Perrine Rouillon, un rêve d’écriture

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Ces derniers mois, un événement littéraire discret a dû ravir quelques amoureux des livres : le retour de Perrine Rouillon et de son personnage alter-ego, la petite personne. Treize ans après La petite personne et la mort et huit ans après son délicieux abécédaire pour la jeunesse, le dernier ouvrage de cette auteure atypique porte un titre dont la longueur claque comme un défi lancé au monde de l’édition[1]. On retrouve, inchangée, cette musique précise, exigeante, inclassable, et c’est l’occasion de réfléchir à ce qui fait son originalité.

Depuis son premier livre La petite personne (813 éditions) publié en 1994, le style et le propos de Perrine Rouillon n’ont pas changé : il s’agit d’un dialogue entre la narratrice et sa créature, dessinée à l’aide de quelques traits simples et dans une forme épurée à l’extrême. Le génie de l’auteure est (peut-être) d’avoir matérialisé l’instance narrative par la simple présence de sa parole sur la page, cette écriture qui se lit en même temps qu’elle se voit, et d’avoir réussi à créer une tension entre l’écriture et le dessin, qui jouent, se questionnent, se répondent, s’animent sur cette page qui reconquiert son caractère spatial pour devenir le lieu scénique d’un questionnement intérieur.

L’originalité de la forme et du propos n’excluent pas cette œuvre du champ de la bande dessiné : ainsi, la majorité des livres de Perrine Rouillon ont été publiés au Seuil à une époque où (dans les années 90), l’éditeur élargissait son catalogue à la bande dessinée, et s’intéressait au livre jeunesse. Ainsi la Petite Personne s’est trouvée aux côtés de La mouche de Lewis Trondheim, Monsieur Fruit de Nicolas de Crécy ou encore Hubert, le détective rural de Bruno Heitz, dans cette collection du Seuil aux couvertures colorées et aux pages intérieures en noir et blanc, réunissant des auteurs issus de la génération montante de l’édition indépendante. Quelques années avant, c’est François Boucq qui signait la préface de son premier livre.
Ce qui ancre aussi l’œuvre de Perrine Rouillon dans le champ de la bande dessinée, notamment humoristique, est son personnage qui s’inscrit dans la tradition du personnage alter-ego du narrateur, prenant en charge ses interventions et adressant force clins d’œil complices au lecteur. Un procédé dont Gotlib fut le maître incontesté et qui devient chez Perrine Rouillon la matière exclusive et le style : isolée et réduite à sa plus simple expression, cette mécanique comique démonstrative est employée ici dans un registre intime et minimaliste. De cette réduction, et de cet écart, naît l’humour. L’auteur s’offre même le luxe de se moquer du complexe commun du 9e Art vis à vis de la littérature : « J’en ai marre d’être dessinée sur une page d’écriture » grommelle la petite personne. Mais l’auteure ne se prive pas non plus du gag de fin de page, ce qui est une preuve de sa grande liberté.

Malgré cette filiation avec l’art de la bande dessinée, les livres de Perrine Rouillon semblent toujours s’en détacher. Le style de l’auteure, en effet, s’en écarte radicalement : pas de bulles, pas de cases, un dessin qui est un pied de (gros) nez non seulement au beau dessin virtuose mais aussi à la simplification du dessin utile. Le principe même du récit est moqué. Ainsi, dans Mona-Mie (Seuil, novembre 1997), la narratrice se lance : « Il était une fois une petite personne… » mais elle est aussitôt contredite par le personnage qui revendique son droit à la simple existence : « Je comprends pas pourquoi je peux pas juste être ». Cette idée est reprise régulièrement, jusqu’à ce dernier livre où la petite personne s’interroge : « pourquoi ? faut faire quelque chose ? Je peux pas juste être ? ».
On comprend très vite que ce n’est pas le langage de la bande dessinée qui est questionné mais plus généralement les conventions littéraires : le récit, le personnage, le propos, avec comme horizon permanent, visée ultime, ou obsession, le processus de l’écriture et son corollaire : la lecture. Cette petite mécanique à deux temps est mise en perspective par le dessin, qui ne cherche qu’à être sur la page, entre les deux termes de sa naissance et de sa fin sans cesse repoussée à mesure que s’effeuille le livre. La petite personne est la métaphore du dessin unique et originel (ce « petit dessin avec une culotte sur la tête » autre beau titre d’un de ses livres pour la jeunesse), un dessin qui abandonne progressivement son rôle de figuration pour tenter l’expérience du sens, devenir lisible (« est-ce que je suis lisible ? » demande la petite personne), non plus visible — devenir un mot. Un pur fantasme, autant désiré que redouté : le mot n’est rien d’autre que la mort du dessin, la mort de cette part irréductible de soi sur la « page d’écriture » : « c’est trop dur d’être une écriture », pleure la petite personne qui ne veut pas subir le sort du mot escargot lequel n’a ni yeux ni cornes ni coquille. Le devenir-mot du dessin s’arrête avant la dissolution totale : il sera un « gru-mot », agglomération de sens et de lignes, peu homogène certes, mais indestructible. Corps étranger à la grande alchimie du verbe, il sera cette « goutte de sens » polysémique, accusatrice et gesticulante. Et si le dessin joue à rejoindre l’écriture, cela se fera dans la dislocation des différents membres de la petite personne qui, mis bout à bout forment une ligne — peut-être une ligne d’écriture aplanie et lissée, une écriture enfin dessinée car vue « de loin » et ne désignant plus qu’elle-même. Ou alors, tout simplement, et c’est presque la même chose, une trace indiquant un sens et menant tout au bord de la page, vers la sortie.

Chez Perrine Rouillon, le sens s’arrête au bord de la page. De façon très concrète. Il s’agit d’explorer toutes les dimensions de la page et du livre et surtout les limites : le seuil du livre (la fin redoutée qui apparaît dès le milieu du livre sous forme du spectre de la mort ou du point final sans cesse repoussé comme un ballon) ; le bord de la page, contre lequel, dans une séquence étonnante, bute la petite personne cherchant à parler à sa créatrice avant de passer (par effraction ?) de l’autre côté de la page dans un mouvement mettant physiquement le doigt du lecteur à contribution ; la profondeur qui est envisagée et niée tout à la fois lors d’une tirade de la petite personne : « si j’avais un message… un clou… ! mais je n’ai que moi… je peux quand même pas m’enfoncer ! ».
La profondeur du livre ne s’explore qu’à la surface des pages et l’idée d’un « message » qui fixerait définitivement un sens, un sens « profond », au-delà de la folle sarabande des dessins, est rejetée. « Tu es née contre les grandes idées lumineuses », dit la narratrice à son personnage, ce qui n’est pas sans rappeler le dégoût d’un Francis Ponge pour les idées et les opinions[2] qui éloignent l’homme de sa vérité intime. L’esprit de sérieux sera systématiquement défait. On peut le voir dès le titre dont la longueur et l’intention revendicatrice (Moi et les autres petites personnes on voudrait savoir pourquoi on n’est pas dans le livre) sont aussitôt ridiculisées par une phrase additive semblant renchérir le discours (« en plus ») : En plus c’est la première fois que je mets les bras comme ça. Les petits dessins qui occupent ce qui reste de l’espace envahi par le titre illustrent la dernière phrase par une petite danse qui prend l’écriture à contre-pied comme si toujours la plume de l’écrivaine échappait à travers la liberté du dessin à cette prétention écrasante de l’écrit, du sens, du sérieux, de la conviction.
Ce mouvement est perceptible dans la plupart des œuvres de Perrine Rouillon, où l’écriture, son avancée, son intention, sa supériorité supposée (sur la page, elle est toujours, d’ailleurs, située au-dessus du dessin) est sans cesse interrompue par les interventions de la petite personne, et réduite à néant, selon un principe qui s’apparente à la chute ou au gag de fin de page propre à la bande dessinée d’humour, mais qui vient surtout dynamiter toute tentative d’édification littéraire, et instaure une discontinuité propice au questionnement, à l’étonnement ou au doute. Comme si la pensée devait se poser au ras des pages, pas plus épaisse qu’un dessin, pas plus profonde qu’une feuille, loin de toute inflation du sens ou de toute vide profondeur, et le plus proche possible de ce petit dessin : s’en tenir à son existence. On aurait tort de voir dans la façon de Perrine Rouillon une facilité de style : il s’agit d’un art exigeant et rigoureux, celui qui consiste à « Préférer toujours sa pensée, même la plus vague ou la plus noire… Même la plus inachevée »… au point d’aller fouiller les poubelles pour réintroduire dans les pages les « autres » petites personnes, une armée de petits dessins ratés, réclamant leur droit à l’existence dans le livre et achevant le cheminement erratique et nécessaire de l’auteure vers son moi le plus intime.

Une pensée qui se livre, dans son dénuement, comme un rêve d’écriture.

Notes

  1. Moi et les autres petites personnes on voudrait savoir pourquoi on n’est pas dans le livre en plus c’est la première fois que je mets mes bras comme ça, Perrine Rouillon, éditions Thierry Marchaise, juin 2016.
  2. Francis Ponge dans Méthodes (Gallimard, 1961) : « Sans doute ne suis-je pas très intelligent : en tout cas les idées ne sont pas mon fort ».
Dossier de en février 2017

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