Retour Fiévreux

de

Cosey, ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
Ça aura décidément été un Angoulême plein de surprises… Je ne sais pas de quel brainstorming de petits génies de ouf a été accouchée une telle idée, mais sachez qu’ils nous ont fait une volière, cette année, dites-donc ! Une volière à auteurs ! Ils nous ont encombrés à l’arrivée de petits bracelets ridicules en nous spécifiant que c’était un signe de distinction, un truc VIP, en nous invitant à nous masser le soir dans une ridicule yourte à conneauds en bois, bar spécial auteurs, rien que ça, pour qu’on s’y fasse des trucs d’auteurs, des conversations d’auteurs, des danses d’auteurs en buvant des bières d’auteurs à prix d’auteurs. Épatant. On rêve que de ça, nous, les auteurs, en festival. Un entre-soi total. La race des seigneurs.
Mais qui peut sincèrement désirer un truc pareil ? Quel genre de gland peut vouloir d’une boum morne dans chalet suisse circulaire avec des auteurs de bande dessinée partout quand la ville est pleine de vie dehors, de concerts, de terrasses joyeuses et animées, de rencontres possibles avec des éleveurs d’opossums, des peintres sur chats, des haltérophiles et, allez, je vous le concède, également, des auteurs de bande dessinée bourrés ? J’aurai passé moins de trois minutes d’une curiosité nocturne désœuvrée (de grands mystères avaient été faits sur ce qui se passait là-dedans) pour y découvrir la tentative étrange de reconstituer à échelle 1/10e un dimanche après-midi en compagnie de Jacques Martin en 1982, à 17h.
Je sais pas ce qu’ils nous mijotent pour l’année prochaine. Un arbre à singes, sans doute.

Bon. Cette année, j’ai décidé de vous causer aussi de ce qui m’avait moins plu dans ma récolte. D’habitude j’en cause pas, mais là j’écris depuis mon lit avec une grippe, ça me rend plus ronchon. Heureusement que j’ai un tas de bande dessinées à lire. Et je mentionne aussi les miens ; je les ai découverts en même temps que les visiteurs cette année, parfois après eux. Ils font partie, avec tous les autres, de la cueillette d’Angoulême 2017.

1) Dancing in the carrelace, par Marine Pascal, chez Bande de. Il y en avait plusieurs exemplaires, c’est déjà un miracle : Marine Pascal utilise son temps et son énergie à rebours du siècle. Elle taille le papier au stylet pour faire ses titres en défonce, elle coupe, colle, tend des fils fragiles entre les pages dans lesquels viennent se piéger de frêles confettis. Elle éprouve la limite de l’ouverture, interdit toute brusquerie. Livres au bord de l’auto-destruction. C’est un rien dans lequel viennent s’engouffrer toutes les manipulations du monde, auxquelles nous pensons si peu quand nous concevons et fabriquons des livres. Une de mes plus jolies découvertes de cette année, évidemment au Off.

2) Harvested, de Ilan Manouach, à la Cinquième Couche. Livre tout d’arrière-plan, livre d’art dissimulé dans un livre de cul. La fameuse idée qui devient livre. Pour la faire exister. Et une fois chose faite, du livre, que vit-on ? toujours la même perplexité. Ni vraiment bon ni vraiment nul, une expérience éditoriale de plus pour Ilan dont je me prends quand même à rêver qu’il revienne à la bande dessinée, discipline dans laquelle il est infiniment plus singulier que dans celui dit de l’art contemporain (typologies évidemment purement sociales : la bande dessinée EST un art contemporain). En gros : je suis perplexe.

3) Turkey Comix n°25, chez The Hoochie Coochie. On atteint le sommet du joyeux bordel avec ce numéro en triptyque globalement très réussi, dans lequel l’expérimentation semble avoir contaminé tous les aspects du collectif. Très peu de fausses notes, beaucoup de joie, des découvertes également (mention spéciale pour les travaux de Noémie Lothe, de Barbara Meuli, de Jonathan Daviau et de Charles Mieux dont j’attends avec beaucoup d’impatience tous les développements).
Un plus : il est assez lourd pour assommer le rédac chef de Pandora avec ses prétentions ridicules à incarner le renouveau des revues de bande dessinée.

4) Loïc Largier, Revue 1.25, numéro 21.

4b) 24 dessins, de Loïc Largier

4c) HCC#2, de Loïc Largier

4d) Couverture, de Loïc Largier

4e) Traits ténus. Catalogue d’une expo consacrée au dessin avec Loïc Largier, Blandine Manhes et Éric Vaudatin

Encore une pleine brouette de Largier, dont décidément le travail ne me lasse pas. Combien de fois j’aurais imaginé qu’avec une série si restreinte de conditions de création il allait rencontrer son seuil, sa zone d’écho, le point d’essoufflement ? Hé bien non, il avance avec une régularité stratégique les frontières de son territoire plastique et poétique, livret après livret, série après série. Il a déjà plus de plagiaires que de vrais lecteurs, comme tous les grands auteurs.

5) 3#6, par Sarah Fisthole, Mike Diana, Danny Maltais, chez The Hoochie Coochie. Hm. Ce qui ressort de la lecture de ce sixième opus de l’obstinée, disparate et excitante collection #3, c’est un sentiment plutôt pénible de totale disjonction entre l’objet supposé de ce livre — censément renversant — et ses enjeux narratifs — qui ont ici de stables socles de ciment. Tout y suit un rythme sage, poussif, linéaire, sur des pages ordonnées et proprettes, des cases sans faux pas, une distribution sans écart des voix, des situations, des figures. Comment pourrait-on mieux rater un tel objectif ? La pornographie du discours pétrifiée dans le puritanisme de la narration… Les 120 journées de Sodome racontées par Greg. Voilà trois versions du même plantage pour un livre globalement inutile, comme l’est cette étrange précaution en quatrième de couverture : « pour public averti qu’on est ni des bigots ni des pédophiles« … Ni des gentils ni des méchants ? C’est ce qui s’appelle faire la révolution avec l’autorisation des gendarmes, comme dit Eco. On avait compris. Des fois, pourtant, il faut au moins oser démolir un petit truc au passage pour pouvoir avancer.

6) Première fraîcheur de Oriane Lassus, Arbitraire. Rarement un récit aura été conduit à ce point par le dessin lui-même : archipel de lignes vibrantes sur les ailes des écailles, tressage en lauzes des mailles de laine sur un pull, faisceaux nerveux des légumes, ce sont ces réseaux de traits qui invitent à suivre de très légers glissements du quotidien dans un fantastique incertain, touchant à la fois les moments du récit et leur mode d’enchaînement.

7a) Mes sorties du début d’année : Museo infinito, chez Ion. Dessins nés de rencontres avec des morts chéris dans quelques villes italiennes.

7b) Communes du livre, chez Adverse. Point de départ, je l’espère, de quelque chose. Sans la librairie comme système, avec les libraires comme forces imaginantes.

7c) sous les bombes sans la guerre, chez Tanibis. Pont historique et plastique tendu entre Top et Pif, les deux créatures de Arnal, tissage dans lequel peuvent venir s’insinuer tous les rapports père fils du monde devant la mort au travail dans un corps à son terme. Figures d’arrière-plans du communisme, de la foi, des œuvres d’art italienne, du mutisme dans lequel s’enferre celui qui agonise. Ce livre étant proposé en ferme aux libraires, vos chances de le croiser par hasard sont sans doute bien faibles. D’où cette notule. Il sera disponible en mars.

7d) Docilités, à la Cinquième Couche. Il est là, mais pas vraiment. La sortie officielle — et sa disponibilité en découle — est dans quelques mois. Nouvelle couverture.

8) P-FE/FRAF de Ville Kallio, dans la collection Mini Kus ! Renouant avec la tradition des sombres récits de s.f. apocalyptique et leur noirceur politique, ce fascinant petit récit guerrier fait appel à toute une gamme low-tech de la création infographique pour produire un monde saugrenu et agressif de pixels et de plans saturés : chromies criardes et étriquées des palettes 80, fondus bichromes en nuages de pixels, cohabitation de trames appartenant au monde de l’imprimerie et de trames arides appartenant à celui de la discrimination de seuil en bitmap, rares arrachements à la page par des masses flottantes d’une 3D rudimentaire, parfois formalisée par des grilles matricielles de points comme sous l’effet d’une vieille imprimante à aiguilles, ce sont plusieurs couches historiques prestement tressées de l’image numérique par lesquelles Ville Kallio vient enrichir la minuscule famille des créateurs informatiques qui font de leur pratique le siège d’une nouvelle beauté ; chacun à leur manière — et ce livre tout particulièrement — vient briser les lignes entres lesquelles on croit tenir la création numérique et les séparations qu’elles sont censées établir dans le champ du sensible, du tactile, de l’individué, du charnel. C’est délicat, sans doute pas facile à aimer du premier coup d’œil, et c’est entêtant dès qu’on s’y est arrêté un peu. Ce serait dommage de passer à côté de cette magnifique petite chose sans vraiment la voir.

9) Mathematical solutions for a global crisis par Jesse Jacobs, dans la collection Mini Kus ! On ne le dit jamais assez, que cette collection est une mine. Ce petit Jesse Jacobs vient renforcer mon intuition déjà largement établie par les lectures des deux livres publiés chez Tanibis (Et tu connaîtras l’univers et les Dieux et Safari lune de miel) que ce gars est tout sauf un petit malin un peu trop charmeur. Une vision poétique discrètement complexe et une grande puissance descriptive se dégagent de chacun de ses livres, même les plus modestes. Il approche ici la tristesse métaphysique qui se dégageait du grand film de Jack Arnold, The Incredible Shrinking Man, toujours avec une grande économie de moyens.

10) RIP, de François Henninger, autopublication. Une page d’alluvions. Une vieille page de Rip Kirby adhérente, attirant les particules d’autres pages de Rip Kirby, qui viendront l’encrasser, l’engorger de grumeaux narratifs. Chaque nouveau passage  laisse des débris agglomérés d’images, de cases, de bulles, change la lecture, lui donne une autre direction. C’est simple et magique comme toutes les grandes inventions.
J’ai pas de lien. Faut débarquer chez François Henninger et fouiller partout sous les chips.

11) Polyepoxy – la case la plus copiée, de Bernard Joubert, par la Fondation Paul Cuvelier. Un travail d’édition soigné pour ce petit livre curieux consacré à l’incroyable bégaiement d’une case de Cuvelier par des dizaines de copistes plus ou moins serviles, plus ou moins adroits, pendant plus de dix ans.
(pas trouvé d’adresse pour le commander)

12) Avis des bulles n°200, 20 ans ; numéro spécial de ce magazine destiné au circuit des médiathèques, consacré aux petits éditeurs. Merci à eux de rendre avec leurs propres armes visible l’invisible.

13) Gaïa de Thierry Cheyrol, la Cinquième Couche. Il y a des notions, des motifs, qui semblent ne pouvoir trouver leur solution que dans la bande dessinée : les mondes en formation, la genèse des matières, les conduits mille fois repliés du bourgeonnement organique, les conditions mêmes de la méiose, autant de puissantes images d’une croissance génératrice qui appellent dessins et bandes. Le traitement de tels objets exige une certaine candeur, un certain abandon à leur puissance, pour se laisser hypnotiser par leur mouvement même. Voici un bon moment que je peux croiser  de courts passages du travail de Thierry Cheyrol dans de nombreux fanzines — Œil de vert, Salmigondi, Image sucrée, Graisse animale — mais c’est seulement maintenant, dans ce livre, que je peux découvrir vraiment tout l’intérêt de ce travail opiniâtre. On a le sentiment de voir se mettre en route une machine que rien ne saurait arrêter, une de ces machines poétiques qui, comme les yeux et les boules de Jean-Luc parant, produisent avec le monde un nouage temporel hors de tout filet.

14) Tchouc Tchouc n°1. Premier opus d’un déjà formidable fanzine dont on a peu à craindre l’amerdissement s’il garde son casting de rêve. Peut-être une petite faiblesse ponctuelle du texte quand il s’affirme plus exposément texte, de temps en temps, traînant un peu la patte derrière l’éblouissement du reste. Je chipote. Henninger, Marty et Méthé sont trois types pleins de ressources, de surprises, et ils savent choisir leurs compagnons de route. Cet assemblage tient du petit miracle. Longue vie à Tchouc Tchouc.

15) Golf, de Didier Naud, chez Radio as paper. Le livre le plus drôle de ma récolte annuelle. Dessin inactuel, hors du temps, éloge au passage de la plus grande paresse. Comment ne pas l’aimer ?

16) Gorgonzola n°22, par les éditions de l’Égouttoir. Un numéro plein de bonnes choses (le merveilleux travail des frères Le Glatin sur Polyphème qui approche de sa fin, un beau récit intemporel de Coudray et Reuzé, des pages sobres de Pedro Mancini) et de trucs plus ou moins drôles (nettement dans les plus pour les dernières planches de Texier qui construit patiemment un monde et ses règles affolantes), plus ou moins passionnant (dans les plus pour un dossier émouvant et assez riche sur les gars d’Artefact à qui je dois tant de lectures), dont le voisinage donne une idée du bordel régnant dans la tête de Maël Rannou en matière de goût et de jugement. C’est sans doute très bien ainsi et c’est ce qui doit faire tout le sel de ce fanzine tenace sur lequel je n’aurais pas parié autrefois un kopeck. Je laisse de côté les quelques pages foireuses pour me concentrer sur cet appel : Maël Rannou, si tu m’entends, prends des cours de PAO ! Numéro 22 et toujours pas foutu de pondre un sommaire qui tienne debout, nom de Dieu !

17) The ashcloud magazine de Gregory Mackay, auto-édition  australienne. Toute entreprise humaine, quelle que soit sa prétention à la grandeur est instantanément rendue dérisoire, ridicule, dès qu’elle est touchée par les bandes de Gregory McKay. Sans satire, sans aucune des armes habituelles de la critique, ses récits nous remettent inlassablement et utilement à notre place ridicule. On regrette que seuls les deux premiers récits de cette formidable visite guidée du monde déréglée aient été traduits dans le dernier Turkey Comix. On veut tout !
Comment se fait-il que personne ne se rende compte du génie de cet homme ? Pourquoi ne se rue-t-on pas sur ses moindres notes pour les traduire sur le champ ? Sans doute parce que tout, chez lui, est un art de nuance et de discrétion. Et que les éditeurs de bande dessinée d’humour sont des bourrins.
C’est également avec la plus grande discrétion qu’il bouleverse l’art du livre pour enfant, retrouvant avec une précision troublante le rythme impossible de nos narrations de gosses : ruptures de tempos, latence, reprises brusques d’un cours abandonné, flottaison des possibilités : ce Anders et la comète,qui vient de sortir chez Hoochie Coochie, est le livre qu’il fallait écrire pour tracer d’une ligne ferme l’écart définitif entre enfantin et infantile. Gregory Mackay avoue l’avoir écrit pour donner aux lardons envie de faire des comics auto-produits. Bon sang, s’il pouvait être contagieux !

18) Trou gris de Michel Vachey, chez Adverse. Pendant plus de trente ans le signifiant trou gris flottait au-dessus d’un paquet de photocopies grisâtres fournies un jour par Michel, sans explication, avec des tas d’autres copies de textes et travaux plastiques. Quand il s’est agi, il y a quelques mois, de savoir s’il existait une version moins abîmée de ces merveilleux collages séquencés de trames et vignettes, je ne m’attendais pas à trouver une deuxième série de travaux dans la même pochette (celle des originaux retrouvés), composant en quelque sorte une suite à Trou gris : séquence maniaque de reprises des diagrammes produits par les collages en champs de piqûres d’aiguilles sur des papiers forts. Cette publication bouleversante amène à la lumière d’incroyables expériences plastiques et narratives de 1978 qui rendent compte de la vision puissante traversant l’œuvre de Michel Vachey. Merci à Adverse de rendre ce  livre possible.
On peut se rendre en ligne, pour voir ce que ça donne, ou le commander, pour voir que c’est encore plus beau sur du papier.

19) Idiome et idiots, Brassier, Guionnet, Murayama, Mattin, chez Adverse. Livre et disque assemblant l’enregistrement de trois des plus brillants musiciens de la scène dite d’improvisation libre (source inépuisable de malentendus dont ce livre sait rendre compte) au travail d’un de leurs amis philosophe sur le non-idiomatique que thématisait Derek Bailey.

20) They live while we’re asleep par EMDT, autopublié. S’ils mériteraient sans doute un peu de recul pour laisser s’ouvrir la révolte à son imaginaire et en agrandir l’horizon au-delà de la lutte, ce sont tout de même de bien jolis strips, revigorants et utiles pour qui se surprendrait un peu trop vite à vouloir embrasser un flic (ça parait inouï, mais il y en a que ça tente).

21) Qu’est-ce que j’fais ? de Jean-Michel Bansart et Margaux Duseigneur, chez Knock Outsider Le Vau-za. Dans la riche collection de FRMK qui associe des artistes de-la-S avec des artistes de pas-la-S, je retrouve avec joie le travail de Margaux Duseigneur, pistable depuis quelques années, de salon en salon. En binôme, cette fois-ci, avec Jean-Michel Bansart, elle revient sur son support de prédilection, le calque, pour étendre ses recherches entre prismes et archéologies chromatiques, sur trois cahiers saturés, vifs, rendant quasiment la couleur tactile. Trouvé au Off.

22) Qu’importe la mitraille par Matthias Lehman et Nicolas Moog chez 6 pieds sous Terre. Bon sang, Matthias, Nicolas, qu’est-ce que vous foutez ? ! ! Si je ne savais pas à quel point vous pouvez faire de bons bouquins, je ne ferai aucun cas de ce pensum complaisant, mais là, franchement, y’a de quoi vaciller…  Fallait-il vraiment réunir ces chroniques de Jade et publier ça ? Agencement de vilains petits récits paresseux coincés entre horizon petit-bourgeois et complainte de qui ne l’atteint pas, comme si la question de l’alternativité ne concernait jamais ce qu’on fait (ce que sont les bandes que l’on dessine) mais les conditions dans lesquelles on le fait (le mode de production modeste de la bande dessinée alternative). Déprimant… Il y a une case dans laquelle Matthias pointe d’une flèche un personnage et écrit dessus Pakito Bolino, pour qu’on sache bien de qui il retourne. Voilà qui nous éclaire sur l’intensité des moyens mis en œuvre dans ce livre pour atteindre son but : ce sont ceux de Jacques Faizant.

23) Henninger imprime tout, n’importe quoi, dès que ça passe trop près du photocopieur, zac ! Ici, à deux mains avec son amie, ils bouinent, écrivant et gribouillant tout ce qui leur vient ; c’est bordélique, mal foutu, inutile, massicoté par des sagouins, mais qui n’a pas envie de se faire escroquer par François Henninger ? Bref, j’attends le prochain avec impatience.
(pas d’adresse trouvable pour commander ce truc et tant d’autres)

24) Magnolia de Christophe Poot, chez Nu-tête. Le dessin gracile de Christophe Poot, toujours proche de l’état grippal, ne sauve pas ce livret bien inutilement chichité. Le texte de Goethe est suranné à souhait et gagnerait à être inhumé en allemand.
N’ai trouvé qu’un Facebook. Autant dire rien.

25) New wanted de Laurent Cilluffo, chez Matière. Comment a-t-il pu m’échapper jusqu’ici celui-là ? Conjonction lumineuse, vive, joyeuse, du cinétique et du géographique, pour une page qui change inlassablement de statut. Cilluffo disloque et réorganise les rails de la lecture inlassablement, sans nous perdre. Ce que je n’en dis pas, la présentation de Matière le dit très bien :

26) Atlas rrose semoy, de Hélène Tyrtoff, Innuit Siniswichi et Martial Verdier, chez la Cinquième couche. J’ai fait assez peu de cas jusqu’ici (pour ne pas dire plus) des aventures éditoriales de cette incarnation de Sylvain Paris en album à colorier mondain à tête d’éléphant et corps de nigaud appelée Innuit Siniswichi. J’ai bien du mal à ne pas m’en foutre complètement. Les performers sont le chaînon manquant entre le bodybuilder et le télévangéliste : autant dire que cette discipline a toute mon attention. Mais bon, celui-là prend corps de temps en temps dans des livres de la Cinquième couche, alors je m’arrête un peu. Ça donne ici une publication collaborative étonnante et pleine de force, force gagnée sur la fragilité-même de ses éléments (proximité dangereuse du nunuche qui affleure sous les écritures tremblées, frontières du décoratif sous les calotypes, de la pacotille pop sous la peinture) sans jamais y sombrer complètement. Ce que chacune de ces parties ne pourrait atteindre seule, le montage des trois y parvient régulièrement par quelque chose comme un vrai mouvement de composition général qui reprend toujours la lecture au vol.

27) La ligne de flottaison de Mathieu Bourrillon, par le collectif La Toile. Livre de dessin ouvrant ses potentialités au rythme d’une danse noire. Figure d’un couple, prise dans les mailles du verbe dessiner. Mathieu Bourrillon retourne la peau de l’académie pour redonner de la vitalité au classicisme.

27b) Il travaille pour la gracieuse revue Cairns, sous-titrée empilement graphique aléatoire, au service d’un empilement bien moins aléatoire qu’elle ne le prétend. L’assemblage de dessinateurs est sans aucun doute très hétérogène — on ne peut pas reprocher à Firmin, Préteseille, Loumeau, Taillefer, Bourrillon et Urruty de former une tendance homogène ou une famille consanguine — mais très finement composé. Peu de fausses notes dans cet ouvrage participatif dont j’attends le suivant de pied ferme.

28) Duplex, collectifs mis en forme et publiés par Stefan Nieuwenhuis. Plus que des livres à proprement parler, il s’agit de comptes-rendus d’expériences menées chaque année dans un pays différent par S.N., mettant en relation poètes et auteurs de bande dessinée.

29) Deux suiveurs de Lucas Méthé, chez NA. Le travail de Lucas Méthé a croisé irréparablement d’autres travaux qui sont venus y percoler, qui l’ont très visiblement changé ; ça n’a rien à voir avec la domesticité du plagiat, c’est comme une présence bienveillance d’arrière-plan qui nous dit que la famille des freaks vient de s’agrandir (ceux qui ne voient pas de quoi je parle ne méritent pas plus Lucas Méthé que les auteurs qui l’ont perceptiblement bouleversé). De ces hybridations inattendues, il semble que Lucas Méthé soit enfin né de Lucas Méthé, pour mon plus grand bonheur — moi qui le lis depuis ses tous premiers Haricots malgré ma répugnance totale à l’égard de l’autobiogaphie. Ajoutons à cette salutaire sortie du divan pour le poème, une chromie impossible, qui juxtapose les aplats d’une gamme restreinte de tons désaturés, concourant largement à l’étrangeté de ce récit qui vous engloutit dans le collier de ses micro-périodes.
On peut le commander directement à Lucas Méthé.

30) La traversée, de Kevin Lucbert, à la Cinquième couche. Bien plus que le joli livre d’image muet qu’il semble être à sa prise en main. La grande maîtrise du dessin de Lucbert est une machine rigoureuse, qui ne cède pas pour autant sur sa volupté, au service d’un étrange tour de passe passe permanent joué dans le livre : les pôles conjoints du noir et du blanc ne cessent de traverser les couches haptiques pour apparaître à l’écran optique, se reprendre dans le tissu descriptif, dans l’illusionnisme, pour le lâcher à nouveau et redevenir surface aveugle, sans épaisseur. Va-et-vient troublant, en douceur, dont on ne se rend compte qu’à chaque fois que le tour est joué, obligeant à d’étranges retours de lecture pour traquer le moment où l’on a perdu le paradigme, où l’on a quitté le plan pour se heurter à la figure, où on l’a perdue à son tour pour s’écraser le nez sur la page.
(je sais bien que c’est frustrant, ce non-site, mais y’a personne pour s’en occuper, à la 5c)

31) CZ – VIII de Boris Detraz, chez Chambre Charbon. Faute de pouvoir ramener tout ce qui m’étonne au cours de ces dérives annuelles, je dois choisir. C’était assez difficile, à ce stand ; j’ai pris, parmi les quelques productions du duo Boris Detraz / Makiko Furuichi, celui qui me semblait le plus éloigné de ma pratique ; balayages visibles du scan, mises au point approximatives, fantômes, moirages jpg, une galerie des monstres techniques intriguée par les spectres de la figure toujours-jamais-là. Merci à Makiko pour ses deux étranges et délicates aquarelles qui viendront parasiter à chaque lecture le travail de Boris Detraz. Trouvé au Off.

32) Superstructure n°4, forms & mouvements. Dans n’importe quel salon, le stand qui ne vous lâche pas, celui auquel vous revenez sans cesse, c’est celui de Superstructure. Celui où les livres sont les plus beaux, où vous avez toutes les chances de faire une découverte durablement marquante qui vous mettra en joie jusqu’à votre prochaine rencontre avec un stand Superstructure. Chaque nouvelle publication apporte du sens à toutes les précédentes et hérite de celui qu’elles constituaient ensemble. Superstructure est un vecteur force. Superstructure est un Sim inouï. Seules ombres au tableau : une jolie reliure rudimentaire mais bien fragile. Et c’est toujours aussi compliqué de savoir qui fait quoi (détail important pour qui voudrait suivre les travaux ailleurs. Mais ce coquin de François de Jonge ne VEUT PAS qu’on aille voir ailleurs !) Trouvé au Off.

33) La vida en el presidio, de Apolo Cacho, chez ¡Joc-doc ! éditions bilingue espagnol / anglais. C’est un poème goudronneux qui alterne périodes incantatoires et récitatives, dessinant dans le même bouillon d’impureté totale (l’auteur prend un grand plaisir à bousiller toute résonance harmonique du dessin) des scansions politiques et des formes de récits amoureux qu’un fantastique atmosphérique englue ; on prendrait à tort, trop vite, ce petit bijou pour de la bouillie punk. Ici, les mauvaises manières sont la forme pudique d’un refus de céder à une virtuosité qui, pourtant, pointe à tous les instants. Merci au stand mexicain qui a eu la générosité de me donner cet exemplaire au moment où je me rendais compte que le vol de mes derniers ronds sonnait la fin de mon petit tour de marché.

34) Ötzi de Tommi Musturi, chez Huuda Huuda. C’est d’une splendeur à tomber, oscillant entre l’étrangeté du raté et du maladif, le néoclassicisme bizarrement pétrifié, la digestion chaotique des grammaires du cartoon, l’os et le nerf, le trait jeté, le trait pourri, le trait arrêté, le trait engorgé, le trait foisonnant, le trait dilué. Toujours surprenant, toujours beau, Musturi expose clairement ce que le dessin est comme mode de vie (et non comme mode de représentation). Hélas, ces strips évoquant des faits politiques finno-finlandais, il y a bien peu de chances pour qu’on les traduise un jour ! Et bon sang, je ne comprends même pas le titre !

35) Animal, de Laura Ancona, chez Rebond. Belle découverte pour moi il y a deux ans à Indélébile, que cette petite maison d’édition ; Rebond se confirme avec d’une part un soin accru dans la facture de leurs livres et d’autre part en prenant des distances avec le formalisme inoffensif et normé du fleuve d’imagistes pompiers sortant de l’école de Strasbourg. Laura Ancona donne à ses dessins gracieux des plis intérieurs incertains faussement mignons, troublés d’inquiétude.

P.-S. : le très prometteur La vase noire dans l’œil nuit de Florian Huet, publié chez Bicéphale, ayant rencontré des problèmes d’impression, je ne l’ai pas ramené, attendant le retirage pour en acquérir un exemplaire. Que ça ne vous interdise pas de le guetter, voire de le commander dès maintenant.

Dossier de en février 2017
  • L.L. de Mars

    ah, j’ai retrouvé le nom de la volière dont je cause au début : Magic Mirror. Pauvre Alice qui est restée du côté chiant du miroir…