Mélancolie et adolescence chez Jillian Tamaki

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Pour qui en a l’occasion, il est toujours intéressant de visiter des librairies de bandes dessinées à l’étranger. Si les traductions en français sont de plus en plus rapides — voire parfois semble-t-il immédiates — on continue à y découvrir des auteurs méconnus en Europe, ou alors des ouvrages inconnus d’auteurs pourtant déjà bien identifiés. Plusieurs voyages aux Etats-Unis en 2015 m’ont permis de voir à quel point Jillian Tamaki, auteure canadienne dont on parle peu en Europe, était à l’honneur. Les étalages des librairies généralistes mettaient en avant SuperMutant Magic Academy, et plusieurs spécialistes de bande dessinée alternative m’expliquaient tout le bien qu’ils pensaient de SexCoven (tous deux parus au printemps 2015). Je connaissais pour ma part Tamaki principalement pour This One Summer, qui avait lui aussi grandement attiré l’attention du public nord-américain mais m’avait déçu. Ces trois ouvrages, sortis à environ un an d’intervalle, utilisent plusieurs styles graphiques, des narrations distinctes et semblent s’adresser à des publics différents. Au-delà de ces contrastes, ils mettent en valeur le talent de Tamaki pour se focaliser sur l’adolescence, avec une préférence pour la période du passage à l’âge adulte.

This One Summer

Commençons par celui-ci, le plus vieux car sorti en 2014 et rapidement traduit par Rue de Sèvres sous le titre (qui va de soi) de Cet été-là. Le livre est une collaboration avec sa cousine Mariko[1], et après avoir été sélectionné pour les prix Ignatz, récolte en 2015 les distinctions Printz Honor, Caldecott Honor, ainsi que le prix Eisner. En France, Cet été-là attire moins l’attention, mais suscite quelques chroniques (voir celle de Pedro Moura sur du9) plutôt positives. Le livre est destiné aux adolescents, ce qui, remarque Pedro Moura, le rapproche possiblement des mangas shôjo. Il nous semble cependant qu’il peut être apprécié par tous, sans distinction de sexe ou d’âge[2].

This One Summer se déroule donc à Awago Beach, là où Rose passe traditionnellement ses étés et retrouve son amie Winder. Mais cette année, les choses se passent différemment : Rose entre doucement dans l’adolescence, sa mère essaie de se remettre d’une fausse couche et la copine de l’employé d’une épicerie du coin (dont Rose devient secrètement amoureuse) tombe accidentellement enceinte. Mariko et Jillian utilisent le prétexte de ces quelques semaines de vacances estivales pour aborder trois âges différents de la sexualité féminine.
Rose est le personnage principal, et le livre se focalise sur son entrée dans la puberté. Rose n’assume pas ses désirs naissants. Elle cherche à les canaliser en se réfugiant dans l’interdit des films d’horreur qu’elle emprunte à l’épicier du coin. Winder, un peu plus jeune que Rose, assiste à cette mue (éclosion serait-on tenté d’écrire, le nom de Rose n’ayant clairement pas été choisi au hasard) sans forcément la comprendre complètement. Elle n’en devient pas moins consciente du regard que les autres portent sur son physique (voir ses jeux à essayer de mettre en valeur sa poitrine). Le second âge est celui de la grossesse, subie par la copine de l’épicier, personnage secondaire du récit mais qui aura son importance dramatique. Enfin, le troisième âge est celui de la mère de Rose, Alice, dont on comprendra au cours du livre qu’elle a fait un an plus tôt une fausse couche alors qu’elle se baignait. La conséquence est en un caractère renfrogné, une mauvaise humeur et une aversion pour l’eau.
La mer est ainsi le théâtre principal de ces trois âges. Rose cherche visiblement à calmer ses ardeurs en nageant, la fiancée de l’épicier manque de se noyer à la fin du récit et la mère de Rose n’ose plus se baigner. La sexualité reste invisible, évoquée, comme un monstre marin qui chercherait à remonter à la surface. Sous la mer, dorment le désir refoulé, ainsi que les conséquences incontrôlables de l’acte sexuel — générateur de vie ou de mort. Tout cela renvoie à une sexualité sous-jacente voire dangereuse et si difficile à apprivoiser.

This One Summer est à bien des égards exemplaire de ce qu’il serait convenu d’appeler le roman graphique à l’américaine. Le récit est bien ficelé, maîtrisé et illustré avec brio par Jillian Tamaki. Son trait est précis, généreux pour les décors mais plus essentialiste pour les personnages. Elle s’autorise quelques libertés à l’occasion de dessins de la mer ou de fleurs, autant d’occasions de moments aux accents lyriques qui permettent d’aérer un peu le récit.
Et certainement This One Summer souffre-t-il des limites de ce genre « roman graphique » : le récit est ainsi limité par le peu d’audace graphique ou scénaristique. Comme le faisait remarquer Pedro Moura dans sa chronique, le livre explore les limites du récit, mais sans les faire voler en éclat. Tant au niveau graphique que narratif, on ne trouvera ni audace, ni surprise. Tout reste bien policé et académique, il s’agit probablement de ne pas choquer le public (au risque de l’ennuyer), de lisser le style bande dessinée afin de coller à la respectabilité du roman (on notera que par son format et son type de papier, l’édition américaine se présente comme un roman… à voir la couverture, difficile de deviner qu’il s’agit d’une bande dessinée).

Ces liens entre sexualité, vacances et bord de mer nous évoquent un autre récit, signé cette fois par Daniel Clowes : Like a Weed, Joe, initialement paru dans Eightball puis repris dans le recueil Caricature (et destiné à un public plus adulte). Le personnage principal, Rodger Young, abandonné à ses grands-parents pour un été souffre de la solitude et de ses premières pulsions sexuelles. Il est (négativement) influencé par son voisin, et se met à épier une jeune fille qui vient régulièrement sur la plage avec ses parents, et qui devient la cible de ses fantasmes (cf. illustration). L’été est ici le théâtre de l’affirmation de désirs potentiellement violents et non contrôlés, sources de frustration sexuelle pour le personnage principal. Certainement le récit de Clowes laissera-t-il une impression plus forte au lecteur que celui des cousines Tamaki.

SexCoven

La réalisation en binôme pourrait mettre en doute les capacités de Jillian Tamaki à passer au scénario. SexCoven démontre au contraire une impressionnante maîtrise de l’outil narratif. Le livre est paru en avril 2015, et est le numéro 7 de la collection Frontier, publié par l’éditeur Youth in Decline de San Francisco. Les livres de Frontier consistent en des fascicules d’une trentaine de pages, de format 20,5 x 18 cm. Les auteurs sont pour la plupart des artistes ayant déjà publié et bénéficiant d’une certaine reconnaissance, mais que l’on peut encore qualifier de « jeunes » : parmi eux, on compte Sasha Homer, Sam Alden, Emily Carroll, Michael DeForge, Eleanor Davis, etc. Les couvertures sont sobres, ne comprenant ni le nom de l’auteur, ni le titre de l’œuvre. A bien des égards, Frontier se rapproche du fanzine.

Dans SexCoven, Tamaki raconte l’histoire d’un fichier mp3 d’origine inconnue, ayant circulé sur le web de manière virale pendant quelques années entre adolescents, avant d’être oublié. Le titre musical, long de six heures environ, mettait ses auditeurs en transe et aurait été la cause de nombreux accidents. Il a généré une secte, depuis en déréliction, et qui constitue le thème sur lequel se termine le récit.
Comme dans This One Summer, la puberté constitue l’un des thèmes principaux du livre. Il s’ouvre quasiment sur une scène d’ébats entre deux adolescents qui découvrent l’amour, et évoque les pratiques sexuelles en groupe des adorateurs du fichier mp3. Le sexe est cette fois abordé de manière plus frontale (comme le titre du récit peut le laisser supposer), Tamaki représentant la nudité et l’acte lui-même. Certains brefs passages de SexCoven évoquent Black Hole de Burns : au lieu d’une étrange maladie, les adolescents sont ici frappés par une curieuse addiction à ce morceau viral. Le final s’attarde sur une des anciennes membres de la secte, qui semble désormais inadaptée au monde qui l’entoure, un peu comme si son addiction au morceau lui avait fait rater son passage à l’âge adulte.

La narration particulière mise en place par Tamaki constitue l’un des principaux intérêts de SexCoven. Le récit est étonnamment dense, elle utilise une narration à plusieurs voix, allant piocher de nombreux témoignages qui s’enchainent rapidement. Son dessin est plus relâché que dans This One Summer  : le trait semble moins travaillé et plus léger, parfois un peu moins précis ; ce qui augmente la fluidité de la lecture. Mais l’un des points forts de SexCoven réside dans l’utilisation du format même de Frontier : une fois ouvert, la forme des doubles pages peut s’apparenter à celle d’un écran d’ordinateur. Et Tamaki de jouer avec virtuosité sur la répartition et les superpositions des cases et phylactères, afin de recréer le bureau d’un ordinateur, avec fenêtres Internet, dossiers, fichiers et divers messages qui apparaissent sur l’écran. L’histoire du fichier semble donc racontée en ligne, les témoignages se succédant comme autant de messages sur les réseaux sociaux. Quand le fichier mp3 perd de son attrait et est progressivement oublié, Tamaki glisse sur la planche des phylactères évoquant les SMS ou messages en ligne, et auxquels personne ne répond. Le procédé est très original, peu démonstratif et pourrait même passer inaperçu au lecteur inattentif. Le format de type gaufrier sur double page ne fait son apparition qu’à la fin du récit, quand Tamaki se rapproche de la conclusion et passe à une forme de récit plus traditionnel.

SuperMutant Magic Academy

Au même moment que paraissait SexCoven, en avril 2015, Drawn and Quarterly publiait SuperMutant Magic Academy (on notera l’effet emphatique de l’absence d’espace entre super et mutant). Le livre reprend les planches publiées entre 2010 et 2014 sur un blog — sa genèse est donc probablement plus ancienne que celle des deux ouvrages évoqués ci-dessus. SMMA a reçu un accueil très favorable de la presse américaine, mais n’a curieusement pas encore été traduit en français.

Au premier abord, le livre surprend — surtout pour le lecteur qui sortirait de This One Summer et qui s’attendrait à un ouvrage équivalent. D’abord, le trait de Tamaki est transformé : plus épais, voire gras, très assuré mais donnant souvent une (parfois fausse) impression de brouillon ou de va-vite : rappelons s’il le faut que SMMA est d’abord un blog. Ensuite, le format est inattendu : SMMA reprend des gags pour la plupart en une planche, avec des découpages et des formats de planche variés. La plupart des pages sont en noir-et-blanc, certaines contiennent des éléments de couleur, d’autres sont entièrement en couleurs.
Plus encore, il faut souligner combien l’univers décrit par Tamaki est incongru. Il ne devrait pourtant pas l’être, l’auteure s’avançant ici en milieu bien connu de la culture geek : l’Académie dont il est question rappelle les ambiances de la pension anglaise de sorcellerie de Harry Potter ou de l’école pour mutants de Charles Xavier des X-Men[3]. Mais Tamaki se refuse à faire un choix entre ces deux références : si les héros de l’histoire s’apparentent à des mutants (ils se voient affubler d’une tête de dinosaure, d’un physique de robot, d’oreilles de renards…), en aucun cas ils ne sont des super-héros. L’un des gags récurrents du livre sont les souffrances fantaisistes d’Everlasting Boy qui, comme son nom l’indique, ne peut mourir. Le pauvre garçon voit sa petite amie devenir une vieille femme, la terre se décomposer sans vieillir. Il vole dans l’espace et explose comme une baudruche, il s’effrite comme une statue avant de s’effondrer quand un ami lui donne une accolade, etc. Et pourtant, Everlasting Boy revient toujours à sa forme originelle, inchangé.
Pas d’aventures donc, pas de missions ou de super-vilains dans SMMA. Juste un groupe d’adolescents, ces êtres bizarres au physique étrange et inattendu, et aux réactions et comportements extrêmes ; obsédés par le sexe (dont ils parlent beaucoup, mais qu’ils pratiquent peu). Le récit final comprend une tentative d’échappée vers le récit d’aventure, avec un monstre, un héros et une prophétie… mais le tout retombe rapidement à plat (le monstre en question ayant muté par inadvertance.. après avoir été exposé aux ondes hotspot d’un téléphone portable), rappelant aux protagonistes de l’histoire que malgré leurs différences, ils restent des ados comme les autres.

L’une des caractéristiques fortes du livre est que ces planches n’ont souvent pas de chute. Elles explorent des tranches de vie de ces adolescents bizarres, subliment certains moments, soulignent l’étrange banalité de la vie de l’Académie. L’humour de SMMA naît de ce décalage entre ces personnages surnaturels, et leurs vies et préoccupations terre-à-terre. Petit-à-petit, le lecteur s’attache à ces personnages un peu perdus. Parmi eux, Marsha (que l’on retrouve en couverture) est probablement celle que Tamaki préfère. Dans un récit de plusieurs pages, elle confesse à son amie Wendy la découverte de son homosexualité. Puis, elle lui explique à quel point elle aime ses cheveux… tentative évidente de lui avouer son amour. Et Wendy de ne pas comprendre (de faire semblant de ne pas comprendre ?), de lui étaler les qualités de son champoing et d’insister pour qu’elle l’essaye, laissant Marsha repartir penaude avec le flacon à la main. Cet amour, il lui faudra attendra la dernière page de récit pour lui avouer. Trop tard, la saison de l’Académie est terminée et les héros doivent entrer dans la vie adulte. Et comme le note Marscha avec amertume : « peut-être que j’étais trop occupée à me plaindre de la nourriture à la cafét’ pour me rendre compte que c’étaient les meilleures années de ma vie ».
SMMA, comme le reste de l’œuvre de Tamaki, est rempli de mélancolie. Malgré son côté plus brouillon, moins construit, il nous semble cependant le livre le plus abouti des trois évoqués dans cette chronique.

Charles Schulz, Bill Watterson ou encore Richard Thompson sont autant de dessinateurs dont les noms restent attachés aux chroniques d’enfants qui ne vieillissent pas. Frank King, les frères Hernandez ou Peter Bagge à l’inverse ont créé des personnages que l’on voit vieillir. Entre les deux, Tamaki est peut-être en train de s’imposer comme l’une des principales portraitistes de l’adolescence américaine.

Notes

  1. La famille Tamaki semble regorger d’artistes : ayant acheté le vinyle très joliment désigné Ballad of Now and When du groupe suédois Nuiversum lors d’un festival de jazz et de musiques improvisées dans la campagne autrichienne, je découvrais que le bel objet avait été pensé par un troisième membre de la famille, Lauren Tamaki.
  2. A dire vrai, il est difficile de voir en quoi This One Summer pourrait être destiné à un public cible… A moins que le fait de traiter du début de la puberté, sans comporter d’interdiction d’âge n’en fasse un livre pour adolescent… ? Cette question fut cependant l’objet d’une polémique, certains ayant trouvé l’ouvrage non adapté à un public adolescent.
  3. Le titre à rallonge de l’ouvrage évoque également possiblement les Teenage Mutant Ninja Turtles.
Dossier de en juillet 2016

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