Milan Kundera et l’art de la bande dessinée

de

Le titre de cet appui-tête est un peu trompeur dans la mesure où Milan Kundera n’a que rarement parlé de la bande dessinée, et encore, pour la déprécier. Il s’agit en fait d’une paraphrase du titre d’un de ses essais, L’art du roman [1] , dont beaucoup de conclusions me semblent pouvoir s’adapter à la bande dessinée. Il me paraît donc possible d’esquisser, à partir de cet essai, un « art de la bande dessinée ».

Pour Milan Kundera, le roman doit « découvrir ce que seul un roman peut découvrir », à savoir « une portion jusqu’alors inconnue de l’existence » [2] , certaines vérités existentielles fluctuantes, floues, non systématisables, non synthétisables en quelque essai. Le roman permet de comprendre « le monde comme ambiguïté, [il affronte], au lieu d’une seule vérité absolue, un tas de vérités relatives qui se contredisent (vérités incorporées dans des ego imaginaires appelés personnages) » [3] . Chaque roman est construit sur quelques thèmes existentiels, quelques mots qui « sont, dans le cours du roman, analysés, étudiés, définis, redéfinis, et ainsi transformés en catégories de l’existence. » [4] .

Ces quelques idées ne peuvent-elles pas constituer une piste pour analyser de même les oeuvres de bande dessinée ?
De nombreux auteurs explorent ainsi des thèmes existentiels qui leur sont chers, en faisant évoluer les personnages qu’ils ont créés dans certaines situations.

Un bon exemple de tout ceci est l’œuvre de Baudoin. Elle est tout entière fondée sur un certain nombre d’interrogations que l’on peut tout à fait, à la suite de Milan Kundera, qualifier de « thèmes existentiels » : la beauté (qu’est-ce que le beau ?), l’art (l’artiste peut-il reproduire la vie ?), la liberté, l’amour (peut connaître l’autre ? peut-on l’aimer ?). Dans Le portrait [5] , Baudoin explore les thèmes de l’art,de la création, de l’amour en faisant évoluer Michel et Carol. Dans Véro [6] , les tribulations de Willy permettent d’explorer les thèmes de la beauté, de la liberté, de l’amour encore…

Les réflexions de Baudoin sur tous ces sujets, explicitées par des mots, dans ses entretiens ou sous la forme d’un hypothétique essai, ne sont pas d’une très grande originalité. En revanche, mises en bande dessinée, ces réflexions acquièrent une force, une profondeur rarement atteintes.
En outre certains des thèmes chers à Baudoin, telle la question de savoir dans quelle mesure l’artiste peut reproduire la vie, au cœur du Portrait, ne peuvent être abordés de la même façon ni dans un essai, ni même dans un roman, dans la mesure où l’auteur appuie sa réflexion sur des dessins du modèle, du peintre et des tableaux.

On peut citer d’autres exemples de cette exploration du réel.
Taniguchi, à la fois dans Le Journal de mon père [7] et dans Quartiers lointains [8] explore principalement les deux thèmes existentiels suivants : Comment un couple apparemment uni peut se défaire ? Et quelle place pour les enfants lors d’une telle séparation, que peuvent-ils comprendre, que peuvent-ils faire ? Un troisième thème se joint à ces deux premiers dans Quartiers lointains , illustré par le père et le fils, celui de la crise de l’homme d’âge mûr : pourquoi peut-on avoir envie de refaire sa vie, de repartir à zéro ? Et comment réagir ?

La chose est très claire également dans le dernier album de Will Eisner, Fagin the Jew [9] (assez visible dans l’album, c’est en outre explicité dans la préface). Will Eisner veut explorer deux thèmes existentiels principaux dans cet album. Tout d’abord la place des Juifs dans la société britannique du XIXème siècle. Ensuite le concept de bonté naturelle : la bonté et l’honnêteté d’un individu peuvent-elles résister à toutes les vicissitudes de l’existence ? Pour cela il ne créé pas de personnages nouveaux mais en reprend deux, tirés du roman Oliver Twist de Charles Dickens, Oliver Twist lui-même et le Juif Fagin. Will Eisner ne dispose que de très peu de latitude pour faire évoluer Oliver, déjà largement décrit dans le roman. Il s’en sert donc de comparaison, de révélateur pour Fagin et fait évoluer ce dernier dans une série de mésaventures qui lui permettent d’explorer les deux thèmes existentiels cités plus haut.

Tous ces thèmes existentiels ont déjà été abordés maintes fois dans des essais ou autres ouvrages théoriques. En plaçant des personnages imaginaires dans des situations qui illustrent ces concepts, la bande dessinée, comme le roman, permet de les analyser d’une autre façon, plus proche des réelles problématiques existentielles des individus.

Bien sûr il ne s’agit que d’une grille d’analyse parmi d’autres. Elle approfondit peu la spécificité visuelle de la bande dessinée. Il n’empêche que l’exploration de catégories existentielles sur lesquelles ils sont fondés me semble effectivement être une des richesses de nombreux albums de bande dessinée.

Notes

  1. Milan Kundera, L’art du roman, Gallimard, collection « Folio », 1986.
  2. Ibid. p16.
  3. Ibid. p17.
  4. Ibid. p104.
  5. Edmond Baudoin, Le portrait, Futuropolis, collection « 30/40 », 1990 (réédition L’Association, collection « Éperluette », 1997).
  6. Edmond Baudoin, Véro, éditions Autrement, collection « Histoires graphiques », 1999.
  7. Jirô taniguchi, Le journal de mon père, 3 volumes parus chez Casterman : Le grand incendie (1999), La séparation (2000) et L’apaisement (2000), (réédition intégrale en mars 2004, en seul volume dans la collection « Écriture » chez le même éditeur).
  8. Jirô Taniguchi, Quartier lointain, 2 volumes chez Casterman, collection « Écritures » (2002 et 2003).
  9. Will Eisner, Fagin the Jew, Doubleday, 2003.
Dossier de en avril 2004

Les plus lus

Les plus commentés