Les filles d’attente de Nine Antico

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Aux Rencontres du 9e art d’Aix en Provence, l’une des plus belles expositions, à la Galerie Esdac, était dédiée à une rétrospective du travail de Nine Antico.
Composée de deux étages reliés par un escalier en colimaçon, l’espace distinguait les planches tirées de ses ouvrages, en bas, de ses fanzines et illustrations, au premier étage. Le tout confronté à des photographies ou articles de journaux, et enveloppé dans l’intimité créée par de vastes kakemonos. La scénographie nous happait sans attendre dans ce qui s’énonçait comme un lieu de confidence, où réel et fiction se questionneraient mutuellement par l’image, en ses sens les plus divers. Fidèle mise en espace de l’œuvre, donc, dialoguant avec sa matière créative et invitant à parcourir pas à pas cet univers de femme(s). C’est au côté de l’artiste que le chemin se fit.

L’intime de l’image

Au premier étage de l’exposition étaient présentés ses travaux les plus anciens. Nine Antico commence, comme beaucoup, par le fanzinat. En 2003, sa première publication, dont une photographie d’elle « un peu boutonneuse » fait office de couverture tandis que les pages intérieures sont couvertes de dessins intimes, annonce l’importance des expériences personnelles dans ses récits. Les siennes comme pour le personnage de Pauline (Girls don’t cry, Tonight, America) ou celles de femmes dont elle retrace le parcours (Coney Island Baby). La photographie y joue tant le rôle de document de travail que celui, au sein de ses livres, d’une ambivalence sans cesse rappelée dans le lien entretenu entre la fiction et le réel. America, comme Tonight, signalent ainsi le début de chaque chapitre par des clichés plus ou moins pris pour l’occasion. Photos de voyage pour l’un, jeu sur les objets du quotidien pour l’autre : Nine Antico décale systématiquement les stéréotypes de la vie, afin de mieux les nourrir.

Pour l’auteure, l’image possède également la force de ce qu’elle tait. Depuis son adolescence, elle découpe des photos dans les magazines, sur les jaquettes de cassettes vidéo. « Je collais sur les murs de ma chambre les petites vignettes qui se trouvaient au dos. J’adorais parce que c’était des moments qui te faisaient rentrer dans le film. Ce qui m’a toujours fasciné avec l’image, c’est son hors-champ, la place qu’il laisse à l’imaginaire. J’aime bien l’idée qu’on puisse se faire un film très long avec une seule image » Celle-ci se fait ainsi métonymie d’un monde à inventer. « De la même manière, j’ai beaucoup regardé les photos de mes parents correspondant aux moments où je n’étais pas encore née, et j’avais l’impression de les vivre. »

L’enfance et l’adolescence reviennent sans cesse dans les paroles de la jeune artiste, entre nostalgie et brûlures. C’est d’ailleurs par le recours à la mémoire que le récit s’est imposé : « Je dessinais compulsivement sur les Moleskine. Et puis un jour, au lieu de faire des portraits illustrés avec peu de texte, je me suis mise au fur et à mesure à découper. Et surtout à raconter des souvenirs d’enfance, dont le découpage sortait assez instinctivement. J’ai contacté des maisons d’éditions ; Sylvie Chabroux et Frédéric Poincelet d’ego comme x m’ont dit que ça les intéressait. J’ai alors repris les premières planches, dont le style « à l’arraché » ne correspondait plus au reste, qui avait évolué. En voyant que les chapitres allaient s’accumuler, je me suis mise à story-boarder. Et j’ai gardé jusqu’à maintenant cette manière de travailler. »

Dès les premières planches, se repèrent les cases arrondies caractéristiques des livres de Nine Antico. Ce qui évoque les écrans de télévision des années 60 pour les uns revêt une dimension plus charnelle pour leur créatrice. « En 2006, à Angoulême, une exposition mettait à l’honneur la bande dessinée finlandaise. J’y ai découvert le travail d’Aapo Rapi, qui fait ce format de case. J’ai vu comme une évidence que c’est ce qui me correspondait le mieux. » La raison est physique, « comme le rotring qui fait du bruit sur la page, comme les cheveux à dessiner, qu’il s’agit de gratter, comme les aplats, le remplissage des coloriages de l’enfance. » « La rondeur des cases est évidente et inexplicable. » L’image se veut donc ici corps, sensation avant toute chose.

Ces cases, en outre, s’apparentent à des fenêtres sur l’intime. Dans son album jeunesse Quatre filles (Albin Michel Jeunesse), les cadres de papier se soulève pour révéler par fragments l’intérieur de la maison dans laquelle évoluent les quatre héroïnes. En en commentant les illustrations exposées au rez-de-chaussée de la galerie, la dessinatrice évoque son plaisir de l’hiver « parce que les gens ont la lumière allumée et qu’on voit ce qui se passe. » Le délice de l’indiscrétion… Cependant, cette tendance au plaisir voyeur s’allie à une certaine pudeur. A l’exception d’I love Alice, sa « bd cul » de la collection du même nom créée par les Requins Marteaux, et du personnage de Linda Lovelace dans Coney Island Baby, Nine Antico ne pénètre que très peu la sphère de la sexualité. Si les toilettes de l’exposition abritaient des images érotiques ou pornographiques, elles n’étaient pas de son fait. « Je parle du sexe comme d’un sujet intime, complexe, important dans la vie de tout un chacun. En tant que femme, la sexualité est un vrai parcours, qui prend du temps, d’identifier ce qu’on aime ou pas, ce qu’on ose ou pas. »

Des filles d’attente

Les bandes dessinées de Nine Antico sont enfin un regard curieux (acide ?) sur ces jeunes filles qui n’ont d’yeux que pour elles-mêmes, qui ne se soucie que de leur propre image. L’esthétique pop et pin up ancre ainsi la manière dont elles se figent dans leur apparence et dans l’espoir d’un regard qui en validera la qualité. Les corps y sont souvent lascifs, érotisés par le filtre vintage, par des visages aux traits éludés, par ces cercles de lumière les entourant qui font de leurs scènes de vie un spectacle.

« Mon premier ouvrage qui a été publié par Arts Factory dans Les cahiers dans la marge résume ce qui se dispache dans toutes mes bandes dessinées : « une fille, et l’attente du regard des garçons. Dans Coney Island ce sont des femmes qui font un métier de cette nécessité du regard des hommes. Dans Autel California la question c’est « qui es-tu quand toi tu n’es pas créatrice ? Quelle place as-tu dans cette espèce de chaîne alimentaire entre la femme, le musicien, où tout le monde a besoin de tout le monde ? Qui mange qui ?  Cela correspond à un mal qui m’habite et dont j’essaie de me défaire, mais j’ai passé un temps infini à regarder mon plafond en miroitant l’amour… J’ai eu une dépendance à cette quête très précoce. Je m’en veux un peu, j’aurais préféré être une fille qui n’en a rien à faire et qui étudie l’astrophysique ! Mais je crois que c’est une vulnérabilité qui est encore très présente chez les jeunes filles. J’éprouve beaucoup de compassion pour mes personnages. » Rien d’étonnant donc à trouver sur le parcours de l’exposition, posé là, Une Vie de Guy de Maupassant…
Nine Antico raconte également les origines de son ouvrage Cheer it up. Lors d’un voyage aux Etats-Unis, elle rencontre une ancienne pom-pom girl qui évoque le slogan, la routine que son équipe avait choisie : « we must we must we must / develop the bust / the better the sweetest / the boys are depending on us. » (Nous devons nous devons nous devons / bomber la poitrine / mieux ils joueront, plus cool ce sera / les garçons dépendent de nous) « J’avais trouvé ça très beau et mélancolique. J’ai toujours aimé les sauts, les acrobaties, les projections. Tu te dis que tout ça elles le font pour les mecs et tu as l’impression qu’elles vont s’écraser au sol. J’aime ces images où elles sont en l’air, ce moment de suspension qui prédit peut-être un drame. »

Une forme d’abnégation de soi mêlée à l’adulation lorsqu’il s’agit de musique. Dès ses premiers fanzines, Nine Antico mélange dessins de concerts et croquis. « Les premiers concerts c’était Sparklehorse ou des groupes comme Shellac. Je me mettais au premier rang et je dessinais. » « A vingt ans, j’ai commencé à m’intéresser à Bob Dylan, au Velvet Underground, à l’identité de ces hommes. » Pour Autel California, qui contemple le phénomènes des groupies dans les années 50-70, la lecture de Confession d’une groupie, Journal Intime d’une amoureuse de Pamela Des Barres fut déterminante : « Je me suis vraiment retrouvée dans ses mots, j’avais l’impression de faire partie de son camps, de faire partie des filles qui étaient touchées par les garçons très tôt. J’étais fascinée par ce qu’était être un garçon, l’indépendance que je leur attribuais. J’avais déjà une vision de moi vulnérable parce que je les regardais et que je ne pouvais pas m’en empêcher. Etre amoureuse, c’est comme une addiction. » Une fragilité accrue lorsque la fascination devient adulation, et se nourrit d’un fantasme presque paralysant. Le fan et son objet d’adoration entretiennent alors un rapport « entre celui qui fait et celui qui ne fait pas, qui regarde, qui est en attente. Et en attente de quoi ? »

De sa légèreté de ton, c’est bien la fragilité de femmes face à leur attirance aveugle pour les hommes que Nine Antico explore. Mais n’y aurait-il donc aucune distance ironique face à ces jeunes filles qui ne voient que le bout de leur nez poudré, comme le rappelle le titre de l’exposition : « C’est où l’Irak ? »… ? L’auteure en convient, tout en considérant que ses personnages sont conscients de leurs failles. « Sauf dans Coney Island, dont la lucidité est dévolue à la voix off ». Ainsi dans Girls don’t cry, l’une des jeunes filles se tourne-t-elle vers nous pour s’exclamer : « De l’extérieur, on doit avoir envie de nous baffer… Mais nous, on s’éclate ! »

Dossier de en juin 2017