La bande dessinée alternative dans le monde

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Le samedi 28 avril 2012, le Centre Pompidou a organisé une conférence sur la bande dessinée indépendante et la globalisation[1]. Kim Daejoong, éditeur coréen de Sai Comix, a présenté un texte sur le sujet et en a discuté avec trois des plus importants éditeurs de bande dessinée indépendante francophones : Jean-Louis Gauthey (Cornélius), Daniel Pelegrino (Atrabile) et Thierry van Hasselt (FRMK). La session était modérée par Voitachewski (du9).
Cette rencontre fut l’occasion de revenir rapidement sur l’itinéraire de Sai Comix, pour l’heure seul éditeur sud-coréen de bande dessinée indépendante, mais également de présenter à un public non-initié les caractéristiques et la situation actuelle de ce type de bande dessinée. Nous vous en proposons ici un compte-rendu.

Sai Comix et l’internationale de bande dessinée alternative

Quand Kim Daejoong a créé Sai Comix, au début des années 2000, on ne trouvait que peu de bandes dessinées en Corée. Certes, il existait un système de location qui permettait d’emprunter des bandes dessinées pour presque rien. Mais les mangas dominaient largement le marché : ils avaient fait leur apparition dans le pays dans les années 1980 et représentent aujourd’hui encore, 90 % des bandes dessinées que l’on trouve en Corée. Des auteurs commençaient à émerger mais la majorité d’entre eux n’avait pas de formation, ce qui se sentait dans leurs travaux. Il était en plus difficile de se faire éditer.
Sai Comix a ouvert une voie et a permis la publication d’auteurs étrangers en Corée, ainsi que la mise en valeur d’auteurs coréens. Mais la concurrence est rude. Elle vient par exemple de sites internet qui proposent des bandes dessinées dites d’auteur. Ces auteurs en question sont déjà connus, contrairement à ceux de Sai Comix. Ils produisent des œuvres moins exigeantes qui attirent donc plus facilement un large lectorat. Autre difficulté, les gros éditeurs coréens commencent à s’attaquer au marché de la bande dessinée : par exemple, les éditions Atrabile ont récemment été contactées par l’un de ses éditeurs pour traduire certaines de leurs œuvres.

Bande-dessinée et globalisation — par Kim Daejoong (Sai Comix)

Nous, petits éditeurs, avons lancé un mouvement de bande dessinée alternative dans chaque culture et chaque pays. Nous avons essayé d’extraire le meilleur de nos précurseurs afin de l’utiliser et de créer quelque chose de nouveau pour nos propres générations. D’une certaine manière, cette nouvelle vague de culture de la bande dessinée dépend de nous, les petits éditeurs. Nous avons réussi à diffuser de nouvelles possibilités et une nouvelle diversité de la bande dessinée. Pourtant, mon sentiment est que les changements rapides de la société et les innovations technologiques sont plus rapides que cette vague que nous créée, du moins en Corée.
Certes, la bande dessinée alternative est de plus en plus populaire. Mais elle risque de rester bloquée au même stade de développement. Une certaine fatigue et impuissance sont en train d’émerger.
En Corée, aujourd’hui, les bandes dessinées en ligne se sont rapidement développées et sont devenues la nouvelle tendance. En même temps, depuis les années 1990, la bande dessinée japonaise bénéficie d’une position dominante sur le marché. Enfin, les gros éditeurs pénètrent le marché de la bande dessinée et envahissent ce qui était notre territoire.
Tous ces changements mes rendent un peu inquiet.
Regardons ce qui est arrivé au mouvement de bande dessinée alternative japonaise des années 1950, le gekiga. Les auteurs japonais cherchaient alors à apporter du réalisme dans la bande dessinée. Mais au final, le manga commercial s’est réapproprié leurs techniques et «l’esprit gekiga» est devenu flou. Le même phénomène est en train d’apparaître en Corée, et plus rapidement que prévu.
En même temps, nous vivons une époque de partage et d’échanges de l’information. C’est une période très importante dans l’histoire de la bande dessinée et certains événements comme le festival d’Angoulême sont devenus des moments privilégiés pour ces échanges culturels.
Il y a six ans, durant le Festival, j’avais participé à une réunion à comité réduit portant sur le développement de la solidarité et la coopération internationales. Malheureusement, cette réunion n’a pas eu de suite, elle n’a débouché sur aucune action concrète.
La raison est peut-être tout simplement à chercher dans les différences entre nous et dans le fait que nous n’avons pas tellement de temps à investir dans de nouvelles activités.
J’espère avoir aujourd’hui la chance de partager ma situation actuelle mais également mes attentes et ma conception de la bande dessinée. J’espère également que nous allons trouver des idées pour savoir comment nous adapter à cette ère de changements. Parce que le changement est toujours inévitable.
(Traduit de l’anglais par Voitachewski)

La bande dessinée alternative à l’international

Les mouvements majeurs de la bande dessinée mondiale se sont produits sur les trois plus grands marchés (Asie, Europe, Amérique du Nord) à moins de dix ans d’écart. Par exemple, le renouveau de la bande dessinée alternative en Europe dans les années 1990 a eu son pendant aux Etats-Unis, au Canada ainsi qu’au Japon et en Corée. Aujourd’hui, plusieurs scènes sont bouillonnantes. En Asie par exemple : le mouvement est un peu retombé en Corée car Kim Daejoong s’est récemment retiré pendant deux ans. Mais il se passe beaucoup de choses en Chine, à Hong-Kong. On parle aussi beaucoup de Taiwan, même si ce qu’il s’y fait paraît moins intéressant. Dans le même temps, la scène italienne est aussi très impressionnante grâce au collectif Canicola. Il faut espérer que tous ces mouvements vont durer et continuer à s’internationaliser.
Le problème est que la plupart de ces initiatives sont soutenues à bout de bras par une seule personne : Kim Daejoong en Corée, Chihoi à Hong-Kong… Ces mouvements n’en sont que plus fragiles, ils ne tiennent qu’à des initiatives individuelles. Une fois captée, la création est difficile à diffuser. Cela nécessite un porte-voix mais aussi une connaissance et une pratique du secteur, un réseau. Or, quand ceux qui ont cette expérience et ce réseau disparaissent, il n’est pas du tout assuré que quelqu’un prenne le relais. La vie culturelle n’est pas quelque chose de spontané.

Kim Daejoong pense que s’internationaliser permettrait de mieux résister à ces pressions concurrentielles, il souhaiterait donc créer un collectif mondial. Il s’agirait de rassembler les auteurs indépendants des quatre coins du monde autour d’un projet qu’il a proposé d’appeler «The Bridge», le résultat aurait pu être une revue internationale. Le projet avait été discuté il y a quelques années à Angoulême et avait séduit la plupart des éditeurs. Un tel projet aurait le mérite de démontrer que des auteurs tels que David B. ont plus en commun avec des Coréens qu’avec des auteurs français publiés chez les éditeurs comme Glénat… Mais même au niveau des auteurs francophones, un tel projet ne s’est jamais réalisé : les amitiés et les convergences existent bien mais les éditeurs manquent de moyen. Le problème d’un tel projet est qu’il nécessite un investissement humain et financier important, ainsi que d’une personne capable de porter le projet. Pour l’heure, Kim Daejoong souhaiterait au moins voir ce projet se réaliser en Asie, avec les auteurs chinois de Special Comix, les Hongkongais, éventuellement les Taiwanais…

Le marché de la bande dessinée aujourd’hui

La bande dessinée à ses logiques économiques propres. D’un côté, on trouve des gros éditeurs comme Casterman qui cherchent naturellement à publier des auteurs qui vont vendre. De l’autre, il y a les éditeurs dont l’objectif est d’éditer des auteurs qui ne seraient pas publiés ailleurs. Ce sont des éditeurs alternatifs, plutôt qu’indépendants. Le terme «indépendant» n’est d’ailleurs pas le plus heureux : indépendant par rapport à quoi ? Au marché, aux banques ? Aucun éditeur ne peut réellement être considéré comme indépendant… Seul Guy Delcourt pourrait y prétendre car il détient le capital de son entreprise. Le terme «alternatif» serait donc plus approprié. Atrabile, Cornélius, FRMK se présentent comme des alternatives à ces éditeurs. Et Sai Comix constitue l’alternative en Corée à un système d’édition industriel.

Une des caractéristiques des éditeurs de bande dessinée alternative est de toujours chercher à anticiper, de voir avant les autres. Ce sont des vrais éditeurs, dans le sens anglais du terme, ils rendent lisible, fini. Ils aident à ce qu’un manuscrit devienne un livre. Les grosses maisons d’édition comme Casterman et Glénat tiennent plus un rôle de publieurs : ils mettent sous presse puis apportent le plus de livres possibles en librairie pour plaire au lecteur. L’objectif est toujours de plaire au lecteur. Or, quand on écoute le lecteur, on est condamné à répéter toujours la même chose. L’histoire des éditions Glénat est exemplaire : après le succès de la série Les passagers du vent de Bourgeon, ils ont décidé de lancer une collection de bande dessinée historique, calquée sur cette série. Ils ont ignoré de fait que le lecteur est ingrat : quand on lui donne ce qu’il veut, il se plaint du manque de diversité et n’achète pas. Mais Glénat a eu beaucoup de chance : il a pu se relancer grâce à la bande dessinée japonaise puis Titeuf.

Au contraire, les éditeurs alternatifs ne cherchent pas à plaire au lecteur et surtout (et paradoxalement !) ne les écoutent jamais. Si Cornélius avait écouté ses lecteurs, il serait resté au stade des années 1990 à faire des bandes dessinées à partir de photocopies et de couvertures sérigraphiées ; ne se serait jamais lancé dans le manga, dans les ouvrages à couverture offset… Cela permet à des éditeurs comme FRMK d’aller plus loin dans ses publications : certes, l’éditeur de bande dessinée alternative n’écoute pas le lecteur mais reste confiant de ses réactions. Le lecteur suit, il comprend les œuvres. Et il est honnête : il reconnaît quand il se trompe.

La récupération du «style alternatif» par les publieurs

Autre difficulté pour les éditeurs alternatifs : il est récurrent que dès que leurs auteurs obtiennent une certaine reconnaissance, ils sont récupérés par les publieurs. Quand le marché a commencé à s’éveiller, ces grosses maisons d’édition se sont lancées dans le style alternatif. Ils ont dès lors non seulement capté les auteurs, mais aussi les lecteurs et même les librairies : les coins auparavant réservés aux éditeurs disparaissant au profit des publieurs qui cherchent à faire de l’alternatif. Ce cas de figure se répète partout, en Europe comme en Asie (Atrabile a par exemple été démarché par un gros éditeur coréen qui voulait imiter Sai Comix).

Par exemple Cornélius s’est lancé dans la bande dessinée alternative en 1991. A cette époque, ce type de publication n’intéressait personne ; on ne trouvait sur le marché que des albums cartonnés, sur le modelé d’Astérix. Le principe est le suivant : le format des bandes dessinées d’Astérix s’inspire de celles de Tintin, avec une pagination différente pour réduire les coûts. Or, le succès d’Astérix a été tel que ce format est devenu un modèle sur lequel s’est construit le marché. Pourtant, des succès comme Astérix, on n’en compte très peu. Toute la rentabilité du secteur se calque donc sur une exception… Pourtant, les livres de Cornélius ont été critiqués pour être vendus à des prix irréalistes (soit plus de 8 euros), ne pas être cartonnés, ne pas faire 48 pages. Pour certains, ça n’était pas de la bande dessinée. Mais les éditeurs alternatifs ont eu le malheur d’avoir du succès (voir Persépolis chez l’Association) : ce modèle a donc été récupéré par la suite, les publieurs ont lancé un type de bande dessinée qui serait similaire mais plus facile à comprendre. Pourtant, même après avoir réussi à casser le format de l’album cartonné, Cornélius a subi des critiques du même type en publiant des mangas en format plus grands et avec une meilleure production. Ce à quoi les libraires spécialisés du secteur ont répondu que ces livres n’étaient pas au format bunkô, qu’ils coûtaient plus que cinq euros… qu’ils n’étaient donc pas des mangas (il s’agissait pourtant d’œuvres de Tezuka !).

En Corée, Sai Comix continue à se positionner comme un éditeur en avance sur le marché. Mais les gros publieurs bénéficient de capacités financières bien plus importantes, ce qui leur permet de capter le lectorat. Au final, il semblerait que l’intention première des éditeurs soit filtrée par le marché et ne parvienne jamais au lecteur.

Demain : internationalisation et numérique ?

L’émergence de la scène alternative européenne s’est accompagnée d’un positionnement international : les Belges, les Allemands, les Espagnols, les Italiens puis les Américains se sont tous rencontrés. L’internationalisation apparaît comme une spécificité du travail de l’éditeur alternatif. Il s’agit de proposer de œuvres caractéristiques du pays dont vient leur auteur, mais qui peuvent toucher n’importe qui dans le monde : par exemple Crumb est typiquement américain, les auteurs de Sai Comix sont typiquement coréens ; mais tous peuvent être lus par le monde entier. Toucher un public international (comme le fait par exemple John Zorn en musique) permet aussi une meilleure assise financière. Mais il existe plusieurs obstacles : la langue d’abord (Atrabile, Cornélius et FRMK publient en français) mais aussi la diffusion et la distribution qui restent nationales (voir aussi dans le secteur du livre d’art et de la photo). Le numérique pourrait constituer une solution.
Kim Daejoong quant à lui se rend régulièrement en France pour découvrir de nouveaux auteurs à publier en Corée. Il lui semble pourtant en rencontrer de moins en moins ces derniers temps. Certes, des bandes dessinées de qualité continuent à sortir, mais il semble leur manquer quelque chose. Et puis il y a aussi des œuvres remarquables mais pour lesquelles malheureusement le public coréen n’est pas encore mûr (voir les publications du FRMK, par exemple).

Le numérique pourrait constituer une solution. La plupart des auteurs ont déjà des blogs et l’iPad possède un important potentiel. Reste cependant à déterminer le rôle de l’éditeur dans la valorisation de ses œuvres. Pour l’instant, les publieurs se contentent d’adapter les blogs en format papier. Il existe aussi des édinautes qui parviennent à récupérer les sous des lecteurs internautes — et créent généralement des livres calamiteux.

En conclusion, les structures de la bande dessinée alternative restent très fragiles, reposant sur les épaules de leurs fondateurs. Si les éditeurs présents décident de se retirer qui prendre la relève ? Soutenir de nouveaux et jeunes éditeurs parait donc essentiel.

Notes

  1. Nos remerciements à Boris Tissot, organisateur du cycle «Planète Manga» et de la conférence.
Dossier de en novembre 2012

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