Pile (épisode deux)

de

(Nuages et pluie, Loo Hui Phang et Philippe Dupuy, Futuropolis ;  Topor, voyageur du livre, Les Cahiers Dessinés (& chez le même éditeur Les ombres éblouissantes de Martial Leiter et Berck de Gébé) ; 2 suiveurs, Lucas Méthé, Éditions Na ; Time is money, Fred et Alexis, Dargaud)

1.

Faire face à ce qui ne pourrait être, en aucun cas, soumis à un quelconque devoir : redonner du jus à la pile — recharger les batteries — de son « devenir-critique » (au sens où Deleuze et Guattari parlaient de « devenir-animal » ou « devenir-minoritaire »), ce qui est quand même autre chose qu’un « devenir-expert-en-jugements » ; le critique est un jardinier qui entretient les haies parfois épineuses de son labyrinthe et y cultive de précieux viatiques comme le sens du ridicule et l’aptitude à l’auto-ironie. On se dira, lisant tel ou tel compte-rendu de telle ou telle parution (du moment, ou non — le premier des droits de la critique est de pouvoir être en retard), qu’il est réussi si, via son écriture, il lui dessine un visage.

C’est une exigence. On pourrait aussi bien parler en termes de timbre. Ou de ton. Les voies de la réflexion, de l’échange, se dégagent d’autant mieux qu’on est attentif à la voix (aux voix) du livre (qui, on s’en doute, ne sont pas seulement celles des personnages). En faire la critique, c’est accorder le dessin de ce visage au bon diapason. C’est une opération évidemment complexe — quoique… Disons plutôt : délicate. Tout dépend de la capacité de chacun à faire surgir un dialogue, polyphonique, se jouant simultanément sur plusieurs scènes, dont une se situerait quelque part dans la tête et une autre à la surface des pages. Un dialogue qui ne serait pas de sourds.

Ne jamais parler à la place de l’autre (au contraire, se mettre à l’écoute afin de lui donner sa juste place). Jean-Luc Nancy, dans Critique, crise, cri (publié dans la revue en ligne diacritik.com), rappelle que « Jean Starobinski a pu écrire à propos de Diderot : « La critique d’art naît en s’attribuant la faculté d’évincer l’art, de parler à sa place » » ; puis il ajoute : « le jugement (positif ou négatif) est toujours trop court. Pensons seulement à Benjamin : « La critique est la mortification des œuvres » ».

Dans la petite pile d’ouvrages en attente, non d’être ouverts (ils l’ont été sitôt en mains), mais d’être traversés (non seulement linéairement, mais aussi en tous sens) en lecteur vigilant, peu pressé d’en finir, prenant des notes, puis les raturant, les gommant, les reprenant sans cesse (quand on écrit, on frotte, parfois avec une peau de chamois, mais le plus souvent avec un papier de verre très fin ; alors le texte à jamais inachevé devient matériellement un palimpseste), il y a quelques rares ouvrages vraiment complexes (et de plus parfois novateurs) au sujet desquels on mettra du temps avant de trouver ne serait-ce que quelques mots qui tiennent (l’embryon d’un incipit) et un certain nombre d’autres qui, sans être le moins du monde mineurs ou accessoires, vont se montrer d’emblée plus faciles à saisir, laissant surgir le discours critique, comme un terreau fertile, les herbes folles. Entre manque et élagage du trop-plein, rétention et envahissement, vouloir dire ou ne pas dire, blocage momentané et aversion du laisser-aller, la main s’acharne à trouver le bon tempo.

Dans tous les cas, c’est une lutte. Et quand on tente un essai sur ce qui nous touche, nous émeut, nous sidère, nous divertit, nous aide à penser, nous incite à articuler des membres de phrases, tout en nous recommandant secrètement de nous adonner au pur plaisir de la pensée non verbale, la lutte s’avère des plus difficiles. Mais, à l’horizon de ce combat, il y a la force vitale de l’expérience et non la simple satisfaction de s’être appliqué à exécuter un exercice.

Grand danger pour qui s’engage dans son « devenir-critique » : l’addiction au venin de la recension négative, produite sous le coup d’un accès de mauvaise humeur ou d’un désir irrépressible d’en découdre (se valorisant au passage d’avoir osé, comme s’il y avait un quelconque risque à le faire). Danger mortel, car c’est aussi facile à produire que d’atteindre sa proie en vidant un chargeur dans un étroit corridor. Si la lucarne de diffusion est bien en vue, les mots se bousculent au portillon au fil de la montée de la jouissance à nuire. Ceci dit, la satisfaction que l’on en tire à l’instant même ne peut s’éterniser ; en notre monde judéo-chrétien, elle se trouve souvent contaminée par le regret, voire le remords (sans parler de ces renversements aussi abrupts que comiques quand certains exégètes se mettent à adorer ce qu’ils avaient complaisamment brûlé — les vrais teigneux ne cessant, parallèlement, de cramer au plus vite leurs fétiches à l’espérance de vie toujours plus réduite).

Pour se changer les idées, on peut allumer la radio ; là au moins on est en prise avec quelque chose de très physique, à savoir des voix. Il arrive que, malheureusement, quelques masques grossièrement façonnés en altèrent le timbre et les dotent curieusement de plumes (de celles dont se parent les paons). Dans ce cas, il faut aussitôt couper le son. Puis, dans le silence retrouvé, ouvrir un livre, au hasard. Horreur : quelques mots prononcés par on ne sait quel olibrius bien en place dans la presse et/ou à la radio reviennent aussitôt en tête. Ces scories entêtantes (surtout quand elles démolissent l’ouvrage sur lequel vous tentez un essai) vous collent à la pensée comme le sparadrap du Capitaine Haddock aux doigts et vous empêchent d’écrire librement. De plus, si ce jugement vous revient avec d’autant plus d’insistance qu’il vous semble particulièrement injuste, surgit alors la tentation de jouer les redresseurs de torts. Mais le critique vraiment indépendant (enfin, celui qui aspire réellement à le devenir) se rend vite compte qu’il serait particulièrement stupide de se mêler à ce petit jeu mondain où tout le monde est perdant.

Faire le vide. Tirer une carte du jeu et tenter quelques plis (ou prendre un livre dans la pile et tenter de l’explorer, comme le ferait un présumé innocent dans un territoire vierge — du moins à l’orée de la lecture ; après c’est une autre affaire…).

2.

Nuages et pluie est un « récit hypnotique », « un conte fantastique et sensuel » (nous dit-on, mais ce sont d’assez bonnes portes d’entrée) écrit par Loo Hui Phang, dessiné par Philippe Dupuy, mis en couleurs par Isabelle Merlet et publié par Futuropolis. Difficile d’écrire quoi que ce soit à son sujet après une première lecture, sinon des banalités, du genre : impressions plus ou moins fugitives relatives à la beauté, au charme vénéneux (déjà : cliché) de cet ouvrage à la fois séduisant et revêche (chaud et froid, flamboyant et triste, excitant et âpre, etc.) ; ou à la science dont fait preuve l’écriture (si peu bavarde et intelligemment référentielle — ce n’est pas un « art du renversement systématique » comme j’ai pu l’entendre, mais plutôt un art de produire des variations sur quelques thèmes d’un lointain proche) ; ou encore à la prise de risque d’un trait qui se cherche en se dégraissant radicalement afin de pouvoir supporter l’histoire (il s’aventure assez loin de l’ »hédonisme graphique » de l’époque Dupuy/Berberian — ces coups de pinceau flamboyants qui, entre autres qualités, collaient si bien à certains espaces publicitaires qui leur procuraient une belle visibilité). Le très subtil Hanté (Philippe Dupuy, Cornélius, 2005) a ouvert les grilles du jardin inquiet où s’opèrent de magnifiques perturbations dans le ciel trop clair (même si chargé de quelques magnifiques éclairs) de cette assez longue production bicéphale.

Il faut donc relire cet ouvrage plusieurs fois. Non pour confirmer ces premières impressions (il est toujours préférable — et en tout cas plus satisfaisant — de les dépasser), mais pour ouvrir encore et toujours le champ d’investigations jusqu’à atteindre cet espace-temps où, différentes strates de mémoire étant actives, un dialogue peut naître au présent. Un rêve récurrent, qui est peut-être un de nos actes les plus communément partagés, est de s’imaginer posséder le don d’échanger par-delà la mort aussi bien avec les vivants (ceux qui nous survivent et sont donc toujours sous le joug du décompte du temps) qu’avec les morts (devenus nos semblables et pour qui le temps est aboli). Ce genre de désir — que l’on ne peut expérimenter qu’en rêve — peut-il nous aider à devenir de « grands vivants », autrement dit : de bons résistants à la tentation d’en finir avec la vie sur terre ? C’est une question qui peut se poser. Ce n’est pas précisément ce que ce livre interroge en premier lieu, mais pourtant, si on n’a jamais éprouvé ce désir, que peut-on comprendre à Nuages et pluie ?

Il faut donc prendre le temps de faire plusieurs lectures, suffisamment espacées pour nous permettre entre chaque de cultiver une part d’oubli. La première (prétendument ouverte) est de découverte. Les curseurs sont à zéro (douce illusion). Ensuite, à chaque reprise, on privilégiera tel ou tel angle d’approche ; on s’intéressera aux mots, aux traits, aux corps, aux décors, aux couleurs… Puis aux relations entre silence et immobilité, entre répétition et différence, entre dicible et indicible. Ce qui nous restera le plus sûrement en mémoire est ce qui aura remué en nous, tel un choc de corps vivant contre un autre (propageant peur et/ou jouissance — selon une forme d’enrichissement réciproque).

Les noms nous font signe — à commencer par celui de l’auteure. Je me rends compte soudain que je ne possède que très peu d’informations sur son histoire personnelle. J’imagine qu’elle a un rôle dans cette affaire (mais je présume qu’il n’est pas nécessaire, voire utile, à ses lecteurs de la connaître en détail).

Noms de pays : le nom. En premier lieu : Laos — là où le conte se déroule. Et plus précisément : Savannaketh — lieu durassien profondément ancré depuis plus de quatre décennies dans ma mémoire : « — Une mendiante. — Folle ? — C’est ça. — Ah oui… je me souviens. Elle se tient au bord des fleuves… elle vient de Birmanie… ? — Oui. — Elle n’est pas indienne. Elle vient de Savannakhet. Née Là-Bas. (…) — Savannaketh, Laos ? — Oui. Dix-sept ans… elle est enceinte, elle a dix-sept ans… » (India Song, remise en jeu littéraire et cinématographique d’un de ses plus purs chefs d’œuvre, Le vice-consul.)

Et ensuite, les noms des personnages : Werner (« vermine boche ») ; Goerg (qui aime les récits d’Henri Mouhot et dit au premier Ton intelligence jour contre toi) ; Belà (de Budapest — « la meilleure des putes »), ex-pianiste de salon qui rêve de Màrta avec l’envie de la tuer — Werner et lui échangent sur leurs amours, éphémères ou non, « Après, j’ai été plus exigeant. J’ai eu des filles plus belles et plus compliquées, celles qui effrayaient mes copains. Elles ne m’impressionnaient pas assez. Alors, je les retrouvais dans des endroits de plus en plus bizarres. On faisait l’amour dans les bus bondés, dans le lit de leurs enfants, sur les poubelles du dimanche soir. Mais je m’ennuyais toujours » dit Werner — et il me plaît que l’auteur de cette petite tirade soit une auteure (je ne recopie pas la réponse de Georg, il ne faut pas tout relever). Les natifs du lieu n’ont pas de nom et leur domestique est bouche, mais aveugle, privé de regard. Werner pénètre ce monde (donc l’expression mythique du féminin — un féminin irréductible, soumis en apparence, insoumis en permanence, ouvert à la métamorphose et prédateur) par « la porte sombre ». Sombre est un mot-clef ; forteresse en est un autre (et tous les mots commençant par « f », dont faille).

Dans le corps des femmes il y a toujours un angle mort dit Belà. Le crash est inévitable. Au sens de Ballard.

Mais, peut-être ai-je rêvé cette lecture (comme j’ai pu rêver, un jour de 2010, avoir vu Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures d’Apichatpong Weerasethakul — et notamment la séquence onirico-érotique entre la princesse et le poisson).

En aparté : j’aime que cette histoire ne naisse pas de nulle part (à l’origine, il y a quelque chose qui revient — toute grande œuvre ne cesse d’en découdre avec ce qu’on entend par obsession). Certains esprits chagrins trouveront que c’est une tambouille plus ou moins relevée. Je leur répliquerais volontiers que toute bande dessinée digne de ce nom trempe sa plume ou son pinceau dans ce vieux chaudron où mijotent les ingrédients parfois d’un autre temps de cette fameuse tambouille. Je me souviens de F’Murrr, il y a une trentaine d’années, l’exprimant avec autant de conviction que d’ironie (celle de Tristram Shandy). Je l’espère lisant et appréciant le trait fin, subtil, amaigri de Philippe Dupuy, lui qui pestait à juste titre contre le retour de l’académisme (lui qui collectionnait les sabres japonais et écoutait avec ferveur des musiques savantes et populaires de l’Orient proche ou lointain).

…& un peu plus loin : « Les angles morts, ça ne marche pas à tous les coups ».

Je lance une hypothèse : la réussite de Nuages et pluie est le fait de la conjonction de l’autorité de l’auteure (qui fait montre d’une grande économie, alliée à un sens de la construction impeccable) et de la fragilité du dessin, dans le sens où il y a là chercherie non dissimulée du trait. Je corrige aussitôt : ce sont les tremblements de la narration, ses incertitudes qui, relevées par l’exactitude du dessin, son affirmation sans faille, nous entraînent, nous faisant passer, comme les personnages, d’un état à un autre, de l’incipit au point final (l’épilogue est muet — sans que pour autant le silence — du moins celui que l’on dit de mort, car ici, malgré la torpeur, ça vibre, ça bruisse, ça souffle — ait le dernier mot).

3.

Topor Voyageur du livre, Volume 1 (1960-1980) est un recueil de « dessins d’illustration » de Roland Topor coordonné par Alexandre Devaux (texte et iconographie) et publié en novembre 2015 par Les Cahiers Dessinés. Voici le prototype de l’ouvrage qui vous laisse sans voix tant la constance de l’auteur à réaliser avec la plus grande justesse d’improbables illustrations pour des textes qui n’en avaient, le plus souvent, nul besoin, s’avère prodigieuse.

Comme si ces dessins (en noir et blanc ou en couleurs) n’auraient pu ne pas être, qu’ils soient associés aux textes qu’ils « illustrent » ou rendus, comme dans ce fort volume de 400 pages, à leur nudité.

Si j’ouvre ce livre au hasard, sauf quand on reconnaît aussitôt un personnage illustre (tel Pinocchio), ou si l’image représente une couverture de livre où le titre et le nom de l’auteur sont imprimés, je ne reconnais pas le plus souvent le livre auquel telle ou telle image est censée être rapportée — même s’il s’agit d’un de mes auteurs favoris, lu et relu, comme Emmanuel Bove (par exemple ; mais L’histoire d’un fou de ce dernier n’incitera pas forcément de meilleures illustrations que des œuvres heureusement oubliées aujourd’hui d’auteurs ennuyeux et académiques comme Pierre Benoît ou Anatole France — toutes tiennent par elles-mêmes, indépendamment de la commande qui les a fait naître).

Je ne crois guère que les livres — du moins ceux qui explorent la langue et le langage et qui jouent avec les possibles de la narration sans s’assujettir à des règles préconçues (ceux qui se rient du formatage de la « littérature de contenu ») — aient le moindre besoin d’un supplément visuel, contrairement à ceux qui ont vocation à s’inscrire dans des genres où l’illustration est de règle (comme les livres pour enfants ou jeunes adolescents ou les feuilletons « à l’ancienne », comme Verne — ici absent — ou Collodi, Souvestre et Allain — ici présents).

Chaque dessin n’a finalement rien d’autre à « dire » que lui-même en tant que surgissement de l’image, toujours recommencée, toujours stupéfiante, drôle (dans tous les sens du mot), parfois décalée et merveilleusement graphique. Topor, aussi bon lecteur qu’il était bon écrivain, savait parfaitement que ses illustrations pourraient même prendre leur envol (devenir quelque chose d’autre, de plus ample, de plus généreux que ce que la commande avait exigée par contrat), sitôt détachées du contexte de leur première publication. Ceci dit, l’excellente introduction d’Alexandre Devaux (dont le titre Illustrateur de livres, artiste de la survie est imparable) donne de précieuses informations à qui désire appréhender ce travail selon le déroulement (ici chronologique) de son histoire.

La plus longue suite d’images (qui compose à elle-seule près d’un tiers du livre) comprend 120 dessins en couleurs en vue de l’édition des œuvres romanesques de Marcel Aymé publiées à l’initiative d’Henri Flammarion. Topor dit de ces dessins : « ce sont des images que ma lecture de Marcel Aymé a fait naître ». Mais il ajoute aussitôt : « Quand je ne lis pas Marcel Aymé, je plonge en moi, et peut-être que c’est pire, qu’il y a moins de joie de vivre ». Personnellement, je n’ai pas lu cet auteur depuis l’école primaire (où il était encore au programme), mais il me semble que le trait de Topor donne une étonnante visibilité, non à ce que le texte aurait fabriqué d’images romanesques, mais à ce qu’il aurait fait sentir sans nécessairement devoir s’appliquer à le transcrire littéralement, mettant en branle l’imaginaire de ses lecteurs. Quoi qu’il en soit, cette suite montre Topor — Roland furieux — en prise avec ses démons. Avec ses anges aussi (dirait Rilke). Et avec tout ce qui remue intérieurement, surgissant avec malice ou effroi, dans ces décors profondément terriens — provinciaux, campagnards — qui forment le cadre des histoires de Marcel Aymé (« Ce n’est pas du tout optimiste, ce n’est pas du tout gai, mais c’est proche de la terre et de la vie » insiste Topor).

Curieusement — histoire d’apposer un léger bémol à cette brève « suite d’éloges » — le choix de mettre la figure de Sartre en couverture de ce Volume 1 me laisse légèrement dubitatif. C’est une illustration pour L’écume des jours de Boris Vian, un livre qui a vraisemblablement compté pour notre voyageur, comme pour nombre de lecteurs de sa génération. Mais l’art de Topor (y compris quand il écrit du théâtre — ces pièces étonnantes comme Le bébé de Monsieur Laurent ou Vinci avait raison que les nouvelles éditions Wombat ont judicieusement entrepris de rééditer) est aux antipodes de ce que Sartre (même arrangé par Vian) a déposé en nous (ces souvenirs de plus en plus lointains et effilochés… L’étoile de l’auteur de L’être et le néant n’a cessé de pâlir ces derniers temps). Ou alors, il faut regarder d’abord l’éléphant que Sartre « chevauche », tirant sur une bouffarde qui n’est autre que l’extrémité de la trompe de l’animal ; puis apprécier l’art et la manière du rendu du célèbre strabisme de l’écrivain, cet autre pachyderme — bref entrer dans l’image en se débarrassant de ce qu’elle raconte de ce que nous savons déjà pour mieux nous laisser surprendre par l’irruption de quelque chose d’inédit (un récit ? Pourquoi pas — mais de Topor et non de Vian ou de Sartre) après avoir exploré à fond le trait. Il faut du temps pour apprendre à lire ; il en faut encore plus pour ressentir le besoin de désapprendre ; et encore davantage pour retrouver cette liberté du regard, de l’écoute et de tous les sens, qui nous avait pourtant été accordée à la naissance.

Achevé d’imprimer en octobre 2015, Topor voyageur du livre s’inscrit dans une collection — Les Cahiers Dessinés — dont on a déjà longuement parlé, ici et ailleurs, et où chaque livre est partie prenante d’une constellation en formation. Il faut donc, non seulement apprécier ce formidable travail éditorial autour de Topor pour lui-même, mais aussi le relier aux autres ouvrage de cette collection.

Les ombres éblouissantes de Martial Leiter est peut-être le plus beau livre récent de cette constellation. D’abord parce qu’il contribue à révéler un travail éblouissant, le sortant de l’ombre (même si un livre précédemment publié aux mêmes éditions nous avait donné l’occasion d’apprécier ses travaux pour la presse). Fils d’un horloger doué pour le dessin (dit-il), Leiter a hérité de cette « bipolarité » (précision suisse et goût pour le dépôt de l’encre, plus ou moins inconscient — non maîtrisé en apparence — d’esprit parfois extrême-oriental). Il dessine au pinceau les mouches comme il le ferait des hommes. Il dessine les montagnes selon leur caractère immuable que, seul ou presque, le dessin peut revivifier. Il cherche à rendre la complexité du vivant, certaines fois avec des moyens très simples et d’autres, en mettant en branle tous les sortilèges de son artisanat furieux. Il dit qu’il « dessine désormais un monde sans filet » (le dessin d’une mouche qui tombe se trouve au centre du livre ; mon regard y revient, sans cesse, fasciné).

En cela, il n’est pas si éloigné de Topor.

Comme Gébé, lui-aussi, est proche, non de Leiter — quoique (tous deux ont travaillé le dessin industriel et sont devenus un temps « dessinateurs de machines » pour ensuite s’échapper de ce carcan, tout en préservant quelque chose de cet apprentissage) –, mais de Topor.

Berck est une figure de cauchemar dont la populace (ce flux non aquatique dans lequel il aime plonger) voudrait se débarrasser. Une des plus réussies de l’histoire de la bande dessinée. Son « créateur » l’a modelée un beau matin : « l’important » étant « que, durant le modelage, le flot tumultueux de votre trop-plein de vie se soit engouffré dans l’argile ». De ce Golem ou simple monstre, minimaliste mais débordant de toutes parts, il note qu’il lui « arrive de ressentir sa présence avec une telle acuité que l’impression se traduit par des visions brusques et fulgurantes ». Et Gébé ajoute : « de toute façon, Berck, c’est moi ».

Berk dévaste tout, dévore tout, les roses comme les vieux poissons, les corbeaux crus et le mercurochrome, le dur et le mou, il est indestructible (donc finalement humain) : invention graphique des plus poétiques (au sens de la forme poésie — dans ses aspects les plus purs, les plus exigeants –, mais aussi de ce que cet adjectif recouvre d’ordure).

Berck a paru dans Hara-Kiri, à partir de 1964. Le petit cirque de Fred surgissait (à peu près) au même moment. Deux sommets. Quand un beau jour de 1965 je tombe dessus en piochant dans une pile de journaux étonnamment accessible chez mon oncle (où toute la famille était invitée pour une interminable journée de fête), j’approche les dix ans et cette découverte change mon rapport au monde. Ébloui et désorienté. Aussi m’est-il impossible d’en parler. Car le dernier mot accordé au lecteur (que j’étais et demeure) est de sidération : plus qu’un « oh » d’occasion, un silence hanté de tout ce que l’enfance est susceptible d’éprouver, qui lui donne à jamais la force de ne pas sombrer dans le naufrage du devenir-adulte ordinaire. Ajoutons que le tout dernier mot du livre (la dernière éructation de Berck) est : « rien ! ».

Ce qu’il est néanmoins possible d’affirmer : cette édition rend les précédentes caduques (même si ceux qui les possèdent — notamment cette brève anthologie qui compose la seconde partie d’Il est trop intellectuel aux Éditions du square en 1972 — devraient les conserver par fétichisme). Il est écrit en quatrième de couverture que Berck aurait pu servir de modèle à de nouveaux héros, mais personne n’en a voulu. Modelage monstre unique, débridé mais rigoureusement tracé (quel trait !), que rien ne peut arrêter dans son élan et qui sera pourtant un beau jour remisé au placard où sommeillent les héros de papier (où, comme pour certaines figures mythologiques, leur enveloppe se dégonfle — Berk est, plus que tout autre personnage né du dessin, subtil contour, enveloppe sans os ni entrailles, d’une blancheur immaculée, ce qui saute particulièrement aux yeux quand les planches sont en couleurs).

Jeté ligoté dans une crevasse par les pompiers après qu’il se soit repu de pommes de pins flambées d’une forêt en feu, Berck — pour qui le temps n’existe pas — médite : « heureusement, c’est une crevasse humide. La corde ne mettra pas plus de cinq ans à pourrir. D’ici-là, il me tombera bien une promeneuse imprudente ». « Une fois, il y a très longtemps, je croupissais au fond d’une oubliette, ils m’ont jeté une sorcière ».

Ajoutons rapidement que Les Cahiers Dessinés ont récemment publié de très beaux carnets de Pierre Fournier adolescent, Sur les routes de France (1952/1954), et Ma véritable histoire d’Hara-Kiri Hebdo de Delfeil de Ton qui se lit par gorgées successives sans jamais réussir à nous désaltérer totalement (même si le palais est plus d’une fois enchanté par cette science de la digression et de la reprise qui lui est propre). Le n°11 du Cahier Dessiné est sorti en avril 2016. Mine de découvertes, s’ouvrant de plus en plus à la couleur, il ne cesse de démontrer que l’épuisement du sujet — le dessin dans son hétérogénéité — est inépuisable.

4.

2 suiveurs est une bande dessinée de Lucas Méthé publiée par les Éditions Na (une quinzaine de livres au catalogue dont Le parc de Jul Gordon qui paraît simultanément et mériterait aussi quelques mots en sa faveur car c’est un ouvrage assez étrange, plutôt inventif et peu bavard, qui a le don d’intriguer le regard). 2 suiveurs est une surprise comme devrait l’être tout ouvrage susceptible d’entrer dans une bibliothèque déjà saturée où la routine n’a pas sa place. Surprise d’abord, car les derniers livres que je me souviens avoir lus de Lucas Méthé (c’étaient d’ailleurs aussi les premiers) datent de 2008 (Mon mignon, laisse-moi te claquer les fesses à L’Association) et 2010 (L’apprenti, ego comme x) (auxquels il faut ajouter, toujours chez ego comme x, le « recueil » du Journal Lapin prépublié en 2008-2009 à L’Association), ce qui fait, vu la jeunesse de cet auteur, une assez longue absence côté rencontre (même de loin) avec ce travail aussitôt repéré comme étant plus que prometteur.

Surprise ensuite, car cette bande dessinée est en couleurs, alors que ce qu’on avait retenu à la lecture de ces premiers opus était l’usage d’un noir et blanc intense — fouillé et sans concession (voire austère parfois, peu soucieux de lisibilité, au sens de l’immédiateté à faire passer — quoi ? Le sens pardi…, l’écriture des mots, nerveuse, d’un trait aussi fin que le dessin, naissant semble-t-il simultanément, en tant qu’inséparable, comme si les choses ne pouvaient enfin devenir lisibles qu’à partir du moment où on ne se soucie plus des frontières imposées entre le verbal et le non-verbal — vieille antienne dans mes écrits, j’y reviens toujours, mais il le faut car tout est là… ou presque).

Surprise enfin car, une fois l’effet de ces deux premières surprises dissipé, on retrouve aussitôt ce qui constitue le monde de Lucas Méthé : une lutte inquiète, drolatique et irrésolue entre une addiction à divers archaïsmes (un goût pour ce qui pourrait sembler suranné — ce n’est pas un défaut, même si, pour certains, c’est quelque chose d’impensable) et le désir d’en découdre avec le présent (c’est-à-dire d’y aller vertement ; faire — accomplir — poétiquement son œuvre au jour le jour, sans pour autant s’en remettre au goût du jour).

Il faut — reprise du thème — du temps pour se mettre, peut-être pas encore à se jeter à corps perdu dans l’écriture, mais disons à envisager le fait d’écrire, non au sujet de, mais avec en tête (ou sous les yeux) ce que vient de déposer — d’inscrire en nous, en lettres de limon — telle ou telle lecture. J’y suis, je me lance. Et me rends compte que j’ai en partie oublié de quoi est composé 2 suiveurs… Il faut donc retrouver sa concentration et fouiller dans les recoins les plus sauvages de son intériorité (toujours cette affaire de théâtre de la mémoire qu’il ne faut cesser d’entretenir sous peine de se retrouver éjecté de sa propre histoire — qui est d’abord celle des frottages entre soi et le monde extérieur). Les souvenirs remontent (tiens, l’ombre de Masse — ou celle, moins évidente, de Fred — atténue, à peine, le trop-plein de soleil que renvoie ce livre singulièrement rayonnant — il y est d’ailleurs question de trop-plein de sève, mais pas d’orage). Le découpage en gaufriers de 3 x 4 (qui est celui de Mon mignon…) appelle une lecture qui enchaînerait les strips et interrogerait la plupart des cases de droite en tant que points d’orgue potentiels. Comment mettre la lecture en pause aujourd’hui où l’idée de feuilleton paraît dépassée ? Avant, on savait. Aujourd’hui, on est plus libre, du moins en apparence car, de cette liberté retrouvée, peu de lecteurs désirent réellement tirer profit.

Ouvrir au hasard et tomber sur : « Pris dans l’élan de l’art, je m’aventurai sur des terrains dangereux… fourrant mon nez là où ça ne se fait pas. » « Je voulais changer la donne de ce monde ! » « Voyons ce que ça va faire… tiens, tiens… strictement la même chose » « Mais sait-on si c’est strictement la même chose… ? » Etc.

Étrange projet. Bourré de contradictions. Mais allant de l’avant, même si ce goût de l’avant flirte avec son sens le plus opposé. L’ »avant » qui est aussi le nom du perdu joue avec l’ »en avant » qui indique le chemin vers la terre à conquérir, à fertiliser, à occuper un certain temps et, si on est « pris dans l’élan de l’art », à quitter avant qu’il ne soit trop tard.

Suivre — sa route. Suiveur : dont la route n’est pas tracée par lui. Être à chaque instant au bord de ce précipice : d’un côté, le naufrage de qui suit aveuglément cet autre dont il ne sait rien de plus que ce que ce dernier accepte que l’on saisisse de lui ; de l’autre, le risque de suivre sa propre voie, donc de rompre avec cet autre (qui est aussi à sa manière tous les autres) pour mieux le retrouver, changé, enfin accessible en son entier…

Plus loin : « Il me sembla que l’existence était sens-dessus-dessous… Et qu’inexorablement se dénouait le lacet des choses… » « Alors j’écrasai une larme. » « Puis j’y vis mieux, en voyant plus flou. »

(Il est vraisemblable que ce terrain soit miné, semé de trappes et de sables mouvants, mais c’est le seul où on puisse échanger sans devoir céder à l’obligation de juger).

Le livre le plus prometteur — car le plus ouvert — de Lucas Méthé était (je recopie mes notes… il ne s’agit là en aucun cas d’une tentative de classification) son Journal lapin. L’a-t-il poursuivi, depuis 2009 ? Le livre le plus touchant était Mon mignon…, car il y avait dans cette suite de variations une tentative d’exorcisme de l’amour en tant que source, certes de plaisir, mais aussi d’angoisse, notamment liée à sa « réalisation pratique » (cette idéaliste « fusion », bien plus incertaine, voire impossible, que celle qui associe mots et traits en une seule et même écriture, ne pouvant conduire qu’à la rupture), convoquant l’enfance dans son mix de naïveté et de courage à aller de l’avant (reprise du thème — bis). Le livre le plus intrigant (je veux dire : où l’essentiel de l’interrogation inquiète qui caractérise cet auteur est condensé et où le regard est le plus comblé) est L’apprenti. Peut-être plus difficile à lire, mais en même temps immédiatement partageable (sans être un livre du partage au sens de Jabès ; mais disons : un livre où l’on joue, plus qu’ailleurs, à échanger avec l’auteur — le livre du dialogue est aussi un titre jabèsien).

Quelques figures récurrentes d’un ouvrage à l’autre. Vous n’y faites pas plus que ça attention. Vous retenez au mieux un prénom, quelques traits. Il y a quelques semaines, à Lyon, Gabriel Dumoulin (dont je ne savais encore rien — du moins le croyais-je) m’a offert son dernier livre paru chez Atrabile (Six mois d’abonnement). Je le lis — étonné par son « sujet » (un homme, probablement l’auteur, passe un semestre entier à répondre à des petites annonces sur un site de rencontres ; son récit est le fruit de cette expérience). C’est un livre plutôt plaisant qui accorde bien le trait à l’idée. Je découvre que Gabriel Dumoulin a publié son premier livre chez ego comme x. Et surtout qu’il remercie à la toute fin Lucas Méthé.

Relisant ces jours-ci L’apprenti et Le journal lapin, je comprends mieux leurs liens. G.D. est une des figures qui reviennent dans les livres de L.M. P.28 du Journal Lapin : « Vu à Paris, puis à Lyon, Gabriel Dumoulin, qui refait le lettrage de sa bande dessinée. Après la joie de se revoir, on termine en s’engueulant (on a l’habitude). Il s’agit toujours d’art = il me reproche de tout déprécier (et plus que ça je crois : de trahir ce que j’ai aimé) et moi je lui reproche d’être trop indulgent… » Méthé conclut : « Je sens, chez les artistes qui m’intéressent le plus, deux désirs qui finissent par trop se contredire : désir de vérité et désir de faire une œuvre ».

Il est trop tôt pour savoir ce qu’est 2 suiveurs. Le prochain livre (dont on ne se risquera pas à prévoir les contours) nous aidera sans doute à y voir plus clair. On y sera attentif. Comme à tout signe en formation dans l’espace des constellations…

5.

Time is money De Fred (scénariste) et Alexis (dessinateur) est la réédition intégrale chez Dargaud (en un seul volume et en noir et blanc) d’une série autrefois publiée en trois ou quatre volumes (selon les formats des éditions et rééditions successives) : au total, presque deux cent planches, composées entre 1969 et 1973 pour le journal Pilote.

De la vie brève de Dominique Vallet (1946-1977) dit Alexis, retenons en premier lieu qu’elle ne l’a ni mythifié (tel un météore dont l’onde de choc ne pourrait s’atténuer avec le temps), ni condamné à l’oubli (que toute disparition est susceptible d’entraîner ; pour continuer à exister dans cette société sans mémoire, il faut sans cesse montrer qu’on est là, donner sans relâche de soi, faire et refaire du même, tout en se risquant de temps à autre, histoire de réveiller son « auditoire », à proposer du différent). Qui l’a lu « en direct » dans le journal Pilote (c’est le cas de l’auteur de ces lignes) se souvient de son apparition fulgurante, de l’étonnement provoqué par la virtuosité classique de son trait d’une finesse et d’une précision peu commune. En préface à l’Intégrale Alexis chez Fluide Glacial, Gotlib brosse son portrait : « Redingote de velours, cheveux mi-longs à la Franz Liszt, moustaches qui rebiquent élégamment. Un sourire d’une cordialité ineffable ». Alexis aurait atteint cette année les soixante-dix ans (soit l’âge de Tardi). Son travail — achevé jusqu’en son inachèvement même — appartient à l’histoire de la bande dessinée ; mais sa fraîcheur n’est toujours pas périmée (je note aussi qu’il est mort à 31 ans, comme Franz Schubert ou Georges Seurat). Le découvrir aujourd’hui, connaissant (ou non) le destin funeste de son auteur, change la donne, mais n’atténue en rien son pouvoir de sidération.

Il y a peu, une version filmée du Transperceneige (dont Alexis avait été le dessinateur d’une première mouture de 16 pages) avait relancé le désir de revenir sur les traces de celui dont Lob disait « qu’il avait horreur de l’esbroufe » et « était d’une modestie étonnante « .

L’œuvre d’Alexis n’a d’ailleurs jamais totalement disparu des rayons des librairies. Sont accessibles notamment sa collaboration avec Gotlib (dont Cinémastock est le sommet, même si La publicité dans la joie vaut le détour) et ses essais en solo (recueillis dans L’intégrale déjà citée) qui font regretter qu’il ait autant travaillé sur les scénarios des autres (on peut oublier la plus grande partie des pages d’actualité du journal Pilote où le meilleur côtoyait le pire… On se disait déjà, dans l’après-68 : quel gâchis… Comment un dessinateur d’un tel talent peut-il perdre son temps à illustrer des scénarios de tâcherons, volontiers réactionnaires et parfois même franchement d’extrême-droite ?). Sans négliger Al Crane, son western en collaboration avec Lauzier dont je n’ai gardé à peu près aucun souvenir (ayant zappé les deux albums publiés jadis dans la très cheap Collection Pilote et pour cause d’absence d’affinité avec ce scénariste qui ne me semblait pas être aussi fin que son dessinateur). Le retour en faveur de ce dernier nous permettra peut-être de réviser cette (absence de) jugement. Dans le n°38 des Cahiers de la bande dessinée (paru à l’automne 1978), Lauzier confirme qu’Alexis possédait la « véritable élégance » qui conduit à se montrer discret. « Je n’ai jamais su s’il aimait mes scénarios. J’aurais voulu qu’il me le dise, au moins une fois ! je lui demandais de temps à autre. Il restait évasif et souriait à la façon d’un lord anglais à qui on pose une question trop « personnelle » ».

Mais c’est Fred qui aura été le scénariste le plus fécond ; celui qui aura su tirer profit de l’excellence de son dessinateur tant dans le domaine de l’humour que dans celui du réalisme. Une belle réédition de Time is money manquait cruellement. C’est chose faite. On pourra regretter que toutes les planches originales n’aient pas été accessibles (ce qui fait que certaines pages manquent de précision dans la reproduction du trait) ; mais le fait est que cette première édition en noir et blanc est une bénédiction (même si, dans le souvenir, les couleurs d’origine étaient acceptables ; et quand on songe à la mise en couleurs et à l’impression désastreuse de Cinémastock en 1974, on se dit que ce n’est pas plus mal).

Fred — qui a été scénariste pour de nombreux dessinateurs dont la plupart étaient aux antipodes de son univers — insistait sur la proximité qui s’était rapidement établie entre Alexis et lui. Il est clair, en tout cas, que l’influence de Fred se retrouve dans les essais en solo du dessinateur (on songe à l’arbre à clowns — p.26 de L’intégrale Fluide — d’où ces derniers tombent comme des fruits trop précocement mûris, idée typiquement fredienne, s’il en est). Tous deux avaient en commun ce caractère anglais, un humour plutôt réservé et de belles bacchantes. Sans oublier l’essentiel : la mélancolie.

Lors d’un de ses rares entretiens (pour le fanzine Schroeder en 1973), Alexis résume en quelques traits la singularité de Time is money : « Deux minables… Un professeur qui a inventé une machine à voyager dans le temps dont il est incapable de tirer quoi que ce soit, et un représentant en machines à rouler les cigarettes à la vapeur, tout aussi minable que le premier… Ce qui est intéressant, c’est que ces types voyagent pour du fric, c’est assez nouveau. (…) L’ambiance se crée à partir des relations entre les deux personnages. Au fond le spectaculaire de l’histoire est assez accessoire ».

Le génie de Fred est notamment dans le fait de montrer le peu de différence entre l’ordinaire et l’extraordinaire. Tout n’est qu’affaire de décalages subtilement construits. Comme toujours, l’humain triomphe dans sa médiocrité — qui est aussi source de génie. L’inventeur de la machine à voyager dans le temps est forcément un cerveau fertile, cultivé depuis ses premiers balbutiements. Et le représentant en machine à vapeur — pouvant rouler une cigarette en moins de trois heures — aussi encombrante qu’inefficace est un corps sans cervelle, un bas du front, chapeauté comme il se doit. L’incipit du premier épisode de Time is money, mélancolique à souhait, insiste sur tous les sens du mot inculte : Sur la lande inculte et désolée un homme inculte se désole de son manque de culture… Cette lande inculte et désolée reviendra en incipit de tous les épisodes, balayée par le vent ou parcourue de troubles atmosphériques violents… Philémon, le Petit cirque ne sont pas loin. Les deux pitres, Timoléon et Stanislas, sont du siècle précédant celui de la naissance des deux auteurs d’Une peau de banane dans le temps ou de Quatre pas dans l’avenir (Fred et Alexis — deux pseudos pour Othon et Dominique). Mais la mélancolie qui se dégage de ces pages noires et blanches n’en en rien romantique. Elle naît de la représentation d’un monde en voie de disparition — un monde bien plus archaïque qu’il n’y paraît. Et cette suite d’épisodes ne narre pas autre chose que ce qui demeure chez l’homme à travers les âges : sa bêtise et sa folie qui ne cessent de s’accorder pour nous tirer les larmes sèches de ce rire humoral, désespéré, mais d’une extrême générosité, qui est le propre de Fred.

Car, comme dans la plupart des histoires où l’on fait usage d’une machine à remonter le temps (circulant dans les deux sens), une morale pessimiste finit par se dégager, insinuant qu’au fond ce que le passé et le futur ont en commun, c’est de véhiculer encore et toujours les mêmes tares propres à l’humanité, qui ne cesse de progresser sur le plan technique, sans pour autant acquérir quoi que ce soit qui la rende plus sage, plus juste, plus supportable.

Mais ces fous, ces incultes, ces râleurs, ces cupides, ces inventeurs, ces ratés — je ne parle pas là de l’un ou de l’autre, mais de l’un et de l’autre — nous les aimons. Lire et relire les aventures de Timoléon et Stanislas est d’abord un acte d’amour. Voire de foi ! Envers la bande dessinée — ici à un de ses sommets…

Coda

Au deuxième trimestre de 2016, deux livres particulièrement réussis sont sortis à L’Association. Pour mille et une raisons, je me réserve d’en parler un peu plus tard. Mais je désire néanmoins les nommer au cas où cela puisse contribuer à faire naître, chez quelque lectrice ou lecteur de passage, le désir d’aller les découvrir en librairie. Ce sont Rocco et la toison de Vincent Vanoli et RG d’Emmanuel Rabu et Jochen Gerner. Parmi ces raisons, il y a l’amitié. Difficile de parler de qui vous est proche. Mais, quoi qu’il en soit, je garde précieusement en mémoire que L’amitié est le titre non hasardeux d’un livre du plus puissant critique du siècle passé : Maurice Blanchot.

Mais peut-être pourrait-on se quitter en relevant simplement, sans les commenter, deux fragments de Walter Benjamin, extraits de Sens unique :

« Convaincre est infécond. »

& :

« Le travail d’une bonne prose comprend trois stades : un stade musical où elle est composée, un stade architectonique où elle est construite, et finalement un stade textile, où elle est tissée. »

Dossier de en juillet 2016

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