Pourquoi j’aime lire (le) Manouach
Disons les choses dans l’ordre et selon une certaine vérité, comme il n’y en a aucune de finale et de totale aucune : j’aime lire (le) Manouach. Je parle ici de l’auteur par le biais ces livres et le langage artistique qui en résulte. J’entends bien vous parler de ce virage « manouachien » dans la bande dessinée, étoffé par cette branche spécifique de comics contemporains, qui portent le nom de leur auteur, tant « one-man-band » que CEO d’une étrange entreprise internationale s’affiliant de nombreux participants très divers et variables, sur de très courtes ou plus longues durées. Je vous parlerai donc ici de l’auteur Ilan Manouach, évidemment, mais aussi de cette « tendance » — il ne réfute pas le mot, je le sais — qu’on nomme d’après lui « conceptuelle » en raison des « conceptual comics » (les siens et ceux des autres), autrement dit « spéculatives », « synthétiques » ou « génératives », dépendamment qu’on mette l’accent sur l’intention, le fonctionnement, les méthodes de création ou la supposé réception des objets publiés en question. Je dis bien « objets » car l’un des objectifs de l’auteur et de l’entreprise dénommés Manouach c’est bien d’enfin ( !) positionner la bande dessinée comme un objet culturel pleinement contemporain — voyez là-dessus son Estranging Comics. L’entreprise manouachienne offre un étrange écho à l’objet culturel « non-identifié » que Groensteen indiquait en 1996, mais qui est depuis clairement suridentifié : « la bande dessinée c’est ceci, c’est cela, patati, patata ». Si la définition de « la » bande dessinée reste plus que jamais élusive, ses pratiques restent malheureusement, et cela malgré sa grande diversité, assujetties à une image toujours homogénéisante ou stéréotypée : le mainstream et la bande dessinée commerciale d’un côté, les indépendants ou l’alternatif de l’autre, le canon historique quelque part au milieu. Depuis belle lurette, la multiplicité bédéistique est claironnée, surtout aux rentrées littéraires et à l’annonce des festivals, mais ses représentants officiels (musées, institutions) peinent encore trop souvent à saisir sa très actuelle hyperdiversité à l’échelle globale et ses déplacements dans de nouveaux champs « limitrophes » (sic).
La bande dessinée mise à… la page
En revanche, les objets publiés par l’auteur et l’entreprise Manouach — je différencierai les deux tout de suite — misent entre autres à rétablir un rapport plus productivement aliénant, ou moins bêtement familiarisant. À très juste titre, nous avons d’ailleurs été rappelé récemment de l’esprit obscènement « familial » de la bande dessinée. Aussi « le Manouach », pour indiquer ici un « tout » ouvert, dynamique et en évolution constante et avec ses paradoxes-mêmes, s’efforce non seulement à faire sortir les comics de leurs cases bien douillettes, de leurs reflexes trop rodés, trop confortables voir réactionnaires, de leurs lourdes présuppositions dociles et économiquement trop bien entérinées de tous les côtés de cet art et de cette industrie mondialisée. Les livres et autres parutions de Manouach (productions installatives et participatives, articles, manifestes, collaborations diverses) sont d’autant d’avatars d’I.M. qui matérialisent une forte volonté sans le moindre relâche, celle de mettre la bande dessinée sèchement à la page, si nécessaire de la faire sortir de ces gonds, et de la confronter au monde actuel où non seulement le (post)digital a la donne mais ou le « culturel » tout entier est foncièrement en prise avec ses propres conditions. Le moindre marxiste de base vous dira que ça a évidemment toujours été le cas, mais il serait vraiment con de ne pas vouloir lire l’impact colossal et catastrophique qu’ont les industries et capitaux globaux, rehaussés de leurs pouvoirs sémio- et technocapitalistes (pour reprendre du jargon cher à I.M.), sur ce qu’on appelle encore mièvrement nos « cultures », nationales ou non, et qu’on les perçoive comme « patriarcales », « capitalistes », « écocides », « anthropocènes » ou différemment.
Bombe à échos
Premièrement, Ilan Manouach, l’auteur pas la personne (différence majeure malheureusement ensablée dans trois décennies d’autobiographite trop souvent grossière), est un pirate. Je me rappelle ma première rencontre avec l’auteur, c’était à mon premier boulot, chez le distributeur flamand Pinceel pour qui alors je diffusais très brièvement sur le territoire belge les jolis titres du Comptoir des Indépendants.[1] A cette époque-là, je ne connaissais pas grand-chose à la bande dessinée alternative et expérimentale et la rencontre avec Frag (2007) de Manouach fut l’une des rencontres décisives pour mon amour de « l’autre bande dessinée », qui évidemment est un mirage, du moins un imaginaire sinon un idéal (trop souvent usurpé). Frag fit l’effet d’une très subtile bombe tant j’étais intrigué par son relatif « hermétisme » (mot horrible que j’affectais à cette époque), donc sa complexité, sa poétique, l’attractivité un peu contraire mais intelligente de sa maquette en tant qu’objet-livre. C’est encore toujours un de mes livres de bande dessinée préféré. Le dessin y est méchamment « recherché » et quasi-« naïf » en même temps, tendancieux comme il répond aux préceptes de la bande dessinée « alternative » d’il y a vingt ans tout en les déconstruisant subtilement, les dépassant donc. Pour le reste, il y a deux décennies, j’étais (et je suis encore toujours) ébahi par ces beaux-livres que produisaient le Frémok, les bandes dessinées singulières et saillantes de La Cinquième Couche, les récits intègres et exploratifs d’Atrabile etc. Dans ce contexte, Frag m’avait frappé comme… un ovni justement, encore plus « autre » que ces autres déjà très autres — moi qui vivait dans le pays des Vandersteen où l’on fête surtout ses petits-enfants hauts en couleurs mais souvent assez pauvres en vitamines. Frag, et donc ce « Manouach », c’était un court-circuit, c’était l’étrangeté enfin arrivée de plein fouet en bande dessinée ! Ce n’est pas étonnant que pour les bœufs son claquement ne se fait que sentir bien plus tard.
Attaque productive
Dans la période où l’auteur Ilan Manouach sortait un nombre de bandes dessinées dites « conceptuelles », j’étais engagé dans un doctorat de recherche-création, entre autres dirigé par le xylographe Olivier Deprez. C’était un peu de loin, comme par échos et à rebours, que je me mis à la page de titres consécutifs comme Katz et Metakatz (2012-2013), Riki Fermier (2015) et Tintin Akei Kongo (2015). C’est clairement un autre auteur que celui de Frag (2008) qui se présentait là. En rétrospective, on pourrait dire que cette série de livres, peut-être culminante avec son Abrégé de Bande Dessinée Franco-Belge (2018), reflète une période de piratages disons « interventionnistes » : Manouach commente et provoque la bande dessinée en réarticulant de façon critico-poétique quelques « classiques » de la bande dessinée d’après-guerre. Cette bande dessinée était devenue canonique et faisait (et fait encore), consciemment ou non, figure d’étalon par rapport à sa supposé identité, ses thèmes et « contenus », ses « formes », figures et motifs, ses expressions, énonciations et injonctions, ses présuppositions tant vis-à-vis du Monde que face à sa/son ch(è)r/e (petit) lecteur.ice. Je ne ferai pas l’analyse de cette période très fertile dans l’œuvre alors encore en plein essor de l’auteur Manouach, elle a suffisamment et brillamment été faite ailleurs.[2] Si Manouach s’affirmait là en tant qu’auteur-pirate, c’est à dire aliénateur, usurpateur, commentateur, contrebandier, disque-jockey etc., c’est qu’il n’était plus « simplement » le « poète » ou « musicien » un peu exotique auquel on aurait pu l’identifier auparavant, le classant (et l’oubliant) dans la veine des Fred et autres « doux-rêveurs » poétiques et inoffensifs qu’on se prête entre artistes ou « gens du métier » justement. Dès 2012, Manouach était devenu au moins le nom d’un auteur en mode d’attaque productive, de création non seulement « contestataire » ou « à plein pied dans son temps » mais justement provoquant, qu’on aime ou non, des débats et des discussions nécessaires, « dans et en-dehors » du métier (sic : fausse division), à coup de remaniements très stylisés. Son Noirs (2015) reste un des plus « beaux » livres en images de ces trente dernières années : la critique, l’esthétique et le concept n’y forment qu’un dans une évidence lyriquement grinçante et hyper-attractive. Derrière ces livres, je m’imagine un Ilan Manouach, légèrement « Diabolo » (Muttley) de la série animée Les Fous du Volant, ricanant derrière sa cape chaque fois que tout se plante… Notre première rencontre en personne en 2020 autour du projet Post-Comics me dévoila une personne très aimable, bienveillante et intègre, foncièrement en prise avec « son temps » et ce satané foutoir — ou : productive messiness pour reprendre le mot d’Erin La Cour — qu’est l’univers de la bande dessinée et le monde de l’édition. C’est bien à cette même période qu’il en avait déjà largement étendu le domaine par son projet protéiforme nommé Shapereader (2015 et plus), tout en s’étant engagé aussi dans un doctorat dans les arts à l’université Aalto en Finlande.
Figures hyperboliques
Une sorte de « blanc » s’est en effet annoncé autour de la publication de Blanco (2018), bande dessinée conceptuelle par excellence et aboutissement logique de sa série « interventionniste », critique et commentatrice : un album littéralement blanc, le support moins « vierge » que basique et prototypique de tout un pan de la bande dessinée franco-belge, et connu sous le nom de « 48cc » relevé par JC Menu. L’auteur-pirate Manouach semble y atteindre un moment-neige, se refait comme une pureté, d’autant plus effective qu’elle est tout son contraire : il met et montre « la bande dessinée » (encore celle d’après-guerre avant tout) à nu. Toutes ses « formes et contenus » sont justement transposées dans son Abrégé (2018), du reste un grand format : d’un côté le 48cc vidé, littéralement blanchi et donc réduit à son étymologie (« album ») mais pas du tout excusé de ses torts et travers, d’un autre ses inscriptions « typiques » recolletées et redistribuées de façon freejazz dans un résumé qui en fait l’économie pour l’auteur et ses lecteurs. Manouach nous montre la bande dessinée canonique (pour le peu qu’elle existe vraiment) comme ce qu’elle est « au fond » : rien qu’un format, un support, un nombre de pages en papier légèrement glacés sur lesquelles on projette un tas de choses et qui fait le beurre d’un métier et surtout d’une ou plusieurs industries. Et puis, ses figures hyperboliques, comme électrisées, qui soutiennent ces discours, fantasmes, idéologies, suppositions… et tout ce qui peut aller avec. En somme, le pirate, couteau aux dents, lâche le butin, fait couler le trésor, dans un effort concret de nous démontrer que le vrai gain n’est pas pour qui détient tel ou tel héritage, pour qui peut se vanter ou non d’appartenir à… ni de pouvoir faire main-basse sur… En volant « la bande dessinée » et en la réduisant d’un coup à sa possible classification, Manouach la sauve tout en la dépensant, il la « viole » sans ne la violer ni la violenter vraiment, pour parler de façon un peu derridienne, il l’excède en montrant ses excès et en les coulant. Il s’agît donc bien plus que d’un sommaire geste en écho à la tournure archivistique en art contemporain : l’Abrégé d’I.M. procure ce que promet son titre, c’est à dire une forme brève, un raccourci, donc un court-circuit de cette fameuse bande dessinée dite franco-belge. Comme geste d’artiste à un niveau plus individuel, cette réduction est à mes yeux tout aussi évidente et nécessaire qu’elle résonne avec le sous-titre de mon propre Fragments (très différent et plus) récent : « pour en finir avec la bande dessinée. » Évidemment, dès qu’on est « dedans », même mal, on n’en sort jamais, on n’en finit jamais, de plus qu’il n’y a finalement jamais ni dehors ni dedans.
L’objet-bd nouveau est arrivé
Depuis ce tournant, cette mise à blanc, suivie d’un petit Cascao (2019) littéralement blanchi à la machine à laver, un Manouach tout neuf s’est annoncé : il avait évidemment grandi, pris de la place depuis les interstices des précédents. Il s’agit d’un Manouach qui s’annonce comme entreprise, disséminée par des projets en diverses sortes de collaborations, publiés par plusieurs éditeurs, souvent en synchronie organisée, et présidé par un auteur-CEO, chercheur, consultant, communicateur, critique culturel et conférencier dénommé Ilan Manouach, s’exprimant sur les réseaux dits sociaux, sur des plateformes et sites spécialisées en rapport à la bande dessinée, le monde de l’édition, la recherche académique etc. Manouach reste « un auteur » de bande dessinée, mais est bien devenu l’exemple par excellence de ce que Giorgio Busi Rizzi appelle le « networked author », comblé d’un « auteur algorithmique », mettant ainsi à mal le modèle trop chéri de l’auteur unique et singulier dérivant du génie romantique. Le paradoxe est évidemment que Manouach est tout ça en même temps et surtout rien de cela — à nouveau, je ne parle pas de la personne civile : I.M. est comme une marque évanescente et répétitive, dynamique car changeante mais renforcée à chaque publication toujours surprenante. On pourrait très facilement vouloir relever le « canular », renchérir sur la supposée « facilité » de ses projets les plus récents, augmentant à toute vitesse les comics de moyens digitaux divers : microworking, intelligences artificielles, collection massive ou vol de données. On peut l’accuser de détruire les fondements du neuvième art, de pirater, de spolier, de copier, voir même de collaborer avec les ennemis complotistes et techno-capitalistes.[3] On s’y tromperait foncièrement ; l’auteur Manouach, tout en étant toujours un peu l’un de ces aspects aussi éphémères que chimériques et dérisoires, reste jusqu’à nouvel ordre un auteur, certes génial et multiforme, porté par une personne bel et bien existante, de chair et d’os, s’attelant avec une verve incroyable à une tâche besogneuse et répétée, néanmoins exaucée comme un chant, une longue déambulation, une infinie variation subtilement modulée et parfois saccadée. Manouach est un auteur (pas seulement de « bande dessinée » ni de « comics ») dont le nom apparaît toujours sur ses diverses publications (livres, projets, articles) ou sur les colophons indiquant en fin de publication « du même auteur » — un auteur en réseau, faisant appel à de multiples collaborations. Tout en s’impliquant ces dernières années de façon foncièrement éthique, en tant que chercheur-créateur, dans les tentaculaires questions concernant la création et les intelligences artificielles, voir le post-digital en général, Manouach reste cet auteur qui met l’objet-bd (mais qu’est-ce encore au fait ?) à la page et qui exerce comme une maïeutique de la bande dessinée contemporaine : chacune de ses interventions, publications ou commentaires tentent de faire passer l’objet-bd, non comme ovni, ni comme on le connaît, c’est à dire trop familier, dans le siècle présent. Pour le dire avec les mots des auteurs d’une tout aussi éphémère mais délicieuse Encyclopédie des Bandes Dessinées (pluriel !) sous la direction de Marjorie Alessandrini (Albin Michel, 1985) : « Et d’ailleurs, la bande dessinée n’a-t-elle pas toujours été à la fois un art et une industrie ? C’est même ce qui a toujours fait son ambiguïté, sa force et ses limites. C’est aussi pourquoi, dans les années qui viennent, elle sera forcément liée à toute une créativité moderne, à la fabrication de « nouvelles images », comme à l’expression d’une nouvelle sensibilité, de nouveaux styles de vie. »
Machines à faire parler (ou écrire)
Pour finir — ni avec Manouach ni avec les comics, et les deux sont fatalement liés — c’est bien un livret récent que je voulais souligner. Son Reading (2023) propose une col-lection, il faut le dire, de cases de l’univers de Walt Disney, les bandes dessinées autour du personnage Donald Duck surtout. Comme l’indiquait déjà précisément le titre d’un de ses livres précédents, Harvested (2016), plusieurs des travaux de Manouach sont le fruit d’une moisson précise et automatisée dans telle ou telle base de données, dans le cas de Reading un corpus de bandes dessinées de la maison Disney. Manouach y a recolleté des vignettes montrant des lettres (le mot est tout aussi équivoque en anglais qu’en français), le plus souvent tenues en mains de personnages fictifs, lisant ces lettres tout aussi fictives, mais aussi des vignettes représentantes des tas de papiers sur tel ou tel bureau, des documents étalés par-ci par-là, une pancarte, une carte au trésor etc. Reading est un beau livret très actif, un objet post-comics bien fignolé, au format carré, petit, malléable, à couverture cartonnée rouge vif, arborant des figures fantomatiques en négatif, des lettres tout aussi volées que volantes, et contractant titre et nom d’auteur comme dans une paraphrase résumant toute l’œuvre de Manouach ou son véritable but : Reading Ilan Manouach. Lire ce petit livre intitulé Reading (et Manouach en a fait tant d’autres, souvent démesurés) est comme lire un résumé de l’œuvre manouachienne (en elle-même résumant et déployant) : en effet, on lit Ilan Manouach, c’est à dire le geste répété de cet auteur par une bande dessinée typique pour lui, fruit de moisson digitale et de piratage critique mais néanmoins amateur, consciencieux, respectueux, bref, « fan ». On lit, dès la contrastante couverture intérieure vert foncé, des bribes de bandes dessinées volées, collectées mais réarrangées, réordonnées dans un nouveau Tout ouvert et dynamique, qui implique bien plus qu’on y lit directement. Comme avec son Fastwalkers (2021), par exemple, on peut essayer de lire en série ou séquentiellement, mais c’est surtout « localement », par cueillette donc, qu’on doit lire, se faisant soi-même une « idée » ou une « impression » d’un tout méta-narratif, critique, commentateur et en perpétuelle formation : c’est décidément un texte « ouvert » mais surtout translinéaire, transdiscursif, intertextuel etc. Cette « loupe », cette « lunette », cette « focale » sur tant de moments « lus » (par les personnages et nous-mêmes, donc les lecteurs « fictifs » et « réels ») « dévoile ainsi leur fonction narrative et leur rôle catalyseur dans l’introspection, dans l’évolution des personnages et dans les rebondissements inattendus de l’intrigue » comme indique l’explication sur le site d’un des éditeurs. C’est vrai, et tant d’autres approches seraient véridiques tant elles répondraient à ce qu’une méta-bd et bande dessinée conceptuelle, tant un texte s’autodésignant peut générer de commentaires et de réflexions pertinentes ou non, d’ailleurs, comme le fait chaque « machine à faire parler », pour reprendre le terme au centre de la « lecture » de Jacques Derrida en postface à Droits de regards (1985) de Benoît Peeters et Marie-Françoise Plissart. Reading, et j’allais rajouter Ilan Manouach, s’offre en effet comme une machine à faire parler… ou non, mais en tout cas une machine textuelle délicieuse, tout aussi légère qu’elle peut se faire profonde, dépendamment du regard qu’on porte sur ces maintes vignettes. Certaines images plairont plus au fan ou au flâneur peu soucieux d’importances quelconques, la chercheuse y trouvera un objet sur lequel se pencher si elle s’intéresse aux représentations de lectures et de lecteurs dans la bande dessinée américaine animalière par exemple, les bédéistes nostalgiques y trouveront de quoi rehausser leur palette de lettrages rétro, etc.
Etc.com (vignettes et lettres volées)
Bref, autant de lecteurs et de lectures possible de ce Reading, qui fait office de livret-cadeau, d’objet-collector ou d’abrégé (encore !), cette fois-ci de comics américains. On y sera peut-être moins dérouté, moins aliénés qu’avec d’autres publications d’I.M. mais ce sont ici surtout les échos textuels qui peuvent avoir une sonorité légèrement distante voire mélancolique dès qu’on lit les textes (lettres, dialogues et autres) sélectionnés et présentés dans Reading comme d’autant de possibles paraphrases de Manouach, de la bande dessinée, de la lecture etc. Pareils effets sont toujours très brefs, locaux et le plus souvent évanescents mais ils subsistent en douce, affectent une certaine hantise qui inévitablement fait partie du projet manouachien. (Son Frag en attestait déjà fortement, focalisant sur trois squelettes sur une barque en pleine mer.) Je pourrais en isoler plusieurs, j’en retiendrait deux, sur des pages adjacentes en l’occurence. Deux mains (celles de Mickey) tiennent et donc nous montrent une lettre blanche sur un fond rouge bordé d’un phylactère de pensée (celle de Mickey encore) n’incluant qu’une marque d’exclamation. La lettre affiche : « Dear police dept., » et je continue en traduction libre : « Je compte cambrioler toutes les banques de cet état. Je vous préviens clairement. La prochaine sera First Trust & Savings. Bien à vous, le Bandit Evanescent. P.S. : N’essayez pas de m’arrêter ! Ça ne sert à rien ! Ha-ha ! » Par-delà l’effet auto-référentiel évident qu’on peut assigner à ces lignes, confirmant le piratage créatif incessant de Manouach et tant d’autres dans l’histoire de la bande dessinée et de l’art en général, cette case faisait d’autant plus écho avec cette case hergéenne tout aussi fantomatique que j’avais inclue dans mes propres Fragments (2024), montrant les doigts de Tintin mais ne laissant que les mots « je vais mourir — le diamant — l’oreille ». Face à la lettre du bandit évanescent, encore une fois les gants de Mickey, maintenant sur fond bleuâtre grésillant (en raison des points d’impression agrandis), tenant une lettre carrée comme le livret Reading lui-même : « Beware ! Leave at once ! I’m tired of playing games ! » Suivi de la marque figurative du signataire, une patte de mammifère : une tâche ovale et les trois traces de ses petites griffes. Une fois de plus, l’auteur de la lettre volée, indiquant en passant l’auteur du livre voleur, ou le lecteur lui-même, qui lit et « collecte » à l’instant précis de sa rencontre avec l’image moissonnée, se fait remarquer comme absent-présent par une lettre laissée, une marque ajoutée… Nous sommes donc tous invités à lire, donc à « voler » dans cet infini jeux de cache-cache, de (re)présentations et de recollections, de (re)découvertes et de souvenirs, d’implications et de distances. Il est pour le reste grand temps de finir (sic !) ce texte-ci en citant Manouach citant les auteurs réappropriés (Barks, Disney e.a.) : « Oh, my goodness… he did ! Good by crule world I am going to the Lake ! Zeke Wolf » (les fautes d’ortographie étant volontaires). Ou encore mieux, ce Donald Duck fatigué, affaissé dans son fauteuil bleu sur fond jaune, lisant une bande de papier écrite sans fin, submergeant la vignette, ne laissant qu’apparaître ses trois petits neveux apeurés tandis que leur oncle lit à voix haute : « Etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc… »
Notes
- Pour ceux qui comme moi ont commencé dans les back-ends, ou les connaissent — les « gens du métier » donc — se rappellent cette boîte à Montreuil qui, il y a un quart de siècle, diffusait et distribuait la majorité des éditeurs de bande dessinée francophone dite « indépendante » : L’Association, Atrabile, le Frémok, la 5c, Six Pieds Sous Terre, etc. J’avoue que mon passage y fut bref.
- …comme par exemple ici.
- Voir les discussions sous son article récent en défense des comics synthétiques sur The Comics Journal.
l’autre bande dessinée

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