[SoBD2015] Commentaire de planche : David Wright

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Je vais vous présenter un strip quotidien du Daily Mail de Londres qui s’appelle Carol Day de David Wright, dont j’ignore absolument tout. Je ne vais donc pas en parler d’un point de vue historique ou thématique. Vous avez compris que le sujet de l’heure est l’ambiance bien réaliste (pour citer Philippe Morin) ou bien ce que Daniel Goossens appelle l’opposition mondain / pas mondain. Vous avez l’exact inverse de ce que vous venez de voir chez Franquin puisqu’il n’y a pas de détails recomposés par le dessinateur, il y a au contraire la seule scène, certainement vue d’une vraie fenêtre de Londres avec l’unique réverbère. Je vais proposer trois oppositions et vous verrez que ça permet de faire le tour de la question de l’ambiance bien réaliste pour une série comme celle-ci ; c’est une série sentimentale, c’est comme Juliette de mon cœur ou comme Treize rue de l’Espoir, qui s’adressent à un lectorat féminin.

La première opposition s’établit entre la notion d’ »auto-contenu » et celle de « continuité ». Regardez la première case, avec son titre : « Fearful of discovery, Jennifer flees from the nightwatchman » — « craignant d’être découverte Jennifer s’enfuit du gardien de nuit ». Ça pourrait être le titre de n’importe quel tableau, cela pourrait être un tableau allégorique. D’ailleurs, c’est un tableau allégorique : regardez cette pauvre malheureuse sous son réverbère, c’est une petite fille en train de fuguer. Le réverbère c’est l’œil de la loi, le regard de sa conscience aussi. C’est donc un tableau allégorique — un aspect auto-contenu. Mais en même temps, c’est lié à ce qui précède, puisque nous découvrons (si nous n’avons pas lu le Daily Mail de la veille) qu’il y a une petite fille qui est en train de fuguer et que dans le strip précédent elle a rencontré un Bobby qui faisait sa ronde.

Deuxième opposition : fixité contre variation. Vous le verrez lorsque Jeanne fera son commentaire de planche, le fait de répéter la même image, c’est une conquête de la bande dessinée qui n’allait absolument pas de soi. Notre malheureux dessinateur a droit à trois images ce jour-là, puisque le scénariste en a décidé ainsi. Il se contente de faire les dessins, et évidemment son souci est de varier au maximum. On va donc du plan très général (première case) au gros plan (deuxième case), et puis au plan moyen (troisième case). On va aussi changer les angles de caméra : vous avez une plongée (première case), une contre-plongée (deuxième case) et à la troisième case on est au niveau de la petite fille. Il s’agit de proposer le maximum de variations, cela fait partie de la règle du jeu, le dessinateur estime qu’il est payé pour ça. Tout cela contribuant à une fixité, puisque en réalité, ce qui se passe dans ce strip, c’est la suite, de la suite, de la suite… (pour vous avouer, je n’ai pas lu les strips précédents) Une petite fille est en train de fuguer, elle s’éloigne se rendant compte qu’un Bobby s’intéresse de trop à elle, elle nous rappelle qu’elle est perdue, et comme elle a faim elle consacre ses derniers sous à s’acheter un Fish and chips : le contenu informationnel du strip est absolument minimal, c’est donc fixité réelle déguisée par l’apparente variation des plans et du reste.

Et troisième et dernière opposition, le dessin et l’encrage. On rejoint un peu ce que disait Daniel Goossens sur l’écriture graphique de Franquin, sauf qu’ici nous avons affaire à un illustrateur. Il rajoute simplement une deuxième couche. La deuxième case est bien dans le genre « détaché », « auto-contenu » — ça ferait un bon Roy Lichtenstein : « I’m not going back to Aunt Edith… ever ! » Regardons maintenant la troisième case — ici on est strictement dans un travail d’illustrateur, d’ou la grande quantité de petits traits à la plume qui viennent doubler la composition iconique de notre strip, parce que c’est un type d’encrage qui n’est pas typique du strip, et qu’en plus on s’en éloigne. Je crois que la meilleure illustration de cela, ce sont les deux silhouettes dans le brouillard ; on est exactement aux limites du propos, puisque je ne sais pas si ça continue de fonctionner de façon narrative. On est dans le récit que je viens de vous résumer, qui est élémentaire (cette petite fille perdue qui consacre ses derniers sous à s’acheter des Fish and chips), et là on est dans un élément qui est purement celui d’une illustration — par exemple, de l’illustration de ce même récit s’il paraissait dans un magazine populaire, mais sous forme textuelle : dans une scène de brouillard, il y a normalement des silhouettes qui apparaissent. Je pense que les neuf dixièmes des lecteurs courants de ce strip, qui le lisent pour connaître la suite de l’histoire, ne remarquent même pas les silhouettes dans le brouillard.

Donc vous voyez : auto-contenu (chaque case se suffit à elle-même) opposé au fait qu’il y a une continuité ; fixité du contenu du strip opposé au fait qu’on ait un maximum de variations d’une image à l’autre ; et puis cette deuxième couche de codes qui apparaît dans le trait. Voilà comment notre dessinateur arrive à faire des ambiances bien réalistes pour reprendre le mot de Philippe Morin.

Dossier de en novembre 2016

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