[SoBD2016] Revue de littérature

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Renaud Chavanne :Poursuivons donc, en restant dans la sphère universitaire, mais plus dans l’écriture collective cette fois. Nous parlons à présent du livre L’enquête sur l’art de Marc-Antoine Mathieu de Pascal Krajewski, dans la collection Mémoire Vive de PLG.

Antoine Sausverd : Ouvrage paru en septembre 2016, chez PLG. 192 pages uniquement en noir et blanc pour ce livre de Pascal Krajewski. Celui-ci est docteur en science de l’art et chercheur associé à l’université de Lisbonne. Il a travaillé sur la bande dessinée et collabore régulièrement à la revue en ligne 9e Art 2.0. Cet ouvrage est dédié et consacré à Marc-Antoine Mathieu, artiste que certains considèrent un peu à part dans la bande dessinée contemporaine. Il est l’auteur notamment de la série Julius Corentin Acquefacques prisonnier des rêves, qui paraît chez Delcourt depuis 1990, mais également d’autres ouvrages publiés notamment chez L’Association.
Marc-Antoine Mathieu cherche à pousser les limites du médium. Il n’est pas le premier, mais c’est une caractéristique primordiale de son œuvre qui le distingue depuis plusieurs années maintenant. Il cherche à se démarquer des albums classiques en détournant et en distordant les normes de la bande dessinée, que ce soit les conventions formelles ou mêmes narratives, tant au niveau de la case, de la planche que de l’album lui-même en tant qu’objet. Il joue donc beaucoup avec les codes, et c’est précisément ce qui intéresse Pascal Krajewski. Celui-ci cherche justement à étudier la façon dont Marc-Antoine Mathieu joue avec les ressources propres de la bande dessinée, et comment cette intention permanente fonde précisément le caractère artistique du travail de Mathieu.
À son tour, Pascal Krajewski a souhaité s’écarter de la manière usuelle d’écrire un ouvrage sur un auteur de bande dessinée. Il a choisi de le présenter comme une enquête, comme une série d’enquêtes se dévoilant au fur et à mesure des chapitres. Dans son introduction, il pose un certain nombre de questions, interpelle le lecteur. Ces questions vont ensuite accompagner le raisonnement de Krajewski tout au long du livre.

Renaud Chavanne : Cet aspect du livre ne fonctionne pas très bien, me semble-t-il.

Antoine Sausverd : Non, ça ne marche pas très bien, mais je pense que c’est plus un exercice de style qu’autre chose. Pascal Krajewski a voulu précisément que son livre ne soit pas un ouvrage comme on en lit tant. Il a cherché à lui donner une forme particulière. En quatrième de couverture, on apprend qu’il a voulu s’inspirer d’enquêtes célèbres, comme celle de Borges. Quoi qu’il en soit, il y a un vrai travail sur la forme, ce n’est pas platement écrit.
En tout cas, on suit Krajewski dans sa démarche, il nous entraîne dans sa réflexion sur l’œuvre de Mathieu et s’attache progressivement à tous les éléments qui constituent la bande dessinée selon Marc-Antoine Mathieu.
Après une première étape thématique, Krajewski aborde des albums de Mathieu, qu’ils appartiennent à la série Acquefacques ou non. C’est tout l’œuvre de Marc-Antoine Mathieu qui est interrogé. On commence par la question de la complexité des récits, expliquer ce que ces récits ont de particulier. Puis Kajewski étudie la topographie dans laquelle évoluent les personnages, puis il s’arrête sur la problématique du temps. Il parle évoque aussi l’emploi des mots, le langage, ainsi que l’absurdité de l’univers de Marc-Antoine Mathieu. Une absurdité qui ne peut se réduire à un rapprochement avec l’œuvre de Kakfa. Enfin il consacre un chapitre au traitement du noir et du blanc. Globalement, l’approche est originale, et le propos est dense. Ce livre ne se lit pas entre deux stations de métro.

Renaud Chavanne : C’est un livre qui paraît assez simple, mais qui ne l’est pas. Il m’a bien fallu une heure ou une heure et demie pour chaque chapitre. Ce n’est pas rien. Une remarque : avec la Revue de littérature, de même qu’avec l’exposition des livres que nous proposons sur le stand de Stripologie.com, nous cherchons à attirer l’attention du public, votre attention, sur toute cette littérature sur la bande dessinée, qui existe, foisonnante, et permet d’approcher la discipline. Ce qui est très étonnant chez Krajewski, c’est que c’est un auteur disposant d’une culture extrêmement vaste et profonde, mais pas dans l’ordre des écrits sur la bande dessinée.
Vous allez comprendre ce que je veux dire, mais aussi pourquoi le livre est dense et difficile, si nous observons les notes dont Krajewski parsème son livre. Elles sont très bien faites, au passage. Il ne les multiplie pas abusivement. Voici donc les gens qui sont cités dans ces notes : Genette, Deleuze, Guattari (Deleuze et Guattari en ce moment on y a droit à toutes les sauces, depuis cinq ou six ans, il n’y a pas un livre sur la bande dessinée qui nous épargne Deleuze et Guattari), Gide, Nietzsche , Heidegger, Dostoïevski, Musil, Melville, Borges évidemment, Barthes, Propp pour la question du conte, Thomas Kuhn… On voit, à travers ces notes, que Krajewski puise…

Manuel Hirtz : Il n’y a pas Walter Benjamin ?

Renaud Chavanne : Non, il nous évite la sémiologie et la linguistique. Il s’abreuve essentiellement à la philosophie, avec des sources très nombreuses, et aux études littéraires. C’est remarquable, très intéressant. En revanche, il me semble que le seul auteur de bande dessinée cité à propos de Marc-Antoine Mathieu, c’est Hergé avec Tintin (malgré tous nos efforts, nous n’avons pas réussi à le tenir à distance). Mais enfin, quand on lit l’œuvre de Mathieu, on est bien obligé de constater que c’est un dessinateur du noir et blanc qui prend place au bout d’une lignée d’artiste qui part de Caniff aux États-Unis, passe en Europe avec des auteurs comme Breccia et Pratt pour façonner des gens comme Comès. Cet usage du noir et blanc avec des grands aplats, quelque chose d’extrêmement violent est bien analysé par Krajewski. Mais on est quand même étonné de voir qu’il faille aller chercher des explication dans la philosophie ou dans la littérature sur cette approche du dessin, et pas chez des gens que Marc-Antoine Mathieu connaît, à coup sûr, qu’il a lus et auxquels il fait aussi référence, aux côtés des références évidentes à Borges et à Kafka.

Harry Morgan : Il n’y a effectivement aucune référence à l’œuvre de Walter Benjamin dans ce livre.

Renaud Chavanne : Voilà donc un livre intéressant, qui mérite le détour, mais que vous ne lirez pas en deux temps trois mouvements. Il est vrai que Mathieu est un auteur étrange et il très plaisant de voir comment l’œuvre est abordée et comment de nombreuses clés nous sont données pour ouvrir des portes sur le travail de Mathieu.
Nous terminerons notre Revue de littérature 2016 en revenant sur un livre de Karthala. Comme nous n’avons pas été très cléments avec BD Western, nous avons voulu nous rattraper en parlant d’un autre livre d’une des collections d’ouvrages sur la bande dessinée. La collection Esprit BD est méritante, il faut la défendre, et d’autant plus qu’elle a fait paraître plusieurs titres cette année. Outre BD Western, on a pu y lire Petite histoire politique de la BD belge de langue française de Philippe Delisle, Le Moyen Âge en bande dessinée, un ouvrage collectif dirigé par Tristan Martine et enfin ce dernier titre, intitulé Bandes dessinées et religions, des cases et des dieux, qui est aussi un collectif, dirigé en l’occurrence par le responsable de la collection, Philippe Delisle.

Manuel Hirtz : Ce sont là aussi les actes d’un colloque, portant sur les bandes dessinées et la religion. Je trouve que c’est un excellent livre. D’abord, les communications sont en général de très bonne qualité, ce qui n’est pas toujours le cas. De plus, mises bout à bout, elles offrent un véritable panorama du sujet, c’est-à-dire que l’ouvrage donne une bonne idée de la représentation de la religion dans la bande dessinée, et cela pas uniquement pour l’espace franco-belge puisque mon camarade Harry Morgan parle du Cœur Vaillant américain, Treasure Chest. Il est également question de la bande dessinée japonaise, le panorama est complet.
Il ne me reste plus guère de temps d’entrer dans le détail, mais je préciserai qu’étant moi-même protestant, je me suis précipité pour lire l’article « L’histoire du protestantisme en bande dessinée », d’Yves Krumenacker. Il a confirmé ce que je pensais, à savoir que nous autres protestants n’avons presque pas fait de bande dessinée. Les rares fois où nous en avons publié, nous les avons fait faire par des catholiques. C’est plus pratique, ils ont l’habitude. Par ailleurs, étant historien, Krumenacker évoque la question de la représentation du protestantisme dans les bandes dessinées historiques, et son propos est extrêmement pertinent. Il met bien en exergue es stéréotypes. En définitive, il montre beaucoup de goût en matière de bande dessinée, puisque la série qu’il conseille est certainement la meilleure et la moins grand public, dirais-je.

Renaud Chavanne : Tu peux la citer ?

Manuel Hirtz : Qui est… Alors j’ai oublié, désolé, j’aurais dû amener ma petite fiche.

Thierry Lemaire : Je ne voudrais pas que le public reparte sans savoir quelle est cette série, qui est la meilleure sur le protestantisme. Nous l’avons trouvée : c’est une série assez récente d’ailleurs : La passion des anabaptistes, de David Vandermeulen et Ambre, chez 6 Pieds Sous Terre. Maintenant vous savez.

Harry Morgan : Je précise que l’une des communications est de ma plume. Je ne parlerai donc de l’ouvrage qu’en des termes très généraux. Je vais tout à fait dans le sens de Manuel Hirtz : les auteurs ont l’avantage d’avoir creusé leur domaine, et donc leurs corpus, pendant de longues années. En conséquence, ils le connaissent à fond et ça amène des conclusions intéressantes et des apports théoriques riches. L’écueil d’un tel ouvrage est évidemment la simplification, par exemple une opposition entre une bande dessinée religieuse hagiographique et une contestation de la religion via la bande dessinée, autrement dit une satire de la religion à travers la bande dessinée. On fera évidemment ici le lien avec une triste actualité. Les auteurs échappent à ce type de simplification. Ils font remarquer en particulier que le rajeunissement d’une figure religieuse (ils donnent l’exemple de la Vierge Marie), passe forcément par une réinterprétation qui court perpétuellement le risque d’être perçue comme outrancière ou blasphématoire. C’est une situation très complexe, où la tentation du conformisme, et donc d’un courant qu’on pourrait appeler sulpicien, et ceci quelque soit là religion considérée, est permanente. Les différents intervenants dans le domaine font des efforts pour la surmonter, en assurant effectivement une certaine fraîcheur à leur objet.
Ceci dit, le point sur lequel nos universitaires achoppent peut-être est celui de la satire débridée. Prenons par exemple cette bande dessinée de Robert Kirkman intitulée Battle Pape en français (Battle Pope en version originale), traduite par mes soins aux éditions Stara. Il s’agit d’une histoire de fou, où le Pape est une espèce de super-héros cynique, violent et paillard. Le Christ est vivant sur Terre et c’est une espèce de crétin, de comparse lamentable du Pape. Qu’est-ce qu’un universitaire spécialiste de bande dessinée religieuse peut tirer de cela ? Il expliquera qu’il s’agit d’une satire outrancière. Mais quand il en cherchera les tenants et les aboutissants il ne trouvera rien, à sa grande surprise. C’est que face à ce type de bande dessinée, l’analyse se trouve prise en défaut, faute de matière. Il s’agit tout simplement d’une bande dessinée destinée à de vieux adolescents ou à des adultes juvéniles, qu’on peut supposer à la fois régressifs et révoltés, qui trouvent très rigolo de contester des figures qui font partie de leur patrimoine, autrement dit de l’ordre établi. Mais cette contestation n’a ni queue ni tête, elle n’a pas de sens particulier. Inversement, personne ne pourra dire que ce type de bande dessinée permet de rajeunir les figures en question.

Renaud Chavanne : Battle Pape n’est pas anticonformiste d’ailleurs.

Harry Morgan : C’est une espèce de conformisme de l’anticonformisme, je crois que les marchands de papier américains appellent ça « High Value Content », un truc comme ça, enfin un contenu à forte valeur supposé fortement subversif, de quoi faire le buzz. Il s’agit de donner l’impression qu’on agite des grandes idées politiques, philosophiques sur le mode de la contestation, alors qu’en réalité il n’y a rien de particulier là-dedans. L’analyse s’arrête parce que le théoricien se retrouve dans une impasse.

Manuel Hirtz : Un détail encore : j’ai beaucoup apprécié certains articles quand ils prennent un point très précis pour permettre des considérations générales. Par exemple, il y a un très bon article sur la « bonne mort » de la bande dessinée belge. Au travers d’exemples pris chronologiquement, on voit très bien le passage d’une bande dessinée très catholique à une bande dessinée de culture catholique, puis finalement une bande dessinée assez détachée. L’auteur, Philippe Delisle, est vraiment un bon auteur. C’est d’ailleurs le maître d’œuvre de l’ouvrage. Il montre bien que l’idéologie n’est pas seule en cause, mais aussi les considérations dramatiques. Il est bon, à un moment, de simplifier la bonne mort pour lui donner un peu plus d’impact à la lecture.

Renaud Chavanne : Voilà, nous en avons terminé. Je voudrais ajouter un petit mot sur le livre de Denis Robert sur Charlie, Mohicans. Soit vous connaissez très bien l’histoire de Charlie Hebdo, vous n’avez pas besoin de ce livre-là. Mais si vous la connaissez d’un peu loin, c’est un livre que je vous recommande, car il éclaire les dernières années de la vie du périodique. Il nous raconte la dépossession de ses fondateurs, c’est-à-dire de Cavanna et de Bernier par Philippe Val. C’est un livre étonnant, on découvre ce qui s’est passé.
Nous avons eu des discussions au sein du jury du Prix Papiers Nickelés SoBD afin de déterminer si un livre de ce type rentrait dans notre champ. S’agit-il bien de bande dessinée ? Je suis assez convaincu de la réponse à cette question : bien sûr qu’il s’agit de bande dessinée ! Aucun des auteurs français de bande dessinée de la deuxième partie du XXe siècle n’a ignoré ce qu’il s’est passé à Charlie Hebdo, à Hara Kiri. Des auteurs de premier plan comme Reiser, Wolinski, Cabu et d’autres qui ont irrigué toute une génération d’artistes de bande dessinée, sont passés et ont fait leurs travail dans ces pages. En conséquence, il est d’une importance primordiale de comprendre ce qui s’est passé sur les dernières années de la vie du journal, avant les attentats (il n’est pas question des attentats dans ce livre). Et c’est l’objet du travail journalistique de Denis Robert. Un ouvrage intéressant à mon sens.

Manuel Hirtz : Le trouble provient du fait que tous ces gens se sont toujours refusés à se déclarer auteurs de bande dessinée, mais plutôt dessinateurs de presse. Et ceci parce que le terme « bande dessinée » a un côté « on travaille pour les enfants ». Alors que Wolinski, Reiser, Willem et tous les autres faisaient indubitablement de la bande dessinée, ils ont toujours eu un peu du mal avec l’appellation « bande dessinée ».

Renaud Chavanne : Toujours est-il qu’ils ont leur rôle dans la transformation de la discipline dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Manuel Hirtz : C’est pour dire qu’ils sont pleinement des auteurs de bande dessinée, de mon point de vue. De même que lorsqu’on observe aujourd’hui la collection des éditions du Square, on s’étonne : « Tiens, ça a existé bien avant Jean-Christophe Menu… on faisait des collections en noir et blanc, brochées… ».

Renaud Chavanne : Un dernier livre ?

Manuel Hirtz : Je vois le livre sur les super-héros, là, c’est fait par des… enfin je sais pas par qui mais… [Il montre Vies et morts des super-héros]

Renaud Chavanne : Des universitaires…

Manuel Hirtz : Des jeunes gens modernes et brillants…

Renaud Chavanne : C’est une édition des PUF qui est cachée sous une jaquette quelque peu criarde.

Manuel Hirtz : Pour faire au plus bref, il y a un texte à lire. C’est celui sur Docteur Strange. L’auteur analyse le style de Steve Ditko, et prend véritablement en compte la forme pour essayer d’en dégager la métaphysique, l’idéologie si j’ose dire.

Renaud Chavanne : Article de Tristan Garcia.

Manuel Hirtz : Article qui est risqué dans ses conclusions, évidemment, mais vraiment passionnant ! Le reste me semble plus dispensable, dirais-je, bien qu’agréable. Je précise qu’une grande partie de l’ouvrage ne porte pas sur la bande dessinée, mais sur le cinéma. Il y a aussi un petit article caricatural très amusant sur Batman, écrit par un Suédois je crois, qui nous explique que c’est la quintessence de la domination américaine et de l’impérialisme. Il nous explique que le dernier Batman cinématographique est l’exemple même de l’impérialisme américain contemporain. Or quand on a vu le film qui est une espèce de monceau d’incohérence et de bêtises crasses, on se dit qu’on n’a plus grand chose à craindre de l’impérialisme américain.

Renaud Chavanne : Article de Dan Hassler-Forest. Voilà le mot de la fin. Merci beaucoup de votre attention, à l’année prochaine !

Dossier de en décembre 2017

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