#TourDeMarché (3e saison)

de

(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)

Le 10 avril dernier, le CNL a publié les résultats de son étude « Les jeunes Français et la lecture », et je me suis dit que c’était une bonne occasion de faire un (rapide) #TourDeMarché. c’est parti !
En fait, les études du CNL, c’est un peu comme les nouveaux tomes d’Astérix : depuis 2015, tous les deux ans, les années impaires, on a droit à une mise à jour de l’étude « Les Français et la lecture ». ce qui permet d’en observer les évolutions sur un temps (relativement) long. Et puis, les années paires, le CNL s’intéresse à d’autres sujets : Les Jeunes et la lecture en 2016, Les Jeunes Adultes et la lecture en 2018, Les Français et la BD en 2020, Les Jeunes Français et la lecture en 2022… et donc en 2024 également. Bis repetita, comme on dit. Cela explique donc que tout au long du rapport de l’étude réalisée par Ipsos (et disponible ici), on aura ces deux points de comparaison de 2016 et 2022, correspondant aux deux études similaires précédentes.

Pour bien comprendre ce genre de rapport, il faut garder en tête deux choses importantes : tout d’abord, la question précise qui est posées aux répondants, toujours indiquée en bas des graphiques, qui permet de bien cerner de quoi il est vraiment question. Par exemple, dans le cas qui nous intéresse, c’est majoritairement la question de « la lecture de livres » qui est abordée, écartant journaux, magazines, mooks et autres. Il est bien question de livre numérique, ce qui ouvre des interrogations supplémentaires, j’y reviendrai.
Autre donnée importante, la significativité statistique des évolutions observées. Ou dit plus simplement, comme dans tout sondage, les données ne permettent pas d’avoir une mesure aussi précise qu’on le voudrait… et il faut donc prendre en compte la marge d’erreur. Ce qui fait que l’on peut observer une évolution de +1, mais qui n’est pas suffisamment significative (comprendre : supérieure à la marge d’erreur) pour affirmer qu’il y a effectivement une hausse. les différences significatives sont soulignées dans le rapport qui nous intéresse.
(par ailleurs, il est toujours intéressant de lire les notes méthodologiques, même si c’est rarement funky, parce que c’est généralement là que l’on explique la manière dont l’étude a été réalisée et la façon dont sont présentés ses résultats)

Rassurez-vous, je ne vais pas me lancer dans un commentaire page-à-page de l’étude (qui en compte 89 dans sa version complète), mais plutôt m’arrêter sur les quelques points qui me semblent intéressants ou qui, à mon sens, soulèvent des questions.
Commençons avec cette distinction que fait le rapport, dès ses premières pages, entre lectures « obligatoires » (école ou travail) et lectures « loisir ». Les deux catégories font l’objet de questions spécifiques, permettant de se pencher sur l’une et l’autre des pratiques. En comparaison, l’étude « adulte » de l’année dernière se focalisait sur la pratique la lecture « en excluant [les] lectures professionnelles et les livres lus aux enfants ». Cette dernière pratique (lire aux enfants) n’était pas abordée par la suite.

Dans l’étude qui nous intéresse, on a ici la comparaison des pratiques de lectures (obligatoire ou loisir) en fonction de l’âge, avec un décrochage assez net après 16 ans.

On notera que ce rapport d’étude fournit essentiellement des observations — à chacun ensuite d’élaborer ses propres hypothèses pour expliquer telle ou telle évolution. On constate donc un décrochage, mais sans indiquer les raisons de celui-ci. ou presque. En effet, figure sur ce graphique une information qui n’a rien à voir avec la pratique que l’on analyse, mais qui suggère sans le dire un début d’explication : l’âge moyen de l’obtention du premier téléphone mobile. Coïncidence ? je ne crois pas.
De fait, si l’enquête s’intéresse à la lecture de livres par les jeunes, elle aborde très largement le temps passé sur les écrans, mettant en scène une opposition dont l’issue ne surprendra personne. Régine Hatchondo (présidente du CNL) explique d’ailleurs : « [Ces résultats] viennent renforcer ma conviction que la place laissée aux écrans dans notre vie quotidienne a de réelles conséquences sur la lecture, en particulier chez les jeunes. » Le Figaro s’est d’ailleurs empressé de sauter sur l’occasion avec des accents prophétiques : « Face à la civilisation du livre, le règne sans partage des écrans » — rien que ça.

L’étude constate effectivement que la lecture de livres diminue, alors que le temps d’écran augmente… mais rien ne dit que l’on est sur un système de vases communicants, et il est important de garder en tête l’adage des études statistiques : « corrélation n’est pas causalité » (je vous renvoie au site Spurious Correlations, qui montre par exemple une très forte corrélation entre le nombre de sites Internet et la quantité d’électricité d’origine éolienne [#5,236]).
Ainsi, on considère le temps d’écran « à faire autre chose que lire des livres numériques ou écouter des livres audio, […} prenant en compte le temps passé sur les réseaux sociaux, mais pas le temps passé devant un écran pour l’école ou les études. » Malheureusement, on s’intéresse assez peu à ce que les jeunes font devant ces écrans — l’étude est muette sur le sujet. alors qu’il serait intéressant d’explorer les pratiques qui s’y déploient… et qui pourraient ne pas systématiquement s’opposer à la lecture.

Pardon — la lecture *de livres*, devrait-je préciser. Une lecture de livres dans laquelle on intègre l’écoute de livres audio ou les « livres d’activités (coloriages, autocollants, loisirs créatifs…) », mais dont on écarte la lecture de magazines ou de quotidiens. Bien sûr, on peut comprendre que le Centre National du Livre se préoccupe avant tout de ce qui ressort de son périmètre de responsabilité et d’action, mais je trouve qu’il y a ici comme une occasion manquée de dépasser le clivage entre Anciens et Modernes, si l’on peut dire. Il est indéniable que le Numérique recompose profondément notre rapport à la communication, l’information et la culture (entre autres domaines), et il est préférable à mon sens qu’on essaie de le saisir dans toute sa complexité, plutôt que de le réduire à une caricature.

Et la bande dessinée, dans tout ça ? Elle progresse au sein des « lecteurs loisirs », étant lue par 77 % d’entre eux. Plus encore : « sur les livres lus par goût personnel dans le cadre des loisirs, la moitié sont des mangas ». Calamité ou opportunité à saisir ?

Dossier de en mai 2024