[SoBD2017] Commentaire de Planche : Nicole Claveloux

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Depuis sept ans, le SoBD (salon de la bande dessinée au cœur de Paris) réunit chaque année artistes, chercheurs, critiques ou journalistes qui s'essayent au Commentaire de Planches. Analyse de la composition, remise en contexte, précision concernant l'auteur, exposition des particularités du dessin, mise en évidence d'un motif remarquable, commentaire du mode de production voire fantaisie se laissant porter par la contemplation d'une belle chose -- il existe mille et une façon de parler de la bande dessinée. En attendant l'édition 2018 du SoBD, retour sur quelques interventions de l'édition 2017.

Je vais commenter une page de Histoire de Clounes numéro 1, scénario et dessins de Nicole Claveloux, parue dans le numéro 8 de la revue Ah ! Nana, en juin 1978. J’ai choisi la quatrième et dernière planche, que vous pouvez observer ici. L’histoire ne fait que quatre planches mais elle est quand même assez complexe, à la fois humoristique et sarcastique. Elle raconte les affres d’un couple de clowns en plein délire amoureux, qui vivent des choses terribles. Ça a l’air un peu compliqué, car on voit sur ces planches d’abord quatre puis cinq clowns.
Pour que tout soit clair, résumons d’abord ce qui précède. J’ai extrait des passages des premières planches. Vous pouvez voir que les clowns se rencontrent, il y a un clown à triangles et un clown à pois. On y voit leur rencontre, leur hésitation, le moment où ils tombent amoureux, leur première dispute, leur séparation, et leur réunion qui se fait sans grand entrain. Dans les pages suivantes interviennent un troisième clown, à étoiles, puis un quatrième clown, à fleurs, qui vont contribuer à ce que le couple de départ se déchire de plus en plus. Au début de la quatrième et dernière planche on voit que le quatrième clown, celui à fleurs, repousse les avances de celui à pois — qui est un des deux du départ. Arrive ensuite un cinquième clown, à carreaux. Ça, c’est pour ce que l’histoire nous raconte, qui peut paraître compliqué.

Cette planche est très intéressante d’un point de vue formel, comme d’ailleurs tout le travail de Nicole Claveloux. Vous voyez que les situations successives ne sont pas séparées par des cases, elles sont dans la même surface, et sont entourées d’un filet, comme s’il s’agissait d’une seule et même grande case. Il faut regarder assez attentivement pour voir que ce n’est pas une illustration avec (admettons) vingt-cinq clowns, mais une histoire mettant en scène quatre puis cinq clowns, avec ce filet qui entoure la totalité de la planche et non pas les situations qui sont les unes après les autres. Par ailleurs, quand on enlève le filet extérieur, c’est presque plus facile à lire, parce que le blanc qui circule autour des groupes suffit à faire comprendre que ce sont des situations successives et pas une seule grande composition avec un nombre incalculable de clowns. A l’inverse, si on met des cases, ça perd tout intérêt d’un point de vue formel. On est dans quelque chose de plus classique, et qui perd tout ce que la composition, dans des détails que je vais continuer d’explorer, apporte à la planche.

Je vais m’attacher à voir d’un peu plus près le détail de cette planche. La moitié supérieure est marquée par une forte dynamique, de la gauche vers la droite, accentuée par des effets de sortie de cadre. Le clown à fleurs qui résiste aux assauts du clown à pois, sort du cadre. Au deuxième strip, le clown à carreaux, qui est le cinquième clown, arrive côté jardin et le clown à étoiles lui aussi sort du cadre. Donc on peut voir que cette dynamique de gauche à droite est soulignée par ces effets de sortie de cadre. Le strip du milieu est extrêmement symétrique, c’est pratiquement une symétrie parfaite. Il y a le clown à fleurs qui continue de repousser les avances des uns et des autres, et dans des positions pratiquement en miroir les deux clowns du départ : celui à pois et celui à triangles, ainsi que les nouveaux arrivés le clown à carreaux et le clown à étoiles. Ils sont tous à peu près dans les mêmes postures de supplication que ce dédaigneux clown à fleurs veuille bien répondre à leurs avances. On voit dans ces planches que l’amour n’est pas une mince affaire. Cette case, dans cette symétrie et dans le fait qu’elle soit extrêmement statique, opère une pause dans la page.
Dans la moitié inférieure, deux couples se reforment, en suivant de nouvelles affinités, et dans une dynamique plus centripète, les clowns sont tournés les uns vers les autres. Là où avant, dans la partie supérieure, on avait un fort mouvement de gauche à droite, là on a des petits mouvements des uns vers les autres. Vous constatez que le clown à fleurs, le dédaigneux, reste seul, et en est malheureux. Je vous montre ce magnifique schéma avec des flèches de couleur, pour vous montrer que ce que je dis n’est pas du flan, et j’apporte des preuves. En haut, la dynamique de gauche à droite, avec des flèches rouges, en bas la dynamique centripète, ils se regardent les uns les autres. Au milieu le clown à fleurs fait un axe vertical. Cela structure le haut et le bas mais aussi la droite et la gauche. Il y a là une symétrie parfaite des clowns. N’est-ce pas magnifique ?

Après, afin de bien remplir les dix minutes de discussion qui me sont imparties, je me suis demandé ce qui se produisait si j’enlevais les corps et ne gardais que les têtes.  L’histoire fonctionne aussi comme ça, avec juste les têtes qui pleurent, les expressions racontent déjà énormément de choses. On le remarque grâce au talent incroyable de dessinatrice de Nicole Claveloux. Je me suis ensuite dit qu’il y a trente-sept visages, mais seulement vingt expressions. On peut ramener ces trente-sept visages à vingt expressions et les ranger en trois catégories d’émotions. A savoir la tristesse, le dédain et la joie. Je précise que, normalement, ça ne se fait pas de manipuler comme ça la planche d’une brillante consœur.
Ce dont on se rend compte, c’est qu’il n’y a qu’un seul et même visage. Le mot clown est orthographié ainsi : « cloune », nous invitant à nous rendre compte qu’il s’agit d’un clone d’un seul et même clown, qui est d’ailleurs une sorte de détournement de Tintin. La petite houppette, l’air un peu ahuri, les sourcils, et bien que je pense que Nicole Claveloux dessine dix fois mieux que Hergé, il y a quelque chose de Tintin. Mais je crois, c’était l’année dernière, il y avait une discussion à ce sujet : « Peut-on parler de bande dessinée sans parler de Tintin ? » Visiblement non. Finalement, est-ce que ces cinq clowns ne sont pas un seul et même clown ? Comme si l’amour était la quête du même, de soi-même chez l’autre. On passe alors au niveau supérieur de la réflexion philosophique de Nicole Claveloux. Alors je ne sais pas s’il faut voir une allusion sarcastique au thème du numéro d’Ah ! Nana dans lequel cette œuvre est sortie, à savoir l’homosexualité, ou si c’est une réflexion à propos de toute relation humaine. Je suis tentée de penser qu’il s’agit plutôt de la deuxième.

Alors je vais continuer à parler de clowns. Nicole Claveloux a réutilisé ces clowns avec ces petites combinaisons à motifs dans Pour de rire, qui est de l’illustration destinée la jeunesse, paru dans la collection Le sourire qui mord chez Gallimard en 1981. Je vous montre la couverture et une illustration intérieure, que je n’ai pas pu reproduire en entier parce que mon scan n’est pas assez grand. Nicole Claveloux a fait plutôt carrière dans l’illustration, mais elle est difficile à situer, car souvent elle est aux confins de l’illustration et la bande dessinée.
Dans un sujet assez proche, à savoir des peines d’amour avec deux personnages pratiquement identiques, Nicole Claveloux a fait Quel genre de bisous ?, même collection Le sourire qui mord, même éditeur Gallimard en 1990. Ici ce sont des bébés, et comme on le voit ce n’est pas simple non plus chez les bébés. « – Des bisous ! », « – Et pourquoi des bisous ? », « – Ben… c’est agréable », « – Je me méfie ! Oh ! Que je me méfie ! ». Là, la seule chose qui distingue les deux bébés c’est qu’il y en a un qui n’a pas de lunettes et l’autre qui a des lunettes, mais elle a gardé la petite houppette de Tintin. Ce qu’il y a de génial, c’est que quand Nicole Claveloux hybride le bébé et le clown, ça donne cela, le clown bébé, ou bébé clown. Voyez que, progressivement, on passe d’un registre plutôt humoristique, plutôt sympathique, à un registre qui relève plutôt de l’inquiétante étrangeté comme ceci.  Cette toile, à la peinture à l’huile, s’appelle Bal de tête et est franchement effrayante. Là vous voyez on est passé de la bande dessinée à l’illustration.

Nicole Claveloux, née en 1940, est plus connue comme illustratrice que comme autrice de bande dessinée. Je trouve ça un peu injuste car elle a quand même créé des choses extraordinaires dans les années 70 et qu’elle a beaucoup apporté, de mon point de vue, à la bande dessinée. Dans les années 70 elle a créé Grabote pour Okapi à partir de 1973. J’ai trouvé une couverture d’Okapi de 1973 où il y a une multitude de « Grabotes » qui rendent le malheureux Léonidas complètement fou. Vous voyez que l’effet d’accumulation, de répétition d’un même personnage est quelque chose que Nicole Claveloux utilise assez souvent.

Elle a réalisé pour les Humanoïdes associés avec la scénariste Za, deux albums extraordinaires qui s’appellent La main verte — la planche en question est extraite de cet album — et Saison morte, où elle a pu déployer ses talents de coloriste d’illustration dans le registre de la bande dessinée. Dans pratiquement tous les numéros du magazine Ah ! Nana — un magazine qui a eu une existence assez courte et où il n’y avait que des femmes qui dessinaient — il y avait ses histoires courtes, dont des histoires de clowns, et essentiellement des parodies de contes pour enfants. J’ai trouvé une photo d’un original d’une planche de la dernière page de l’histoire qui s’appelle Le petit légume qui rêvait d’être une panthère. Nicole Claveloux, c’est aussi tout un roman dans les titres et le côté délirant de son inspiration.

On va revenir à Tintin, histoire de peut-être passer, faire une transition habile avec un autre commentaire prévu aujourd’hui, à savoir La tentation de saint Tintin, cet hommage à Hergé à la manière de Jérôme Bosch ; qui transcende grâce à sa virtuosité technique tous les genres de l’image narrative. Je pense que vous avez compris qu’à mes yeux Nicole Claveloux est un génie absolu. A découvrir ou redécouvrir d’urgence. Les livres sont malheureusement presque tous épuisés, mais en bibliothèque, chez les soldeurs, etc… Dès que vous en trouvez un, vous l’achetez.

Dossier de en novembre 2018