[SoBD2015] Commentaire de planche : Franquin

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Dans tous les Gaston, il y a des planches où Franquin s’est amusé, a cherché l’énergie de faire des cases gigantesques. Dans l’album où apparaît cette planche, il y en a une où Gaston fait arriver des chevaux dans son bureau, avec un appeau, c’est une case splendide aussi. Franquin a dessiné des tas de sortes de chevaux, c’est extraordinaire. Même en tenant compte du fait que Franquin n’est pas Giraud, c’est-à-dire que les chevaux et le western ne sont pas son domaine favori. Ici, j’ai choisi cette planche pour la dernière case. Le gag de Gaston lui-même est un gag de Gaston, il ne nous étonnera pas outre mesure — il a construit pour un magasin une maquette de mouche géante. Donc Franquin joue sur le fait que la mouche fait peur à tout le monde, c’est la nuit, etc.

Ce qui est fabuleux là-dedans, c’est que Franquin a une réputation dans la sphère mondaine — ce n’est pas péjoratif pour moi : « mondain », c’est le langage à partir de symboles que tout le monde connaît. Quand on veut être mondain, il faut dire des choses que tout le monde va comprendre instantanément, alors que là, je suis obligé de ne pas être mondain. Je vais parler du dessin de Franquin. Son dessin est comme une écriture, une écriture iconique, sauf que ce ne sont pas des tampons ni des dessins formalisés que tout le monde peut réaliser : c’est un langage d’acrobate que seul Franquin sait parler. C’est le seul au monde qui sait dessiner ça. Et tous les dessinateurs qui ont essayés de parler son langage graphique ont échoué. C’est valable pour la majorité des grands maîtres de la bande dessinée : quand ils ont développés un truc aussi sophistiqué, on peut dessiner une scène comme ça, mais il n’y aura pas quelque chose…
Lorsque je dis que c’est quelque chose de pas mondain, je ne sais pas si c’est facile à comprendre. Quand je parle avec des gens qui sont dessinateurs ou pas, on remarque qu’ils sont sensibles au dessin de Franquin et qu’ils voient, qu’ils ressentent l’incroyable richesse et l’incroyable difficulté qu’a eu Franquin à peaufiner ce système de dessin. D’autres qui me disent que pour eux, que ce soit ça, que ce soit les Schtroumpfs ou n’importe quelle autre bande dessinée, c’est à peu près pareil : ce sont des gros nez. C’est en cela que je veux dire que ce n’est pas mondain de parler du système de dessin de Franquin, qui est exceptionnel. Il y a un aspect mondain, qui est la réputation de Franquin. En général, les gens savent que Franquin est un cas à part dans la bande dessinée, les dessinateurs considèrent Franquin comme une sorte de montagne inatteignable, quelque chose de spécial graphiquement. Il y a donc ce fait, cette quasi-unanimité des dessinateurs pour admirer le dessin de Franquin. On peut se demander d’où ça vient, et pourquoi les dessinateurs sont tous à plat ventre devant un truc comme ça.

Elle n’a l’air de rien, cette scène. Je n’étais pas là quand il a fait ça, mais je suis persuadé que pour cette scène, il est allé chercher plein d’éléments séparés : il n’avait pas une photo qui représentait cette scène, parce que lorsqu’on prend la photo d’une scène de ville ou de quoi que ce soit, ça n’est jamais aussi riche. Il n’y a jamais d’éléments typiques en grand nombre, c’est toujours assez pauvre. Il y a d’autres dessinateurs qui ont exploités quand même la photo directe, je pense à Tardi, par exemple. Dans ce cas-là, c’est l’architecture qui importe, les lignes verticales, horizontales et le côté impressionnant des bâtiments. Ici, il n’y a pas ça, ce sont les éléments : ces cheminées, ces enseignes de magasin… c’est ça que je pense qu’il est allé chercher. Ces volets, il les rentre dans son écriture graphique, ce n’est pas un volet dessiné à la règle, mais ce sont des petits coups de poignet. Il était connu pour ça : Franquin, c’est le coup de poignet, il dessine au pinceau et c’est de l’habilité. C’est pour cela que je parlais d’acrobate, ou de virtuose. C’est un danseur, il danse avec son pinceau mais quand on veut jouer l’habilité, on est facilement flou, puisqu’on jette son coup, ça fait des hachures et puis on dessine des ambiances. Mais là pas du tout, il est extrêmement précis. Il dessine des ombres par endroits pour donner l’impression que le volet est bien vieux. Les éclairages sont cohérents sur toute la scène, donc il contrôle sa scène globalement.
Il y a plein de phénomènes d’éclairage : il y a d’abord la nuit qui donne ces éclairages blafards, type lunaires ; et puis il y a aussi à gauche quelque chose qui est très joli — il n’était pas avare, il n’avait pas besoin de ça : il fait un gag sur Gaston qui a fait une grosse mouche, et donc qui fait peur à tout le monde. C’est déjà bien, que la mouche fasse vraiment peur ! Quand j’étais jeune, quand j’ai lu ce gag, elle me faisait peur — et ça vient du fait qu’elle ressemble vraiment à une mouche. La Ford T est incroyable, la mouche est dans la même position que voiture, tout est cohérent et ça c’est fabuleux chez Franquin : toute la scène est brossée. Il y a ce poteau — il n’en a pas dessiné beaucoup, mais c’est ce qui suffit à y faire penser instantanément. D’ailleurs, il grossit les éléments typiques, la lanterne. Les toits — vous avez vu la quantité de choses qui font vrai ? Les plaques de zinc qu’on met sur les toits et qu’il a été voir…

Voilà comment travaillait Franquin : il prenait plein de croquis de plein de choses, il avait des tas d’éléments séparés pour pouvoir ensuite faire le rendu de la scène. Il construit ses maisons, sa rue, la bagnole, pour que ce soit le plus lisible possible, et puis pour mettre de la matière, des textures, dans son langage à lui — il n’est pas hyper réaliste : il n’a pas droit à mettre des sortes de grains de pierres — il le rend dans son écriture à lui. Ce sont des coups de pinceau même dans les plus petits éléments (bois, charbon), jusqu’aux irrégularités qu’il y a dans le crépi mural.
Je n’ai plus grand-chose à en dire. Lorsqu’on regarde cette image en entier — les images du haut ne sont pas très détaillées, donc il n’y a pas grand-chose à raconter. Je pense que lorsqu’il fait cette image, Franquin est content, surtout qu’il n’en a pas fait énormément. Dans la Master Class que j’ai faite vendredi, j’avais montré des extraits de pages de Spirou de Bravo les Brothers de Franquin, où on voyait des personnages successifs, et là on voit que c’est un langage, ce qu’il dessine. Les personnages sont extrêmement vivants mais tout est simplifié : les mains, les têtes, mais tout est fait pour que le monde existe et non pas pour isoler un dessin et en faire un beau tableau. Sauf dans deux ou trois cas. En voilà un exemple particulier.

Quand on regarde dans des docs des motifs de garde-corps, ils sont très souvent inintéressants, donc je pense qu’il devait garder les choses les plus intéressantes. Au fil des années, il devait donc avoir une bibliothèque de petites choses typiques — il n’y avait pas Internet à ce moment-là, il n’y avait pas Google Images. Ce devait être un sacerdoce, il devait donc avoir des carnets remplis de petits éléments. Je me souviens avoir rencontré Franquin en Belgique une fois, il était en train de chercher comment dessiner un néon. Il m’avait demandé : « Comment toi Goossens tu dessines les néons ? » Je lui avais avoué que je ne savais pas du tout dessiner les néons, je n’ai pas de mémoire visuelle. Ça prouve qu’il était en permanence en recherche comme ça d’objets typiques et de détails. D’ailleurs, Gaston, c’est truffé de petits objets typiques et de détails.

Voilà, je voulais juste parler de ça : du fait qu’en bande dessinée quelque chose qui n’est pas très considéré — c’est pour ça que je disais que ce n’est pas très « mondain », c’est difficile dans un cocktail de parler du rendu de Franquin (rire), alors que ça a le mérite, je trouve. Franquin a inventé un langage graphique qui fascine tout les dessinateurs, c’est donc qu’il y a une raison. Et c’est dû à la volonté de conserver un quasi-langage, c’est-à-dire un langage avec lequel il va pouvoir raconter plein de choses, en restant dans le même univers graphique, toujours très enrichi en éléments du réel. C’est un des rares de l’école belge. C’est le leader de l’école belge, que plein d’autres dessinateurs ont suivi et presque aucun n’a autant que lui enrichi ses scènes d’éléments du réel. Peyo, par exemple, est un expert pour la lisibilité mais ce n’est pas son souci : quand il dessine un arbre, il dessine une série de petites volutes, il ne va pas chercher dans la nature des textures de feuilles ou de branches, ça n’est pas son propos. Peyo veut raconter, alors que Franquin avait un autre souci en dehors de raconter : c’était celui de maîtriser un système de dessin avec du rendu riche etc.

Dossier de en novembre 2016