Les joyeuses morts de l’Apocalypse

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La relecture est un processus ciblé, organisé. Alors que la lecture est souvent dictée par les achats, les cadeaux, les emprunts, l’actualité, l’action de relire consiste à revenir sur du connu. Et donc, il est coutume de relire un livre, une série, ou alors tout le travail d’un auteur. Et pourtant, il y a quelques semaines, je me suis décidé à piocher dans ma bibliothèque les ouvrages de l’Apocalypse, un à un, pour les feuilleter et les relire. Je me suis alors aperçu que j’avais classé tous ces livres côte à côte sur mon étagère. Je traitais ces livres comme une œuvre cohérente, dont on pourrait se plonger dans les différents albums[1].

Et à la réflexion, approcher le travail d’un éditeur comme un corpus cohérent, mettre en parallèle des livres différents mais publiés par la même maison, s’intéresser aux liens créés par le choix de ces livres, sont autant d’éléments qui justifient de considérer un ensemble de publications comme un tout méritant une approche critique.

A ma connaissance, cette démarche reste rare. L’unité considérée (en bande dessinée ou ailleurs) reste un travail donné (film, roman, bande dessinée, pièce musicale, etc.), l’œuvre complète d’un artiste, un ensemble ayant des thématiques communes (comme les hors-séries de Beaux-Arts aiment à le faire — il faut croire que ça fait vendre !), ou plusieurs œuvres sorties à la même période. Se pencher sur une maison d’édition, de production, etc. est plus compliqué — d’abord pour la simple raison que cela nécessite une bonne connaissance des parutions, ce qui peut se révéler compliqué quand un éditeur sort plusieurs bandes dessinées par mois. Ensuite, cette démarche n’est probablement pertinente que si la maison d’édition suit une ligne éditoriale claire et cohérente (que celle-ci soit officiellement définie ou pas). Les quelques exemples qui viennent à mon esprit ont été réalisés avec un objectif historique, voire hagiographique[2].

Ceci étant, l’Apocalypse constitue une bonne étude de cas pour commencer, une des raisons étant son catalogue relativement limité (une vingtaine de livres), qui ne croît plus depuis plus d’un an. Surtout, elle constitue une structure alternative avec une ambition définie : « approcher le poétique et le politique grâce à un raisonné dérèglement de tous les signes, avec des auteurs uniques et exigeants, et au sein de livres à la fabrication exemplaire ! » (dixit lapo.fr, son site — on appréciera le point d’exclamation final).

« Fabrication exemplaire ! »

Revenons d’abord rapidement sur l’histoire de l’Apocalypse. Après son départ avec vents et fracas de l’Association en 2011, Jean-Christophe Menu crée en 2012 cette nouvelle structure, épaulé entre autres par Etienne Robial. Le nom est à la fois surprenant et dans l’air du temps — surprenant car il est (dans son acceptation la plus courante) violent, morbide et annonce une fin du monde. Et dans l’air du temps car le thème de l’apocalypse revient régulièrement dans le cinéma, avec Melancholia, Le cheval de Turin ou Take Shelter. Si l’ère de la confrontation nucléaire entre les Etats-Unis et l’URSS avait mis la destruction totale à la mode du jour dans les années 1960 et 1970 (inspirant entre autres Gébé et Moebius), l’accélération du changement climatique et les prévisions mayas la font revenir sur la scène malgré la fin de la Guerre froide.

Reste qu’apocalypse signifie également révélation, découverte. D’après le Littré, il vient ainsi du grec ancien apo (séparation) et caplypto (cacher) et fait donc référence à ce qui est dé-caché, donc révélé. L’éditeur se pare donc des habits du passeur (ou prêtre) afin de transmettre un savoir, un art jusqu’alors caché qui devrait annoncer l’avènement du 9e Art sur terre. L’apocalypse, nous dit cette fois le Larousse, fait aussi référence à un genre littéraire des IIe et Ier siècle avant J.-C., et qui traiterait d’une révélation divine annonçant un monde nouveau.

Menu publie donc 21 livres entre octobre 2012 et février 2014. En septembre 2015, sort un dernier ouvrage, Ictus. Ces publications ne sont pas uniquement des bandes dessinées : on compte aussi des chroniques (Les lundis de Delfeil de Ton), poésies (Ictus), photos (Comiscope), etc. Menu annonce aussi des vinyles[3]. Chaque ouvrage porte un numéro, de 001 (Susceptible, de Geneviève Castrée[4] ) à 023 (Munograluxe, réédition de Munographie de Menu). La numérotation n’a pas été un processus régulier et laisse deviner un calendrier de parution chamboulé pour diverses raisons : le livre 007 (Métamune Comix) paraît plus d’un an après le 009 (Céphalée), le numéro 008 étant un addendum aux Lundis de Delfeil de Ton. La Munograluxe, ultime ouvrage avec son numéro 023 paraît plus d’un an et demi avant le numéro 021, Ictus.

L’Apocalypse apparaît donc comme un oiseau au vol arrêté. D’abord parce qu’après 21 livres sortis en moins d’un an et demi, elle sombre dans le silence que l’on suppose de mort (uniquement interrompu par Ictus — qui paraît plus d’un an après sa précédente publication, comme un hoquet final : « hic »-tus). Ensuite, parce que Menu avait annoncé de nombreux projets qui n’ont pas vu le jour : vinyles, ou intégrale de Delfeil de Ton. Seul un premier volume de celle-ci sera paru, avec un « Tome 1 » sans descendance accolé à son titre. Et aucun vinyle. Et puis, les numéros des livres comprennent trois chiffres (de 001 à 023), trahissant on suppose l’ambition d’atteindre au moins 100 parutions (à moins que ces chiffres ne soient attribués de manière aléatoire, comme dans la série Donjon, à laquelle Menu a par ailleurs contribué[5] ?).  Enfin, l’Apocalypse laisse un numéro 022 sans livre correspondant, nous plaçant lecteurs en position d’attente beckettienne...

La qualité des livres de l’Apocalypse a de quoi nous faire espérer ce retour (pourtant peu probable, il faut s’y résigner…). Qualité formelle, d’abord : belles couvertures, beaux objets aux différents formats… « Qualité exemplaire » nous dit lapo.fr, et les ouvrages le confirment (l’implication de Robial n’y est certainement pas étrangère). Les livres suivent à peu près tous le même modèle : un dos arrondi, un format de 19 sur 26 cm pour la plupart d’entre eux, avec des petites variations de taille. Et surtout une présentation classieuse — dos de couleur, qui continue deux côtés de la couverture, avec une ligne droite inclinée (et non à angle droit, comme c’est généralement le cas). L’inclinaison de cette bande donne le mouvement : titres et noms de l’auteur ne sont pas non plus parallèles au dos du livre, mais inclinés, partant en hauteur vers la droite. Cette inclinaison se retrouve également sur les pages de garde — représentation d’un mouvement ascendant ? Ou basculement de la bande dessinée, causé par un choc apocalyptique ? Ou tout simplement refus des règles traditionnelles de présentation, d’impossibilité de parallélisme, preuve de la nécessité d’une autre bande dessinée ?

Au-delà de cette bande oblique, l’élément le plus marquant des couvertures de l’Apocalypse reste probablement le code barre. On le sait, Menu (et d’autres) a en horreur ce signe qui dénature les couvertures. Peu de temps avant de quitter l’Association, il avait réussi à éliminer ces carrés blancs traversés d’inesthétiques traits noirs, en les mettant sur un autocollant apposé au livre — et invectivant le lecteur arracher et détruire l’objet[6]. L’innovation aurait cependant l’inconvénient d’être coûteuse, et l’Association l’a abandonnée après le départ de Menu. Avec l’Apocalypse, ce dernier, probablement par soucis d’économie, choisit de conserver le maudit code barre mais le pervertit. Il se retrouve au centre d’une frise qui change pour chaque volume. L’élément figuratif fort de ce petit décor est une tête de mort représentée à chaque fois de manière différente. Car il y a une pulsion morbide dans l’Apocalypse — la fin du monde devant logiquement s’accompagner de son lot de cadavres.

Cette frise comprend également le logo de l’Apocalypse. On retrouve ici le style de l’Association, avec des lettres ayant chacune une graphie différente. Le A fait figure de symbole, et est placé en bas à droite des couvertures. En fait de A, il serait certainement plus juste de parler de d’un double A ou de deux A superposés pour être exact (Apocalypse + A-lternatif, A-rt… ? A moins que cela ne soit le A de l’Apocalypse rejoignant celui de l’Association ?), dont chaque pied représente les pattes d’une sorte de dragon, la barre horizontale des bras. Les deux A se rejoignent au sommet, dominé par la tête riante du même dragon, le regard tourné vers la gauche, et qui semble cracher un tonnerre — tonnerre qui fait office d’apostrophe du « l » de l’Apocalypse. Le dit-dragon remplace probablement les Quatre cavaliers dont saint Jean de Patmos dit qu’ils annonceraient la fin du monde. Heureusement, le monstre semble rire à gorge déployée — c’est bien à une joyeuse apocalypse que nous invite Jean-Christophe Menu.

La frise est parfois absente — elle ne figure pas sur le très beau Céphalée, peu remarqué lors de sa parution, de Renée French, auteure dont on parle trop peu. Sorte de pavé miniature de 14 sur 17,5 cm, avec une belle couleur bleu sombre, design simple et format inhabituel et plastique avec code barre enrobant l’objet, ce qui permet de l’enlever de la couverture[7]. Couverture qui frappe par sa sobriété — couleur unie, pas d’obliquité du titre, pas titre sur le dos…

« Approcher le poétique et le politique grâce à un raisonné dérèglement de tous les signes »

Le contenu des ouvrages est à la hauteur de leurs formats, venant confirmer le vieil adage de Victor Hugo que les instituteurs aiment à répéter : « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface ». Les critiques se sont faits écho des plus belles réussites de l’éditeur. Je retiendrais pour ma part Le livre de Léviathan, Lutte des corps et chute des classes, Susceptible ou encore Céphalée. Les livres oscillent entre la tentation autobiographique (avec Susceptible, Le Cœur sanglant de la réalité, Lettre à la mère, Métamune Comix), le rêve (Le Rêveur captif, L’Heure du loup), l’irréel (Notoposs, Vapor, le Livre de Léviathan, Dark Country, La Montagne de sucre, Céphalée) avec quelques embardées vers le politique (Billy the kid, Lutte des corps et chute des classes, Les Lundis de Delfeil de Ton). Menu tient donc ses promesses de mélanger « le poétique et le politique » (comme annoncé sur lapo.fr) — le réel autobiographique et politique se mêle à un poétique surréel (on est tentés d’apercevoir l’ombre du surréalisme dans presque tous les livres publiés).

On peut voir donc un projet d’apocalypse et de mort annoncée du réel, ce sable-mouvant cauchemardesque dont on ne sortira que par l’art et le rêve. Robial avait créé Futuropolis, dont le nom, résolument orienté vers l’avenir, semblait contenir les promesses des plus belles utopies[8]. A l’inverse, l’Apocalypse n’annonce pas de lendemains qui chantent, mais une implosion joyeuse. L’approche révolutionnaire de Menu pourrait être résumée par la contribution de Nadja à son catalogue : arracher le « cœur sanglant de la réalité » (comme le montre la couverture de son ouvrage) afin de lui porter un coup fatal. Il faut donc fuir le réel, ce cauchemar, comme le font plusieurs personnages des œuvres de l’Apocalypse.

Aussi le « rêveur captif » de Barthélémy Schwartz énumère-t-il toutes les options pour s’échapper de son appartement familial, fait plusieurs tentatives infructueuses mais finit par prendre le large. Aussi le Léviathan, dans une histoire très fortement influencée par le mythe d’Orphée, doit-il traverser moult épreuves (inspirées, comme par hasard, de citations de « La terre des morts », article du chercheur Lewis Hyde) pour rejoindre ses parents et est guidé par un chat dont on ne sait s’il lui veut vraiment du bien. Au final, les retrouvailles avec papa et maman marquent le retour dans un réel ennuyeux et plat (voir la chambre sans décor de Léviathan), et oblige le récit à se conclure (dans les premières pages du livre). Aussi le personnage de Vapor erre-t-il dans un désert moëbiusien à la recherche d’un hypothétique salut. Aussi Rachel Deville est-elle prisonnière de son inconscient qui refait surface à travers de ses rêves[9]. On peut multiplier les exemples piochés dans le catalogue.

Mais se décrocher du réel signifie aussi se perdre et s’approcher de la mort. Les variations des crânes de squelette autour des codes-barres viennent nous le rappeler — tout comme certaines histoires : l’éternel retour de Thomas Ott, les tueries de Thomas Gosselin et François Henninger, ou encore les rêves morbides Rachel Deville.

L’ombre de Lapot ?

Et peut-être trouve-t-on ici une autre explication à ces titres inclinés : il s’agit de décoller du réel, quitte à prendre le risque de l’explosion en plein vol — d’où l’apocalypse…

A moins que nous ne fassions fausse route en suivant cette thématique de l’apocalypse et que Menu ne se soit amusé à brouiller les pistes.

Un autre sens nous est suggéré par le site internet de la maison d’édition… lapo.fr se veut une référence à Lapot, héros des toutes premières bandes dessinées de Jean-Christophe Menu[10], qui de fait imprègne de sa présence invisible tous ces livres. Faut-il y voir une volonté de rattacher ces parutions à une œuvre plus vaste ? La combinaison du travail de l’auteur et de celui de l’éditeur ? Les interprétations restent ouvertes, tout comme le catalogue de cet éditeur. Mais la cohérence du catalogue de l’Apocalypse vient nous rappeler l’importance et le rôle clé du travail de l’éditeur dans la constitution d’une bande dessinée de qualité. Menu a pu se plaindre dans ses pamphlets de la confusion des genres, les gros éditeurs cherchant constamment à imiter les alternatifs, à tel point qu’il devenait impossible de reconnaître la marque de ces derniers. La différence est probablement à chercher au niveau du catalogue-même. Les gros éditeurs sortent des livres ; les alternatifs comme l’Apocalypse construisent une œuvre.

Notes

  1. Ou du moins la majorité d’entre eux, la relecture de certains paraissant dispensable. Tout comme on pourra parfois sauter les publications de jeunesse de tel ou tel auteur ; voir par exemple les premiers et les derniers albums de Tintin
  2. Je pense à L’Association. Une utopie éditoriale et esthétique. du groupe ACME paru aux Impressions nouvelles en 2011, et qui adopte une approche de recherche. Voir également l’ouvrage paru pour le 25e anniversaire de Drawn & Quarterly en 2015 ; We Told You So. Comics as Art. de Tom Spurgeon paru fin 2016 chez Fantagraphics et portant sur ce même éditeur ; ou pour revenir à la littérature francophone, aux nombreux livres portant sur l’histoire des journaux de bandes dessinées aujourd’hui disparus : Pilote, Le Journal de Tintin, etc.
  3. Dans un communiqué paru en août 2011 que je n’ai malheureusement pas pu retrouver en ligne.
  4. Très prématurément disparue pendant l’été 2015, et dont Susceptible restera la principale œuvre publiée.
  5. Donjon Monster, tome 2. Le géant qui pleure, en collaboration avec Joann Sfar et Lewis Trondheim et chez Delcourt.
  6. Ce que je n’ai personnellement jamais fait, trop heureux de garder ce petit autocollant incongru… et aussi de relire dans mes moments désœuvrés le texte qui l’accompagne : « se refusant à imprimer sur ses livres des « codes-barres » tout esthétiquement audacieux qu’éthiquement déplaisants ; et devant néanmoins pour des raisons logistiques devenues inévitables, se résoudre à les faire figurer sur ses ouvrages au moyen d’étiquettes autocollantes, vilaines, onéreuses et agaçantes ; tient à préciser que lesdites étiquettes ont été étudiées pour leur colle n’abîme pas la couverture des livres, et qu’il est donc du devoir du lecteur de les décoller du livre après acquisition, puis de les détruire avec rage et jubilation en chantant à tue-tête : “l’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste” ».
  7. La qualité des livres a cependant son prix, dans tous les sens du terme, plusieurs volumes avoisinant les 30 euros.
  8. Dans le communiqué d’août 2011 déjà cité, Menu parle également de l’Association comme d’une « utopie éditoriale ». C’est aussi le terme retenu par le groupe ACME pour qualifier la structure dans le titre de l’ouvrage cité plus haut.
  9. Dans L’heure du loup, qui rappellera également le titre d’un excellent — mais cauchemardesque — film d’Ingmar Bergman.
  10. On notera également que le site de l’Apocalypse propose de cliquer sur une barre « menu »…
Dossier de en février 2017

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