Norakuro

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Le 22 novembre 2018, j’ai été invité par la Bibliothèque des Littératures d’Aventure (BiLA) à animer une séance de leur « Séminaire de l’imaginaire », rendez-vous mensuel qui « envisage les littératures populaires sous différents angles d’étude (motifs, figures, structures, récits, styles, discours, etc.) ». Choisissant d’aborder le personnage de Norakuro, j’ai abordé cette intervention moins comme une conférence, qu’étant l’occasion de donner quelques points de repères et de partager un certain nombre de réflexions personnelles autour de cette œuvre particulière. Voici donc, à partir des notes que j’avais préparées, une tentative de synthèse de ce moment de partage.

1.

La première question qui surgit, lorsque l’on évoque Norakuro, est avant tout de cerner de quoi il retourne. La documentation disponible sur Internet, plutôt riche et détaillée quand il s’agit des héros populaires contemporains, est des plus lapidaires sur le sujet, comme on peut en juger en lisant la notule qui lui est consacrée sur Wikipedia, au détour d’un passage de la biographie de son auteur, Tagawa Suihô :

« En 1931, [Tagawa] commence la série Norakuro dans le magazine Shonen Kurabu publié par Kodansha : son héros principal est un chien anthropomorphe noir et blanc actif au milieu d’une armée de chiens. Ses aventures sont très populaires dans leur format tankobon. Il remporte de nombreux prix et est reconnu comme l’un des pionniers de l’industrie du manga. »

La couverture de la série que je vous présente ici, trahit d’ailleurs son âge dans la titraille, dont le texte se lit horizontalement, mais de droite à gauche. Le système d’écriture actuel pour le texte horizontal est le même qu’en Occident, allant de gauche à droite. Par contre, lorsque le texte est écrit verticalement, il se lit du haut vers le bas, les colonnes se succédant de droite à gauche. Le dispositif que l’on voit sur cette couverture correspond donc à cette pratique archaïque qui considère le texte horizontal comme un cas particulier de texte vertical, où chacune des colonnes ne compterait qu’un unique caractère. Cette pratique a été supprimée lors des réformes « orthographiques » japonaise après-guerre (lesquelles on notamment introduit les jôyô kanji, visant à simplifier et rationaliser l’écriture du Japonais).
Norakuro, qui paraît pour la première fois en 1931, est donc un manga « vintage », qui n’a jamais connu de traduction en langue occidentale, à l’exception d’un unique chapitre en couleur publié en 2006 dans les pages du numéro 6 de l’anthologie Kramers Ergot, dirigée par Sammy Harkham.

Son auteur, Tagawa Suihô, s’appelle en réalité Takamizawa Chûtarô et naît le 10 février 1899 dans la région de Tokyo. Il connaît une enfance difficile : sa mère meurt peu de temps après sa naissance, et suite au remariage de son père, il sera confié à un oncle qui va devenir son tuteur. Malheureusement, alors qu’il a onze ans, son père et son oncle vont tous deux décéder, laissant le jeune Takamizawa orphelin. Il finit son cursus primaire en 1911, et se retrouve contraint de travailler pour subsister à ses besoins, devenant employé de magasin dans un drugstore et une mercerie. A vingt ans, il est appelé pour le service militaire, qui est alors obligatoire et consiste en trois années dans l’armée impériale, suivie de deux années de réserve active et deux années supplémentaire de réserve. Il est important de rappeler combien cette situation était alors normale dans la société de l’époque, et combien la question militaire était probablement bien plus présente (voire même banale) qu’elle ne peut l’être aujourd’hui dans nos sociétés qui ont abandonné la conscription et ne reposent plus que sur une armée de métier.
Après son service militaire (entre 1919 et 1922), Takamizawa Chûtarô va suivre des études de design à la Nihon Bijutsu Gakkô (« école des Beaux-Arts du Japon »), et en sort diplômé en 1925. Il envisage un temps de devenir romancier, mais renonce rapidement face à la concurrence qui règne alors sur ce segment, et va dans un premier temps devenir auteur de rakugo (équivalent japonais traditionnel du stand-up américain). Ce n’est qu’en 1927 qu’il va commencer à dessiner des mangas, prenant comme pseudonyme Takamizu Awa (un jeu de mot signifiant « l’écume des grandes eaux ») qui va rapidement se transformer en Tagawa Suihô (qu’on peut lire comme « la bulle d’eau dans la rivière qui traverse les rizières »). En 1929, il écrit Jinzôningen (littéralement « le cyborg »), considéré comme le premier manga avec un personnage robot, mais c’est en 1931 qu’il débute Norakuro, le magazine Shônen Club de Kôdansha. C’est le premier manga à suivre de la revue, mais il n’est pas alors prévu de le faire vivre plus longtemps que quelques épisodes. C’est le succès populaire qu’il va rencontrer qui va pousser Tagawa à continuer ses aventures pendant plusieurs années.

2.

Ce qui nous amène à une deuxième question sur le sujet : que peut donc bien raconter Norakuro ?

Norakuro est un chien noir et blanc, qui se retrouve engagé dans la « Mokenrentai », la « Brigade des Chiens Féroces », qui fait partie de l’armée Impériale des chiens en guerre contre l’armée des singes. Chien errant sans pedigree entouré de bulldogs, Norakuro est bien loin d’être un soldat modèle : maladroit mais plutôt débrouillard, pas particulièrement courageux ni dur au travail, ce soldat de deuxième classe va néanmoins progressivement monter en grade pour terminer Colonel.
Ces deux doubles-pages donnent une idée du genre de mésaventures qu’il peut rencontrer. Dans la première, il perd le contrôle d’un camion sur une route de montagne, le camion bascule dans un ravin et Norakuro est sauvé par un oiseau qui passe par là. Dans la deuxième, il a l’idée d’un stratagème (une souche évidée) pour aller espionner les lignes ennemies, mais se retrouve coincé sous un officier qui s’en sert comme point d’observation.

 

 

Ces deux planches donnent d’ailleurs l’occasion d’observer une narration typique de l’époque. On sait que Tezuka Osamu signe avec Shin Takarajima, en 1947, l’acte de naissance du « manga moderne », qui emprunte au cinéma un certain nombre de techniques qui visent à dynamiser la narration : changement de cadre, utilisation de gros plan, etc. Dans Norakuro, tout se passe comme si le lecteur restait à distance constante des personnages — dans un dispositif qui relèverait alors plutôt du théâtre. La ligne qui figure le sol est toujours située au même niveau en bas des cases, et les personnages gardent une taille constante dans la page. Ces planches où l’on explore la dimension verticale en sont un bon exemple, même si l’on observe quelques tricheries (dans la troisième case avec le mât, ainsi que la première case ou apparaît l’avion), qui ne viennent cependant pas bouleverser ce système établi. C’est encore le cas avec ces vues d’ensemble qui occupent toute la page.

  

Ce dernier exemple, avec le paysage partagé entre les deux premières cases, reprend également le même principe, mais cette idée de mettre en scène deux états successifs (puisque Norakuro, dans la première case, jette une pierre qui atterrit sur son comparse dans la deuxième) fait preuve d’une véritable modernité. Et c’est peut-être ce qui est frappant dans Norakuro : cette manière dont une narration datée cohabite avec des passages résolument moderne.
Cela se retrouve tout d’abord avec les recueils qui paraissent tout au long de la publication de la série, dont le design est particulièrement soigné : fourreau sur lequel les personnages sont repris pour former un motif décoratif, et livre dont la couverture figure généralement un gros plan sur Norakuro, dans différents états. Cette couverture du troisième volume, tout en aplats noirs et rouges, d’ailleurs, montre une épure et une élégance véritablement surprenante.
On trouve également des planches d’une belle audace, comme cette séquence de la construction d’un camp qui débouche sur une structure qui a tout du labyrinthe, ou cette autre avec la lessive qui sèche pour effet comparable. Enfin, cette scène de combat, en ombres chinoises, évoque à nouveau un dispositif théâtral — avec la superposition de trois plans, comme autant de décors superposés. Devant de tels exemples, il n’est pas difficile de comprendre l’intérêt qu’a pu y trouver Sammy Harkham, tête chercheuse toujours avide de curiosités graphiques.

  

  

3.

Il y a une autre raison de s’intéresser à Norakuro, à savoir sa participation à la propagande militaire dans le Japon Impérialiste d’avant-guerre. En effet, la Guerre Sino-Japonaise éclate en 1937 après plusieurs années de tension (et l’incident de Mukden en 1931 qui précipite l’invasion de la Mandchourie). Très rapidement, la popularité de Norakuro et sa thématique en font un candidat idéal pour venir soutenir l’effort de guerre, et on constate un renforcement du contenu militaire dans les pages de la série. Outre les épisodes qui paraissent dans Shônen Club, d’autres récits vont être produits[1] qui proposent, dans l’univers de Norakuro, de retracer les opérations militaires japonaises de l’époque. Aux singes, grenouilles et autres kappas qui constituaient les adversaires habituels de l’armée de chiens, se substitue une armée de cochons, caricatures à peine déguisées des Chinois. La carte affichée au mur du quartier général des chiens reprend d’ailleurs la situation des territoires alors contrôlés par le Japon, qui vise à établir (et étendre) sa « Sphère de co-prospérité de la grande Asie orientale ».

 

 

La double-planche où Norakuro est fait prisonnier par des cochons, puis dégaine un sabre pour se débarrasser de ses adversaires a une résonance toute particulière. Même si l’on reste dans un registre humoristique (on note que le cochon coupé en deux continue d’observer la scène, incrédule), la décapitation de la dernière case évoque en filigrane un épisode sanglant de la guerre : ainsi, durant la première moitié du mois de décembre 1937 et à la veille du Massacre de Nankin, deux officiers japonais, Mukai Toshiaki et Noda Tsuyoshi, se seraient lancé le défi d’être le premier à décapiter cent ennemis. Ce concours macabre avait donné lieu à une série d’articles dans le Osaka Mainichi Shimbun et le Tokyo Nichi Nichi Shimbun, ce dernier titrant son texte daté du 13 décembre : « Incroyable record dans le concours de décapitation : Mukai 105 — Noda 105 ; les deux sous-lieutenants jouent les prolongations »

En 1940, le gouvernement durcit sa position et met en place la Shin Nippon Mangaka Kyôkai (« Nouvelle Association Nationale des Mangakas »), avec adhésion obligation, pour un contrôle plus étroit de ce qui est publié. Il faut noter que Tagawa Suihô n’est pas le seul auteur à être enrôlé dans l’effort de propagande : on peut citer par exemple Yokoyama Ryûichi, dont le strip Fuku-chan va également être coopté pour promouvoir les valeur de résilience et de solidarité militaire du peuple, allant même jusqu’à faire un reportage « embedded » en 1942, lors d’une tournée à Java pour encourager les troupes.
Mais voilà, on l’a vu, Norakuro n’est pas vraiment un soldat modèle. En 1940 d’ailleurs, il prend sa retraite de l’armée et se retrouve chargé de superviser l’exploitation des ressources naturelles dans le Manchukuo, l’état-fantoche mis en place par le Japon dans la Mandchourie occupée. En 1941, la série est arrêtée, officiellement parce qu’il s’agit de faire des « économies de papier ». Officieusement, un haut-gradé aurait déclaré : « il est inacceptable que l’on continue de publier des ramassis d’âneries comme ce manga en temps de guerre ».

Ironie de l’histoire (dans ces coïncidences hautement symboliques), Norakuro aura ainsi paru de 1931 à 1941, couvrant l’ensemble de cette période que l’on surnomme parfois « The Dark Valley », apparaissant au début des tensions avec la Chine, et étant interrompu à la veille du déclenchement de la Guerre du Pacifique.

4.

L’intérêt que l’on peut porter à Norakuro ne saurait se limiter à ce rôle de propagande : Tagawa Suihô est sans conteste l’un des pionniers du manga, à l’importance historique avérée.

On a souvent l’habitude de présenter Tezuka comme une sorte de démiurge dont tout le manga serait issu — l’appellation « Manga no Kamisama » (« le dieu du manga ») pouvant à ce titre prêter à confusion : dans la société polythéiste japonaise, son interprétation est sensiblement différente de celle qu’on peut lui prêter dans nos cultures judéo-chrétiennes. Non, Tezuka n’est pas l’alpha et l’oméga du manga, mais peut sans aucun doute être qualifié de « Saint Patron », qui aurait accompagné de son talent et de sa bienveillance le développement de tout un médium.
Tezuka lui-même reconnaît cet apport : cette double-planche dans la conclusion de Lost World (1948) peut se lire comme une sorte d’hommage à ses inspirations et ses références, et l’on peut trouver dans la foule non seulement Norakuro (qui s’agrippe au mat sur la droite), mais également un autre personnage de Tagawa Suihô, en la personne de Tako no Ya-chan, pieuvre anthropomorphe que l’on reconnaît dans la partie gauche du dessin. Par ailleurs, le volume 3 (sur 4) de l’édition bunkô de Norakuro datant de 1976 comporte une postface signée Tezuka qui explique en quoi l’apport de Tagawa est essentiel dans l’histoire du manga.

 

Pour l’anecdote, en 1935, Tagawa prend ainsi sous son aile une jeune fille de 15 ans qui rêve de faire du manga : c’est Hasegawa Machiko, qui sera plus tard l’autrice de Sazae-san, véritable institution au Japon. Les ventes cumulées des recueils de ce strip (publié entre 1946 et 1974) dépassent les 60 millions d’exemplaires dans l’archipel, et la série animée qui en a été tirée est toujours diffusée aujourd’hui, comptabilisant plus de 2500 épisodes depuis le 5 octobre 1969.
Enfin, on peut citer cet ouvrage datant de 1982, dont le titre est explicite : « La grande encyclopédie illustrée du manga, de Norakuro à Doraemon ». On y notera d’ailleurs la hiérarchie entre les personnages qui s’affiche sur la couverture, et qui relègue la seule création de Tezuka, Astro Boy, en haut à droite de l’image, préférant mettre au centre les deux héros imaginés par Kajiwara Ikki (Ashita no Joe et Kyôjin no Hoshi).

  

De fait, Norakuro est une success-story bien avant Tezuka, et va bénéficier de nombreux produits dérivés, et même d’une déclinaison en dessin animé, avec trois courts-métrages réalisés entre 1933 et 1935. Il existe donc un manga avant Tezuka, que l’on continue de découvrir occasionnellement, comme ce Kasei Tanken (« Voyage vers Mars ») de Oshiro Noboru et Asahi Tarô, qui date de 1940 et constitue peut-être le premier manga de science-fiction. Pour être honnête, il s’agit peut-être là également d’une (re)découverte pour les Japonais eux-mêmes, qui n’ont jamais prêté trop d’attention aux publications patrimoniales, même si l’on a vu quelques rééditions ces dernières années, peut-être encouragées par l’émergence d’un « silver manga » lié au vieillissement de la population.
Il faut souligner d’ailleurs que ce peu d’intérêt pour les choses du passé n’est pas l’apanage des Japonais : les connaisseurs de la série anglaise Doctor Who savent que les premières saisons de la série durant les années 1960 font état d’épisodes manquants. En effet, au milieu des années 1970, la BBC avait procédé à la purge de ses archives, n’imaginant pas que le public puisse être intéressé de revoir des émissions déjà diffusées.

5.

Par rapport à cette dimension historique, Norakuro soulève une autre question, qui concerne la circulation des influences internationales.

On le sait, l’origine de la bande dessinée japonaise prend sa source dans la tradition de la caricature européenne, avec le Japan Punch de l’anglais Charles Wirgman (publié entre 1862 et 1887) puis du Tobaé du français George Bigot (sur 1887-1888). Tagawa lui-même va s’inspirer de Felix the Cat (dont il connaît les adaptations animées) pour Norakuro — même s’il faut souligner que Felix est un chat anthropomorphe dans un monde d’humains, là où Norakuro est un chien anthropomorphe dans un monde d’animaux anthropomorphes dont l’humain est absent.

Plus tard, c’est au tour de Tezuka d’emprunter notamment les grands yeux aux dessins animés de Walt Disney et des frères Fleischer, mais il nous est apparu durant la préparation de la rétrospective Tezuka au Festival d’Angoulême de janvier 2018, que le cinéma occidental ne constitue pas (et de loin) la seule influence que Tezuka peut revendiquer. Sur la planche extraite de Lost World où sont présents Norakuro et Tako no Ya-chan, on peut également trouver Mickey et Donald, la Famille Illico de George McManus côtoyant Blondie de Chick Young, un éléphant aux airs de Babar et un petit garçon chauve qui pourrait bien être le Yellow Kid de Richard F. Outcault. Et de fait, une partie de ces strips ont bien existé (dans une version traduite) au sommaire des magazines de l’époque.

Pour revenir à Norakuro et son monde animalier, il n’est pas inintéressant de le rapprocher du travail de Benjamin Rabier, et en particulier de Flambeau, chien de guerre, petit livre qui paraît en 1916. Même si le trait de Tagawa est plus naïf, là où celui de Rabier est plus réaliste, on y trouve un grand nombre de similitudes : un chien comme personnage principal, pour un récit de guerre avec d’évidentes visées partisanes (on notera le casque à pointe allemand utilisé comme balançoire) car publié en temps de guerre… ou encore la représentation des explosions, qui relève d’un traitement graphique comparable. Cependant, il faut constater ici aussi la même réserve que l’on pouvait faire à l’égard de Felix the Cat : Flambeau existe dans un monde où les humains sont présents, ce qui n’est pas le cas de Norakuro.

 

 

Le cas de Shô-chan no Bôken, de Kabashima Katsuichi et Oda Nobutsune, qui paraît à partir de 1923, est bien connu. Le petit Shô, qui travaille pour le journal Asahi et qui est accompagné de son écureuil de compagnie Risu, évoque furieusement Tintin et/ou Spirou, tout en leur étant antérieur de plusieurs années. On invoque alors l’influence d’un autre strip anglais, le Pip, Squeak and Wilfred de Bertram Lamb et Austin Bowen Payne, qui paraît à partir de 1919 dans The Daily Mirror — mais les quelques images que j’ai pu trouver ne m’ont pas parues convaincantes. J’y verrais plutôt une proximité avec le travail de Saint-Ogan, d’autant plus que Shô-chan no Bôken serait le premier manga à utiliser des bulles pour les dialogues (en plus du texte descriptif, toujours présent en dessous des cases). Mais voilà, Zig et Puce ne commence à paraître qu’en 1925…

 

On le voit, l’existence avérée de certains influences venues de l’occident laisse la question ouverte sur les ressemblances parfois troublantes que l’on découvre… et pousse également à s’interroger de l’existence possible d’une circulation qui irait dans l’autre sens — au même titre que les estampes japonaises avaient été à l’origine du Japonisme enthousiasmant Van Gogh et certains Impressionnistes.

6.

Ayant abordé ces aspects historiques, il est temps d’aborder la question de l’existence plus récente du personnage de Norakuro. En effet, si la série est interrompue en 1941, elle va faire son retour en 1958 dans les pages de la revue Maru, sous le titre de Norakuro Jijoden (« Autobiographie de Norakuro »). Maru est un mensuel consacré à des sujets militaires (et donc probablement politiquement orienté à droite), mais les titres des recueils qui vont être tirés de cette nouvelle publication suggèrent un changement de tonalité dans les aventures du chien noir et blanc[2]. Ce sera en effet Hôsôki (« Tribulations »). Torimonochô (« Enquêtes ») et Kissaten (« Café »).
On va alors assister, au milieu des années 1960, à un nouveau « boom » de la série, qui va d’une part donner lieu à sa réédition en 1967-1968 dans une version fac-similé des ouvrages des années 1930 ; et d’autre part, mener à la diffusion d’une série animée de 26 épisodes, entre le 5 octobre 1970 et le 29 mars 1971, qui va reprendre assez fidèlement le contenu du manga original, en y ajoutant le personnage de l’infirmière Miko, dont Norakuro est désormais épris. Une deuxième série animée de 50 épisodes, diffusée entre le 4 octobre 1987 et le 2 octobre 1988, s’éloignera plus nettement de l’original, puisque l’on va y suivre le jeune Norakuro-kun, petit-fils du premier du nom désormais à la retraite, qui vit avec une famille humaine et joue les détectives.

 

Cela étant dit, il faut souligner le fait que la dernière édition complète de Norakuro remonte à 1984-1985. Au format bunkô, elle compte 15 volumes : les 10 volumes publiés entre 1931 et 1941, les trois volumes d’après-guerre, auxquels il faut rajouter les deux « one-shots » que sont Tako no Ya-chan (1931) et Dekoboko Kurobei no Uta (1933-1936) — deux créations animalières sans lien direct avec Norakuro[3]. Depuis, seuls les trois volumes de la seconde série de 1958 ont été réédités en 2012.

Après la guerre, Tagawa Suihô s’était converti au christianisme[4], y trouvant les ressources pour lutter contre un alcoolisme durable. Sur la fin de sa vie, il publie plusieurs ouvrages autobiographiques, que ce soit Kokkei no Kôzô (« Structure de l’humour ») en 1981, s’inspirant de son expérience dans le rakugo, ou Watashi no Rirekisho (« Mon curriculum vitae ») en 1988. En 1987, il est décoré de l’Ordre du Soleil Levant, 4e classe[5]. Il s’éteint en 1990, des suites d’un cancer du poumon, à l’âge de 90 ans. Il existe un musée qui lui est consacré à Tokyo, aux dimensions des plus modestes.

Au-delà de l’importance historique de Norakuro dans le développement du manga au Japon, on peut s’interroger sur les raisons qui ont suscité ce revival du personnage dans un contexte moderne très éloigné du militarisme d’avant-guerre. Quel message pouvait-il représenter en 1970 dans un Japon désormais résolument pacifiste ? Rappelons que la Constitution adoptée en 1947 dispose la renonciation du pays à la guerre :

« Article 9. Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux.
Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu. »

Peut-être cela tient-il au fait que Norakuro demeure un personnage ambigu dans son rapport à l’armée — sa trajectoire éditoriale paradoxale (co-opté par l’effort de propagande, avant de se voir interdire pour manque de respect envers les valeurs militaires) en étant l’illustration.

Notes

  1. Regroupés dans les volumes 7 à 9 de l’édition en 10 volumes de l’époque, ce sont ceux dont les titres ne font pas référence au grade de Norakuro : Sôkôgeki / Kesshi Taichô / Shiyûdan — soit Offensive Générale / Chef de Commando Suicide / Récit de bravoure. Le chapitre traduit dans le numéro 6 de Kramers Ergot est extrait du septième volume.
  2. N’ayant pas eu l’occasion d’avoir entre les mains ces recueils, je ne peux malheureusement pas juger sur leur contenu.
  3. Le lapin noir de Dekoboko Kurobei no Uta fait cependant une apparition dans la série, dans le chapitre Norakuro Dairikukô, qui date probablement de 1940.
  4. Presque une curiosité, dans un pays où l’on se partage généralement entre shintoïsme et bouddhisme, et où les chrétiens ne représentent que 2 % de la population.
  5. Plus haute distinction japonaise après l’Ordre du Chrysanthème, il compte huit classes, la première étant la plus prestigieuse. A noter que Ishinomori Shôtarô en 1998 et Mizuki Shigeru en 2003 en ont également été les récipiendaires, au même grade.
Dossier de en novembre 2018