[SoBD2013] Revue de littérature

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La Revue de littérature est une table ronde organisée depuis 2012 par le salon SoBD, où plusieurs connaisseurs et spécialistes de la bande dessinée (libraires, théoriciens, journalistes, artistes, etc.) commentent une sélection d'ouvrages traitant du 9e Art parus depuis l'édition précédente du salon.

Renaud Chavanne : La Revue de littérature est une rencontre que nous avons inaugurée l’an passé [en 2012], et que nous reproduisons cette année, durant laquelle nous allons vous présenter une grosse dizaine d’ouvrages qui sont parus dans l’année ou  depuis la dernière édition du Salon. Nous avons fait une sélection parmi les quelques dizaines d’ouvrages qui sont sortis, selon nos goûts personnels ou l’intérêt que ces ouvrages pouvaient avoir. Nous avons essayé de préserver un spectre relativement large entre des livres à grande diffusion et d’autres plus confidentiels.
Commençons en parlant des revues. On a vu apparaître depuis quelques mois un grand nombre de revues de bande dessinée, l’avenir dira celles qui perdureront. Souhaitons qu’elles soient nombreuses, et signalons que trois ou quatre revues qui naissent en douze mois, c’est quand même un événement. En matière d’étude de la bande dessinée, plusieurs revues existent : une ancienne, Bananas, et une toute nouvelle, apparue il y a quelques mois, qui s’intitule Pré Carré.

Jeanne Puchol : Pré Carré [premier numéro], c’est donc la petite dernière, une nouvelle venue dans le monde des revues sur la bande dessinée. Ce premier numéro n’est pas daté, tout simplement parce que l’équipe qui l’a réalisé nous affirme, en première page, que « la date importe peu, l’actualité ne nous intéresse pas spécialement ». Ça a le mérite de la clarté. L’exigence de Pré Carré est tout aussi clairement affirmée si l’on observe, au sommaire, les œuvres étudiées. Ce sont les travaux d’auteurs comme Olivier Desprez, Cathy Millet, Jochen Gerner, autrement dit un choix assez exigeant. Effectivement, l’actualité n’est pas au rendez-vous, puisque les œuvres concernées ne sont pas très récentes. Mais l’intérêt est bien présent, car ce sont des auteurs rares, atypiques, et dont l’abord n’est pas toujours très facile. Ce qui m’a frappée, c’est qu’ils relèvent d’univers graphiques très différents. En cela, je trouve que Pré Carré est une revue intéressante. Elle ne se cantonne pas à un certain type de bande dessinée. Le choix des œuvres traitées est exigeant, mais il reste très varié d’un point de vue graphique. Par ailleurs, il ne s’agit pas de chroniques, mais bien d’études. Je dis cela sans ironie.
De manière assez surprenante des images (qui sont dues à Guillaume Chailleux et Muzotroimil) viennent compléter ces études et ponctuer la revue, sans avoir pour autant de lien évident avec les articles. La revue est organisée en diverses rubriques, dont la très étonnante et remarquable « Un atome d’herméneugène ». Il s’agit d’un schéma, qui est aussi une critique et qui m’évoque d’ailleurs davantage un système solaire qu’une structure atomique. Autour du soleil, dont la place est occupée par Renégat, un livre de Baladi, orbitent de petites planètes qui sont de courtes citations. Des avis émis par les membres de la rédaction à propos de ce livre. Je trouve cette formule assez surprenante et efficace. Évidemment, elle est brève, mais c’est un choix. Quoi qu’il en soit, cela m’a beaucoup plu. J’ai apprécié cette manière de confronter les différents points de vue de la rédaction de Pré Carré. Précisons que les auteurs des brèves citations ne sont pas mentionnés. Je signale également l’existence au sommaire de Pré Carré de la rubrique « Notre hôte ». C’est un commentaire, dans un sens très large, fait part un auteur de son propre travail. Il s’agit ici de Florian Huet, qui présente ses Enquêtes imperceptibles d’Emilio Ajar. Inutile de vous dire que ceci n’a pas grand-chose à voir avec les articles qu’on trouve dans Casemate (qui sont très bien, je le précise). Pour conclure, Pré Carré, qui affirme ses partis-pris esthétiques et de contenu de manière vraiment tranchée, est vraiment carré. Carré par le format, et carré dans ses choix tranchés. Ce parti pris renvoie sans doute à l’expression « pré carré », qui désigne dans son sens moderne « une zone d’influence exclusive ». À la base, le pré carré était « une double ligne de villes fortifiées qui protégeait les nouvelles frontières du Royaume de France contre les Pays-Bas Espagnols ». Les créateurs de la revue sont ainsi sur la défensive, mais pour défendre un point de vue exclusif. Belle ambition ! On attend le numéro 2, qui ne saurait tarder [quatre numéros sont parus à ce jour].

Renaud Chavanne : Nous allons parler à présent de Bananas, mais nous aurions pu également nous arrêter sur Kaboom. Vous savez que dans le domaine de la littérature sur la bande dessinée, il y a plusieurs passages obligés. La chronique dont parlait Jeanne, l’étude qui est plus rare, et l’interview qui est un très grand classique du discours sur la bande dessinée. Kaboom, c’est beaucoup d’interviews. Mais des interviews de bonne qualité, bien menées, qui s’éloignent des propos qu’on a l’habitude d’entendre. Cela mérite d’être signalé. Venons-en à Bananas.

Jeanne Puchol : Bananas, dont voici le numéro 5, pour ceux qui ne le savent pas encore, c’est une revue de critique et d’histoire de la bande dessinée animée par Évariste Blanchet. Cette revue est annuelle et elle publie à la fois de longs entretiens avec des auteurs, des études ainsi que des critiques de livres de et sur la bande dessinée. C’est-à-dire des albums, mais également des livres critiques, des essais sur la bande dessinée. Ce numéro 5 est paru en février 2013, et il comporte une centaine de pages de textes divers et passionnants. Par exemple, le numéro s’ouvre avec deux articles très intéressants de Gianni Brunoro et Dominique Petitfaux, qui racontent comment Florenzo Ivaldi, industriel du bâtiment, mis sa fortune au service de la revue Sergent Kirk. C’est donc lui, qui rendit possible la carrière d’Hugo Pratt. D’une certaine façon, il a donc eu une influence sur toute l’évolution de la bande dessinée à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix.
Toujours dans ce cinquième numéro, Manuel Hirtz invite à une relecture sensible et érudite de Mousse et Boule de Jean Trubert, dans un article que j’ai particulièrement apprécié. Avec cette série, publiée à la fin des années cinquante d’abord dans Bravo ! puis dans Femme d’aujourd’hui, Manuel Hirtz souligne que Jean Trubert a développé un style assez particulier, qu’il dénomme judicieusement « ligne claire française » et avec laquelle il réalise une synthèse entre l’illustration française, le dessin de presse, et les codes hergéens. Cela débouche sur une grande fluidité narrative, tout en invitant à la rêverie. Deux qualités assez rarement associées.
Pour sa part, José-Louis Bocquet exhume un entretien réalisé avec Serge de Beketch en 1996. De Beketch est, comme vous le savez, un scénariste de bande dessinée qui a beaucoup travaillé pour Pilote dans les années soixante-dix. Dans cet entretien, De Beketch évoquait ses relations avec Goscinny. Cet entretien n’avait pas été utilisé par José-Louis Bocquet dans la biographie de René Goscinny, co-écrite avec Marie-Ange Guillaume, ni dans Goscinny et moi, autre ouvrage sur le célèbre scénariste sous la forme d’un recueil d’entretiens. Dans la conversation publiée par Bananas, de Beketch ne fait pas mystère de ses sympathies d’extrême-droite. Par ailleurs, ce qu’il rapporte de ses relations avec Goscinny s’avère particulièrement intéressants.
Pour sa part, Renaud Chavanne poursuit sa réflexion sur la composition de la bande dessinée au travers de l’étude de deux exemples de « lecture à rebours du modèle fragmenté » chez Steve Buscema et Guido Crepax. Ce sont des situations où l’on ne lit pas de gauche à droite, comme on a l’habitude de le faire dans la bande dessinée européenne, mais de droite à gauche. Je dois dire que les deux cas qu’il étudie sont tout d’abord rares, et extrêmement bien menés comme toutes les études formelles et formalistes qu’il développe avec une constance admirable. Je citerai encore, dans ce numéro de Bananas, un article très bien illustré d’Évariste Blanchet consacré à Jerry Spring, un autre de Bruno Duval sur Jean Graton, complété d’une interview. Je ne suis pas une fana de Jean Graton, mais je suis agréablement surprise de l’actualité le concernant, puisque l’on vient de ressortir ses Histoires de l’Oncle Paul. Les amateurs peuvent en profiter. Je signale pour finir une critique du livre La bande dessinée, une médiaculture [direction partagée par Éric Maigret et Matteo Stefanelli].

Renaud Chavanne : Je dirais que Bananas offre, à un certain nombre de gens qui travaillent sur la bande dessinée, l’opportunité de poursuivre des réflexions plus longues tenues préalablement dans des livres. C’est le cas de beaucoup des articles qui ont été cités par Jeanne. Il est très précieux de disposer d’un support où l’on peut compléter la réflexion construite dans un livre par une dizaine de pages traitant d’un point précis. C’est l’un des intérêts de Bananas.
Nous vous avons parlé de Pré Carré et nous avons évoqué Kaboom, je vous signale aussi un magazine très original intitulé La Crypte Tonique. C’est un périodique édité par Philippe Capart, et qui a cet intérêt à mon sens essentiel d’aborder la bande dessinée (et d’autres sujets) par une approche visuelle. Philippe Capart est un dessinateur, un illustrateur. Il a travaillé aux États-Unis dans le dessin animé, et il conçoit l’étude de la bande dessinée essentiellement à partir des confrontations visuelles entre des images différentes. On trouve ainsi dans La Crypte tonique des choses particulièrement saisissantes, comme par exemple un numéro consacré à la représentation des Noirs dans la bande dessinée (et qui pourrait faire écho à Images noires publié chez PLG), qui présente notamment une succession d’images de Noirs accolées les unes aux autres. Au travers de ces dizaines d’images, reproduites sans commentaire, on observe immédiatement les poncifs de la représentation, et on se demande aussitôt d’où ils proviennent.
Quittons maintenant le secteur des revues. Cette année, beaucoup de publications ont été consacrées à Spirou afin d’en célébrer l’anniversaire. Un anniversaire, c’est souvent une occasion pour les éditeurs de publier des livres à la mémoire des auteurs, évoquant leur histoire. Ce sont des livres savants, mais souvent marqués d’une dimension apologétique. Parlons donc de La Véritable Histoire de Spirou publiée par Dupuis.

Thierry Lemaire : Ce livre s’inscrit dans toute la série des publications pour les septante-cinq ans de Spirou cette année. Sylvain nous parlera également, un peu plus tard, de Franquin et les fanzines puis de L’Atelier de Fournier. Avec ce gros tome consacré à Spirou, Dupuis se lance donc dans la publication d’ouvrages qu’il veut de référence sur l’histoire de son journal et de son personnage fétiche. L’intention de l’éditeur est clairement de faire quelque chose de luxueux, et de fouillé aussi. On remarque tout de suite que Dupuis n’a pas lésiné sur la qualité de l’objet, qui est superbe, le magnifique portrait de Spirou peint par Jijé en couverture également. À l’intérieur, cela regorge de photos d’archives, de dessins, dont beaucoup d’inédits. On est très loin d’un panorama des soixante-quinze dernières années de Spirou, puisque cet épais volume ne porte que sur les années 1937 à 1946, c’est-à-dire la genèse des éditions Dupuis et du Journal de Spirou. Les auteurs de cet ouvrage, Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, ont déjà publié une grosse biographie d’Yvan Delporte, un des anciens rédacteurs en chef du Journal de Spirou, une biographie très remarquée également. Il était donc assez naturel et légitime que Dupuis les lance sur cette étude des premières années du Journal de Spirou, puisqu’ils commencent à être un petit peu des auteurs maison, sans que cette appellation ne soit péjorative. Le travail de recherche, on le voit tout de suite, est très important — l’iconographie, bien sûr, saute aux yeux. Mais il y a aussi la somme des témoignages, qui transparaît dans les références bibliographiques, mais aussi les entretiens que les auteurs ont eux-mêmes réalisé depuis quelques années. Une cinquantaine d’entretiens ont été utilisés pour réaliser cet ouvrage. De fait, le livre fait la part belle au témoignage, puisque chaque chapitre démarre avec un petit texte introductif des auteurs, précédant une suite de citations extraites d’entretiens, qui parfois se répondent, à des années d’intervalle. On peut penser que c’est un peu artificiel, et pas facile à lire, mais c’est au contraire très agréable. Chaque chapitre fait appel à au moins quinze intervenants différents qui racontent, d’une manière assez chronologique, la création du journal.
Pour rentrer dans le vif du sujet, disons d’emblée que cet ouvrage est passionnant à plusieurs titres. Tout d’abord, parce qu’il traite de la période peu connue du début des éditions Dupuis et du Journal, une période qui est généralement un peu évacuée : d’ordinaire, on évoque Rob-Vel, on parle de Jijé, et puis on passe directement à l’âge d’or de Franquin. Mais La Véritable Histoire de Spirou, c’est une véritable somme sur toute cette période-là, et même à propos de la période antérieure, puisque les auteurs démarrent avec Jean Dupuis, qui crée l’imprimerie Dupuis, avant de poursuivre dans l’entre-deux-guerres avec la fondation des éditions Dupuis. Finalement, c’est presque autant l’histoire de la famille Dupuis que l’histoire du Journal qui est couverte par ce livre, puisque l’on retrace toute la généalogie de Jean Dupuis, de ses fils Paul et Charles et du beau-frère René Matthews, de même que l’organisation de la famille et les rapports entre ses membres. On apprend beaucoup de choses sur Rob-Vel, le premier dessinateur de Spirou, sur sa femme Blanche Dumoulin, qui a eu un rôle important également. Sur un certain Luc Lafnet, aussi, qui a été une sorte de premier nègre pour Spirou et pour Rob-Vel. Mais encore sur Jean Doisy, le premier rédacteur en chef du Journal de Spirou, et Franquin qui débarque tout jeune. Il est passionnant aussi de revenir sur cette période de la Seconde Guerre Mondiale, d’observer comment ont agi les différents intervenants pendant le conflit — on fera bien évidemment le parallèle avec le comportement d’Hergé à la même époque. Le livre souligne un peu le rôle beaucoup moins polémique de la famille Dupuis et de Jean Doisy, notamment pendant la guerre et dans la Résistance. Renaud, tu te demandais tout à l‘heure si le traitement n’était pas un peu hagiographique…

Renaud Chavanne : Oui, pour moi c’est un travers, en tous cas du premier chapitre…

Thierry Lemaire : Effectivement, on sent bien, une bienveillance vis-à-vis de la famille Dupuis, sans être hagiographique. Mais il n’y a pas énormément de points noirs à soulever pour faire polémique. Il aurait peut-être été plus juste de préciser qu’il s’agit de l’histoire de Spirou « d’après les témoignages… ». En revanche, ce qui est bien fait, c’est que les auteurs n’hésitent pas à opposer des témoignages. La confrontation des points de vue est intéressante, mais il est vrai qu’il manque un regard critique des auteurs, on doit se contenter de témoignages bruts.

Renaud Chavanne : Ils ne sont pas bruts du tout ! C’est d’ailleurs l’un des problèmes que pose ce livre, à mon avis. C’est un travail vraiment intéressant, dont je recommande la lecture. Mais certains travers doivent être signalés. Le livre est une succession d’interviews, de paroles retranscrites. Mais il faut savoir qu’on peut trouver, à certains endroits, des paragraphes qui sont construits à partir de plusieurs interviews différentes réalisées avec la même personne, mais sur une période de dix ans. Il ne s’agit donc pas de retranscription mais de reconstruction. Dans ce livre, des dizaines de personnes sont interviewées. Leurs propos se succèdent, sans qu’à aucun moment on ne précise la date des déclarations, si ce n’est dans une annexe où sont citées et datées les interviews utilisées. Et sans jamais contextualiser les interventions. Seule une demi-ligne introduit les personnes citées. Ainsi le Philippe Capart dont nous parlions tout à l’heure, rédacteur en chef de La Crypte Tonique, est qualifié ici d’historien. Il est historien, mais c’est aussi un dessinateur qui a travaillé dans l’animation aux États-Unis… Autre exemple : les rédacteurs-en-chef du magazine Spirou. De l’un on nous dit qu’il est rédacteur-en-chef, mais d’un autre on écrit qu’il est historien. Quant au troisième, il est aussi historien, nous indique-t-on, mais sans ajouter qu’il a été également rédacteur-en-chef. En conséquence, lorsque les propos de ces trois personnes se répondent les uns aux autres, les rivalités qui peuvent ressortir de leurs échanges sont masqués par le manque de précision de leur présentation. L’utilisation de l’interview systématique, sans contextualisation, masque une partie de la réalité. Certes, l’usage constant de l’entretien rend l’ouvrage plaisant à lire, mais il renforce aussi son caractère hagiographique. Selon moi, ce livre est une continuation des principes de l’écriture du fanzine. Une continuation extrêmement savante, puisqu’un travail très poussé a été effectué par les auteurs. Mais une persistance du registre du fanzine malgré tout. Les auteurs admettent ce point d’ailleurs. Je les ai questionné à ce propos. Autre exemple : il arrive par moment qu’ils confrontent des récits dissemblables, voire contradictoires. C’est normal, car les témoins relatent parfois des événements cinquante ans plus tard. Mais dans ce type de situation, l’historien doit faire part de sa vision des événements, ou expliquer le cas échéant qu’il n’est pas possible de se faire une idée claire de la situation. Mais se contenter de rapporter les dissensions n’est pas suffisant. Il reste du travail à faire, et ce travail-là, les époux Pissavy-Yvernault ne veulent pas le faire, préférant privilégier une sorte de proximité avec ces personnalités monumentales de l’histoire de la bande dessinée. C’est ce qu’affirment les auteurs, d’ailleurs : ils ont une grande révérence, une grande sympathie, un grand amour même pour ces dessinateurs qui ont peuplé leur enfance de leurs personnages. Mais en conséquence, le livre manque beaucoup de recul.
Je vous cite quand même une phrase du début, sachant qu’à la lecture du premier chapitre, j’ai failli refermer le livre : « À ce moment-là de son ascension, tout réussissait à Jean Dupuis. Alors que rien ne l’y prédisposait, il se révéla chaque jour un entrepreneur doué d’un flair inouï et sa vie affective semblait être également marquée du même sceau de la réussite et du bonheur. Avec son épouse dévouée et leurs jeunes enfants, ils servaient le Seigneur avec une belle ferveur. » Quand j’en ai discuté avec Bertrand Pissavy-Yvernault, il m’a expliqué s’être appuyé sur les mémoires de Jean Dupuis. Des mémoires particulièrement intéressantes, qui appartiennent à la famille Dupuis et qui n’avaient jamais été publiées auparavant. On imagine facilement que si la famille Dupuis a ouvert ses archives largement, ce n’est pas pour qu’on crache sur ses membres fondateurs. Dupuis n’aurait pas permis qu’un tel livre se fasse, et ne l’aurait encore moins édité. Il faut donc avoir conscience qu’en ouvrant ce livre, on apprendra des révélations extrêmement intéressantes sur l’histoire de la famille, du journal, du personnage, mais qu’il est indispensable de faire la part des choses.

Thierry Lemaire : Concernant la phrase que tu as citée, tout n’est pas comme ça. Mais c’est vrai que toute la partie sur la famille Dupuis…

Sylvain Insergueix : Il faut alors plutôt lire le livre d’un journaliste d’investigation belge qui s’appelle Hugues Dayez, qui a fait un livre sur la famille Dupuis [Le duel Tintin Spirou, 1997] et qui explique quel était le mécanisme économique de la société Dupuis, un truc absolument invraisemblable. Aujourd’hui, je ne sais pas comment ils pourraient gérer ça. Franquin en parle un petit peu. Evidemment, le livre de Dayez est une enquête journalistique, pas critique, mais d’investigation. Ce bouquin n’est pas un bouquin d’historien. Il n’y en a eu qu’un tirage, et le livre n’a pas été réédité. Dayez a subi des pressions. Son livre n’est pas assez puissant journalistiquement pour recevoir le soutien d’un journal comme Le Canard Enchaîné, ce n’est pas un livre politique, c’est vraiment un livre économique, mais il explique bien comment la famille Dupuis s’enrichissait sur le dos des auteurs, pour dire les choses comme elles sont. Il montre très bien le phénomène économique, qui était déjà mondialisé, puisque la société Dupuis disposait une société d’exploitation des droits au Canada, qui exploitait les droits des auteurs belges. Ceci étant dit, il est certain qu’un livre édité par Dupuis ne va pas vous expliquer comment la même maison Dupuis a escroqué ses auteurs pendant trente ans. Il est donc bon d’avoir un livre comme La Véritable Histoire de Spirou, mais effectivement, il faut savoir qu’il est édité par Dupuis. On sait comment fonctionne la presse, on sait comment fonctionne l’édition, et on sait bien qu’un livre comme celui-là ne sera pas un document critique comme peut le produire un chercheur indépendant. C’est normal. Il s’agit de choses toujours vivantes, et c’est toujours compliqué de faire un travail de recherche approfondi et objectif sur une œuvre toujours vivante. Ce sera le boulot des chercheurs, comme cela a été fait sur la presse.

[La prochaine Revue de littérature aura lieu le dimanche 30 novembre prochain, à 16h00, à l’Espace des Blanc Manteaux – Paris 4e – dans le cadre du SoBD 2014. L’accès est gratuit, mais il est préférable de s’inscrire au préalable.]

Dossier de en novembre 2014

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