[SoBD2016] Commentaire de Planche : Maurice Tillieux

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Le Commentaire de planches est une des rencontres traditionnelles du SoBD. Chaque année depuis six ans, des artistes, des chercheurs, des critiques et des journalistes choisissent une planche de bande dessinée et la commentent. Analyse de la composition, remise en contexte, précision concernant l’auteur, exposition des particularités du dessin, mise en évidence d’un motif remarquable, commentaire du mode de production voire fantaisie se laissant porter par la contemplation d’une belle chose : il existe mille et une façon de parler de la bande dessinée, et chaque année le SoBD en propose quelques-unes, vivantes et joyeuses. Ces commentaires sont ensuite retranscrits et rediffusés sur du9. En attendant l’édition 2017 du SoBD, et ses nouveaux commentaires de planches auxquels vous pouvez assister gratuitement si vous êtes francilien, voici ce que disait… en décembre 2016, Jean-Luc Cochet d’une page de Gil Jourdan dessinée par Tillieux.

* * *

Il semble qu’en un certain point de sa carrière, Maurice Tillieux ait été attiré par les titres avec chiffres : Surboum pour quatre roues, Les trois taches, Le gant à trois doigts, Le chinois à deux roues.
Nous ne chercherons pas ici à débusquer les raisons obscures de cette soudaine fascination, laquelle sera juste le prétexte à intituler ce qui va suivre :

LA TREIZIÈME PLANCHE

Le 6 janvier 1958, le général de Gaulle, auteur d’une toute nouvelle constitution et bientôt président de la République Française, s’offre un break et remet la Croix de la Libération à son « allié du temps de guerre et ami du temps de paix », Winston Churchill.
Le même jour, en « une » du quotidien sportif L’Équipe, on peut lire ceci :

LE BASKET FRANÇAIS A FRISÉ L’EXPLOIT
Sept joueurs sortis, et la France s’incline d’un point
devant la Hongrie… après avoir mené toute la partie.

Rien de neuf sous le soleil.

Quoi d’autre ? Si l’on tient à éviter les sujets qui fâchent — tout comme notre aujourd’hui, les années cinquante n’en étaient pas dépourvues — autant explorer une autre dimension.

Si j’ai bien compté (je n’ai pas toute la collection sous les yeux), c’est ce même 6 janvier — lequel tombe un jeudi — que, dans le Spirou 1073, paraît la planche numéro 13 de La voiture immergée.
Il s’agit là de la troisième aventure de Gil Jourdan (la deuxième si l’on considère que Libellule s’évade et Popaïne et vieux tableaux ne forment qu’un seul et même récit).

Que dire à propos de cette page, à mes yeux incomparable ? Si l’on débarque là, comme ça… pas grand-chose. Graphiquement parlant : impression confuse de foire d’empoigne, voire de franche débandade encore accentuée si l’on se réfère à l’original dépouillé de ses couleurs. Ces dernières, primaires dans tous les sens du terme, tenaient néanmoins la page (comme le tapis du gros Lebowski tenait ensemble les quatre coins de sa piaule).
Amoureux contemplatifs d’œuvres suprêmement balancées, passez par conséquent votre chemin, ou alors persistez et vous serez éclairés.

A l’époque qui nous occupe, et pour une période de temps assez longue, les dévoreurs de bandes dessinés franco-belges sont de deux sortes : [1] les acheteurs de magazines ; [2] les amateurs d’albums.
Les premiers tiennent à leur dose hebdomadaire — deux pages bien tassées — cependant que les seconds, sevrés pendant près d’un an, en veulent pour leur argent qu’ils ne lâchent pas à moins de quarante-quatre pages. Ceci conduit à une saturation des dites pages, saturation encore accentuée par le genre de récit généralement proposé, l’Aventure, et son corolaire immédiat, le rebondissement.

Ah, l’époque des héros hyperactifs, des pages bien pleines et des dialogues envahissants… Il n’était pas question alors de s’abandonner aux lents délices d’une inspiration contemplative ; le système « prépublication-album » ne connaissait aucun temps mort.
Qu’on en juge : avant d’atteindre la fameuse planche 13, le beau Gil, détective privé aux méthodes ambiguës et sosie de l’acteur Michel Auclair, a déjà pris connaissance de l’affaire dite « de la voiture immergée », a rencontré le glacial neveu de la victime, a couru d’un bout à l’autre de la capitale, s’est baladé sur des toits peu sûrs (d’où il est finalement tombé), a soigné son fidèle adjoint Libellule, victime d’une attaque au poivre moulu, a supporté les jeux de mots laids de ce même Libellule, et s’est rendu chez le peu sympathique Manuel Bocca qu’il vient tout juste de quitter.

Chez Tillieux, c’est évident, le récit tient du feuilleton populaire et de la course-poursuite façon Mack Sennett, mais pas seulement. Le créateur de Gil Jourdan n’a jamais caché qu’il admirait Hergé, ni que ses précédentes séries publiées chez Héroïc-Albums subissaient l’influence directe du maître.
Tintin, en voilà un de cavaleur ! Qui ne se souvient de la célèbre vignette circulaire dans laquelle l’éternel ado huppé pique un sprint sans fin ? « Courir ou périr », telle pourrait être la devise de l’envoyé spécial du Petit Vingtième, lequel, durant sa longue carrière, ne s’accorde aucune pause, ne connait aucun relâchement ; sauf peut-être vers la fin, lorsque le confort, qu’autorise une certaine réussite sociale, arrondit les angles, tempère les emballements et grippe les démarrages en trombe.

Qu’est-ce qui fait courir Tintin ? On ne sait pas mais peu importe, pourvu que ça perdure, rêve apollinien porté par un style graphique où « tout s’agite » tout en restant parfaitement à sa place.
Qu’est-ce qui motive Gil Jourdan ? Alors là, facile : le blé, le fric, le jonc, l’artiche… qui permet de s’établir, se loger, se sustenter et (éventuellement) de s’offrir des Dauphine jaunes, des nœuds papillons rouges et de seyants costumes bleus ; tout cela dans un décor d’après-guerre dont les éléments ont bien du mal à tenir dans le cadre.
Autres temps, autres mœurs : là où Tintin était encore un chevalier errant guidé par des impératifs moraux, Gil Jourdan sera un professionnel équipé d’une vague déontologie, et déjà séduit — tout comme nous — par le démon de la consommation.

Tiens, à propos d’éthique et de prêt-à-porter, qui a dit cela :
« Je portais mon complet bleu poudre, une chemise bleu foncé, une cravate et une pochette assortie, des souliers noirs et des chaussettes de laine noire à baguettes bleu foncé. J’étais correct, propre, rasé, à jeun et je m’en souciais comme d’une guigne. J’étais, des pieds à la tête, le détective privé bien habillé. »
Ne cherchez pas, c’est Philippe Marlowe au tout début du Grand Sommeil, volume numéro 13 de la Série Noire, traduit par Boris Vian.

Lorsque Tillieux commence à travailler chez Dupuis, « La Noire » est au mieux de sa forme ; pensée et organisée par l’habile Marcel Duhamel, elle impose un style qui fait aussi les beaux jours du cinéma français. Puisque l’on parle de style, évoquons celui du grand Maurice. Né d’un cocktail d’influences : Hergé, Jean Ray, Simenon, Steeman et sans doute quelques autres, il s’affirme, ce style, sous l’impact de deux nouvelles rencontres…
Dans les années cinquante, quand on bosse à Spirou, il est fortement conseillé de s’inspirer du dessinateur qui a révolutionné le personnage, le magazine et jusqu’à l’horizon de la bande dessinée européenne : André Franquin. Il est d’ailleurs amusant de constater que Félix, Allume-gaz et Cabarez — soit le trio que Tillieux dessinait pour Heroïc-Albums — étaient déjà des Jourdan, Libellule et Crouton en puissance de « frankinisation ».

L’autre rencontre décisive, c’est (comme déjà suggéré) la Série Noire, une collection qui rassemble d’authentiques producteurs américains de littérature Hard Boiled, mais aussi d’habiles imitateurs britanniques et quelques représentants recyclés du milieu franco-français ; curieux melting-pot se traduisant à l’écran par une gamme de films plutôt variée : de Touchez pas au Grisbi, avec Gabin, à L’Ennemi Public numéro 1, starring Fernandel, en passant par la série des « Lemmy Caution », squattée par l’éternel bagarreur Eddie Constantine.
Désordre et violence d’un côté, pastiche et humour de l’autre, tel est le mélange instable élaboré par les promoteurs de la SN, une recette qui connaîtra par la suite une sorte d’aboutissement dérisoire dans les joutes verbales et les coups de pétard amortis des fameux Tontons flingueurs.

A présent que nous tenons grosso modo la genèse et le contexte, retournons à notre planche 13.
Celle-ci — ni plus ni moins représentative qu’une autre de la frénésie qui caractérise les aventures de Gil Jourdan (plutôt moins, d’ailleurs, puisque l’on n’y trouve ni trace d’accident de bagnole ni scène de baston) — celle-ci, donc, est empreinte d’un charme secret que je vais m’efforcer de vous faire ressentir.
Les trois premières vignettes nous montrent une automobile Panhard modèle Dyna Z de couleur jaune. Pas la moindre course-poursuite là-dedans, mais tout de même, un assez bel exemple d’instabilité que l’on ne verra jamais chez l’homme de mesure qu’est Hergé, soit trois changements brutaux d’axe et de cadre rythmant la scène en trois coups de hache successifs.
Ensuite, viennent trois autres vignettes un peu plus calmes, puis voilà que, sans crier gare, survient l’image numéro 7.

Planche 13, image 7… Encore une fois, j’ignore si Tillieux était superstitieux, lecteur assidu de la Bible ou adepte de la numérologie (voir plus haut)… Toujours est-il que cette vignette-là constitue pour moi l’un des points de bascule de la bande dessinée — de même que l’image de Bébel déambulant sur les Champs Élysées dans A bout de souffle signale la naissance d’un nouveau cinéma et d’une nouvelle époque.

Pas de « bulle » dans cette case presque carrée, juste une didascalie d’une lumineuse simplicité : « Gil casse la croûte en vitesse… »
Qu’est-ce à dire ? !…
Eh bien, ce que ça dit. Ni plus ni moins.
Et qu’est-ce que ça montre ? La même chose, mais en plus détaillé : Gil avale une bouchée, courbé sur son assiette, l’œil rivé sur un magazine, lequel tient comme par miracle, appuyé sur le bord d’un ballon de rosé, cependant qu’au premier plan, un bord de comptoir — supportant l’inévitable huilier-vinaigrier à flacons entrelacés — coupe, sur la gauche, une silhouette définitive d’alcolo mariolle armé d’un verre de rouge, et souligne, sur la droite, le buste d’une serveuse portant à bout de bras un plat de spaghetti fumant.
Par ailleurs, à l’arrière-plan, des silhouettes vont et viennent derrière une vitrine sur laquelle on lit (à l’envers) ce qui est sans doute la raison sociale de l’établissement : MIAM-MIAM.

Dans une œuvre, on ne voit que ce que l’on aime. J’ai bien aimé Tintin, mais il ne m’a jamais donné, comme l’ambigu Jourdan, l’envie de vivre pendant quarante ans dans un Paris ma foi très différent de celui imaginé par Tillieux.
Regardez bien, jamais Tintin ne « casse la croûte en vitesse », nous si. Et à la table d’à côté un type en costume bleu pétrole, l’œil plissé, le front soucieux, l’air ironique, compte les points d’une époque qui n’en finit pas de s’en aller : la nôtre.

Qu’on se rassure, je ne vais pas m’étendre sur le contenu explicite ou implicite de la vignette 7. Disons que pour moi elle renferme un peu de la matière dont nos rêves — aujourd’hui encore — sont faits : un peu de liberté, un certain individualisme, la joie d’être là, assis à une terrasse, parmi les autres, dans une ville que l’on aime.

Dossier de en octobre 2017

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