait pu attendre de la compétence des commissaires d’exposition (Pierre Sterckx et David Rosenberg), et de leur passion déclarée pour la bande dessinée, qu’ils poussent la réflexion plus loin : une première interrogation pourrait porter sur la réalité des limites imposées par la différence d’essence entre une forme plastique et une forme narrative. La question de la distinction entre arts mineurs et arts majeurs constitue aussi un point de passage obligé dans la recherche d’une véritable interdisciplinarité : comment passer outre la différence de respectabilité entre une forme soi-disant populaire et une forme soi-disant élitiste ? Des travaux de cette nature contribueraient à combler l’écart entre le corpus critique de la bande dessinée (encore relativement maigre) et la puissance du discours et des outils d’analyse développés dans le champ de l’art contemporain.
Enfin, si l’exposition Vraoum ! aborde aussi, de façon timide, les échanges créatifs entre auteurs et artistes qui œuvrent à la frontière des deux mondes, au-delà de la simple approche référentielle, elle ne va malheureusement pas au bout du propos et ne permet pas de prendre l’exacte mesure de l’intensité de cette fertilisation croisée.

Notes

  1. Une sélection de 200 planches originales traversant les grandes époques de l’histoire de la bande dessinée et représentant une grande variété de styles et de genres.
  2. C’est en tous cas l’objectif annoncé dans le programme : «Little Nemo, Yellow Kid, Tintin, Blake et Mortimer, Mickey, Superman, Astérix, Blueberry, Astro Boy, Le Chat… Ces personnages et ces héros nés sous la plume des plus grands auteurs de bande dessinée n’ont pas simplement fait les délices de millions de lecteurs à travers le monde ; ils ont aussi influencé les artistes tels que Erró, Takashi Murakami, Wim Delvoye, Bertrand Lavier, Alain Séchas, Wang Du ou encore Gilles Barbier. L’exposition VRAOUM ! présente 200 planches originales parmi les plus rares ou les plus célèbres du 9e art face à une cinquantaine d’œuvres d’art contemporain (peintures murales, installations, etc.) Une exposition à découvrir en famille !» Notons au passage la formule finale, très convenue et assez énervante — le sous-entendu évident étant que la bande dessinée s’adresse aux enfants… utilise-t-on la même accroche pour une exposition Picasso ou Vermeer ?
  3. Dont le «Cow Triptych (Cow going abstract)» était exposé.
  4. L’image est reconnue par l’observateur comme image extraite d’une narration, et donc comme une image qui n’est pas susceptible de délivrer un sens autrement qu’au sein d’une séquence, ce qui donne un sens particulier à la démarche consistant à la reproduire sur toile et à l’ériger ainsi comme image à contempler.
  5. Le cinéma semble aussi posséder des qualités propres à nourrir l’art contemporain, au moins pour sa capacité à créer des icônes (cf. les Marilyn sérigraphiées de Warhol). Cela semble plus difficile à démontrer pour la littérature.
  6. Arts décoratifs, 2007 — le catalogue a été édité par l’Association.
  7. Gogo Club, Florent Ruppert et Jérôme Mulot, L’Association, 2007.
Dossier de en avril 2010

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