Sur quelques ouvrages récents de David B. – journal de lecture

de

(deuxième partie : Hâsib et la Reine des serpents 1 & 2, Gallimard, Mon Frère et le Roi du Monde & L’ange de Beckett, L’Association)

Mardi 15 — & mercredi 16 — novembre 2016 : écrire pour ne pas oublier (mais lire une première fois en prenant des notes ne va pas de soi. Quand on relit, ça vient plus naturellement, enfin si on y songe…). Comme beaucoup, j’ai mal lu les Mille et Une Nuits. La trop grande faveur donnée à certains épisodes (qui nous ont été transmis pour l’essentiel durant l’enfance, de manière on ne peut plus fautive) recouvre l’essentiel de cette longue suite de contes (dont le décompte, fascinant, devrait pourtant inciter l’enfant lecteur à se retenir de la quitter avant d’en avoir achevé l’exploration). Hâsib et la Reine des serpents est de ces contes que cette lecture incertaine avait peut-être (pour quelle obscure raison ?) relégués dans une zone d’oubli ; mais il est probable qu’en réalité sa découverte ne lui avait pas été proposée — l’histoire des éditions successives des Mille et Une Nuits étant aussi celle, sinon de la censure au sens fort, disons des arrangements, parfois douteux, dont Borges a fait jadis la matière d’un de ses plus fameux essais (dans son Histoire de l’Éternité). Gallimard oblige, David B. a trouvé, j’imagine, la version du conte qu’il s’est proposé d’adapter (ou plutôt d’arranger, au sens le plus noble, comme on l’entend en musique) dans l’édition de la Pléiade, que l’on est en droit de supposer meilleure que le tout venant des précédentes (ceci dit, j’ai pour ma part récemment acquis pour quelques euros dans une brocante une version partielle en quatre volumes des Mille et une nuits, publiée chez Phébus il y a une trentaine d’années, traduite par René R. Khawam — version dite « scrupuleusement fidèle au rythme poétique du texte initial » — mais le conte que David B. a choisi n’en fait malheureusement pas partie). Me revient soudain (écrire, c’est avancer dans le terrain vague et retrouver quelques objets fétiches abandonnés aux quatre vents) qu’adolescent, il y avait dans l’appartement de mes parents une édition en plusieurs forts volumes qui se prétendait exhaustive et que j’ai plus d’une fois empruntée avant d’aller me coucher — mais peut-être l’ai-je rêvée… Quoi qu’il en soit, ce titre n’a jamais été déposé dans ma mémoire, du moins pas de manière que je puisse, longtemps après, le retrouver avec aisance (il se peut aussi que le « héros » du conte ait dans ces éditions déjà anciennes — et fautives — été dénommé autrement ; fouillant rapidement sur internet, je découvre d’autres noms, très proches, certes, mais qui sonnent différemment ; par exemple : Hasid et non Hâsib. Mais cette découverte n’arrange rien, ne fait rien remonter à la surface). Découvrir une adaptation ne nous rend pas aussi ouverts que quand on pénètre un monde inconnu (ce qui est, j’en conviens, rare). Il faudrait pourtant tout oublier de ce que l’on sait (ce qu’on s’imagine avoir acquis) afin de pouvoir l’appréhender comme quelque chose de nouveau. Comme si l’incipit était le signal de départ d’une nouvelle aventure — en terres vierges.

Le conte de Hâsib Karîm ad-Dîn se situe à la fin de la cinquième centaine de nuits de contes (selon cette version : de 482 à 498, donc à l’approche du centre des Mille et Une Nuits). Il précède l’histoire plus que fameuse de Sinbad. David B. l’arrange (musicalement, le retranscrit) et ajoute au nom du « héros », dans le titre, celui de « la Reine des serpents ». Bien plus que la réalisation artisanale d’un travail de commande, il en propose une lecture (dédiée à ses enfants) à la lumière de ses propres hantises, conjuguant son goût pour le fantastique à son attrait pour l’Orient (notamment celui qu’on dit « Moyen », ce lointain proche, terre de renaissance : là où relancer les dés et remettre en jeu le nom).

Jeudi 17 novembre 2016 : Une fois de plus, il serait vain de résumer l’histoire — tout conte disant, on le sait bien, ce qu’il dit en le disant. On soulignera plutôt l’extrême finesse de la manière dont les intrigues s’entrelacent (comme les serpents le font, dans leur nid ou ailleurs). C’est sans doute ce qui a plu au dessinateur dont l’éditeur dit « qu’il nous ouvre » avec ce conte « les portes des Mille et une nuits » (comme si chaque trait criait secrètement dans le silence des pages : Sésame ouvre-toi !). La question de l’ouverture, des passages, y est centrale en effet. Il y a un lien organique entre forme narrative et travail du dessin qui est, il ne faut cesser d’y insister, bien plus qu’illustratif — il conviendrait mieux d’en parler en termes de vision, donc de puissance. Une fois immergé dans ce récit dessiné ; une fois apprécié la manière dont sont inscrits les mots (et aussi dont sont articulées les phrases) greffé(e)s dans les images (la mise en page étant mise en scène : on joue le texte, graphiquement et, quand ça marche, l’image devient bien plus qu’un décor) ; une fois mémorisé ce que les mots nous ont soufflé à l’oreille (car, de même que « l’œil écoute », l’oreille lit, déchiffre et, quand on lui souffle quelque chose, le lecteur retient son souffle), on peut reprendre sa lecture avec l’idée que l’on pourrait peut-être, maintenant, quasiment tout comprendre en se passant des mots (les percevant alors en tant qu’écriture illisible, usant d’un langage perdu : lignes noires, aux caractères détachés, empreintes énigmatique dans le blanc, ponctuations de l’image — ou dépôts de mémoire). Jean-Pierre Faye écrivait (au début des années 1970, dans Théorie du récit), que « le récit respire et bat, mais cette pulsation et ce souffle dessinent ». Il ajoutait : « sur le verre » (où il y a, à chaque instant, risque de brisure) ; mais on pourrait dire aussi bien : « sur la peau » (que le verre, comme le papier, a pouvoir d’entailler). Pierre Klossowski se demandait alors — rapporte Faye — si le geste du graphisme ne rendait pas, à soi seul, « une série de situations et d’événements qui donnent matière à un récit ». Si l’on désire saisir concrètement le travail que David B. a opéré sur cet épisode mal connu de cette suite de contes se déroulant selon un nombre de nuits dont le chiffre est celui des différences entre les sexes moins deux (fascinante proximité de deux nombres remarquables, même s’ils ne sont pas premiers), il faut d’abord s’interroger sur ce passage matériel du récit au dessin. Tout est là — ou presque. Et seul le regard peut décider si la mise en œuvre de ce passage tient — ou non : force énigmatique à la hauteur de celle de la vision de cet auteur singulier (ou pluriel) inconnu qui lui a offert de quoi s’alimenter (tel une pile électrique) ; dans sa capacité à dépasser la simple analyse de texte (comparer le texte original à son adaptation est un exercice scolaire qui n’a de sens que s’il s’agit de démontrer la faillite de celle-ci). Il convient donc de considérer cette bande dessinée en deux volumes — de 60 et 46 planches — comme une tentative de rejouer une partie, de lui redonner vie dans son propre langage, sans jamais réduire, en sa cuisine, la complexité du matériau originel. Que ces livres doivent être aussi adaptés aux capacités de lecture des plus jeunes ne signifie pas qu’il faille les édulcorer, non seulement en éliminant certaines choses qui ne pourraient être comprises qu’une fois adulte, mais aussi, et c’est autrement plus grave, en atténuant leur pouvoir de transformation formelle ; c’est pourquoi le regard scrute au plus près ce qui, dans l’écriture, graphique, dans la mise en couleurs, dans cet espace qui se déploie à la fois en surface et en volume (tel celui du « poème » : simultanément suite de pages d’écriture et mise en espace dans le livre), invente, renouvelle, remet en jeu (contribuant au processus de formation de la signature de l’auteur, confortant sa reconnaissance au premier coup d’œil, l’affirmant dans sa singularité — mais une singularité non figée, toujours en mouvement, avide de tout ce qui lui pourrait la stimuler, lui offrir l’occasion, comme par surprise, d’affirmer un supplément de vigueur).

Pierre Klossowski : « Le passage alternatif de l’expression graphique ou picturale à l’écriture, de celle-ci à celle-là, ne révèle pas nécessairement une seule propension originaire, mais une manière d’éprouver des instants obsessionnels dans deux espaces différents, dût-il s’agir du même motif provoquant une appréhension différente » (Le geste muet du passage matériel au dessin in revue Change n°5). Bien entendu, cela vaut aussi quand qui écrit et qui dessine n’est pas le même. Au lecteur, donc, de creuser cette question des obsessions afin de saisir à quel point le monde de David B. relève de ça (il convient aussitôt ajouter : comme tous les vrais mondes). Un certain nombre de signes font retour dans son travail, et ce quasiment depuis l’origine. Je dis « signes », on pourrait dire « figures » ou « manières de faire vivre le trait » (de lignes pures en « tremblés », de surfaces encrées en hachures ou réserves — ici, comme on est en quadrichromie, les seuls blancs visibles sont ceux contenus dans les bulles : support neutre à l’inscription du langage, et non couleur « en soi »). L’ornemental (l’arabesque, le décoratif, appelez-ça comme vous voulez) dans ces ouvrages procède d’un mode de vie du dessin accordé à celui du dessinateur (qui travaille sans labeur apparent, sans manifester de complaisance dans l’étalage virtuose de ses acquis). Cultiver ses obsessions en bon jardinier commande de ne pas se faire prendre au piège de leur ressassement. On est, çà et là, parfois au bord du maniérisme, mais il n’y a jamais chute. La mise en couleurs fait partie de la commande (collection Fétiche oblige : oncques ne vit ici adaptation non colorée de tel ou tel opus © Gallimard), concession inévitable au principe qu’une bande dessinée « grand public » ne peut-être en noir et blanc. Mais, bien au-delà d’une simple réponse pragmatique à cette exigence, elle semble ici, le plus souvent, le fruit d’une authentique recherche du plaisir (ce qui signifie, pour simplifier, que la couleur apparaît au regard plaisante et cohérente, fantaisiste autant qu’exacte — le plus remarquable étant dans le fait qu’elle n’atténue et ne recouvre en rien la force des noirs, ce qui est, surtout chez David B., l’essentiel).

Note : parmi ces signes — ces figures — obsessionnell(e)s qui se retrouvent dans la plupart des ouvrages de David B., il y a les squelettes qui réapparaissent, cette fois en fin de parcours, lors d’une bataille aussi brève que sidérante. Mort et métamorphoses sont deux piliers du dessin qui cherche à raconter et se cherche en racontant. Et grand plaisir à retrouver le monde des océans — ou, plus modestement, des réserves et cours d’eau — envahi de créatures, poissons et autres formes animales et humaines, superbement stylisées (on attend avec impatience une improbable version dessinée de Vingt mille lieues sous les mers…).

On pourrait aussi souligner quelques vagues faiblesses, histoire de payer son tribut à notre monde où l’imparfait est de règle, ré-humanisant ainsi ce diptyque (sans sombrer dans l’humanisme — qui, en son retour fanfaron, est, en lien grotesque avec l’indécrottable sentimentalisme, une des plaies majeures de notre temps). Par exemple : cette relative difficulté à dessiner ces visages féminins qui, au-delà de ce qui marque la différence sexuelle (par exemple, l’absence de pilosité sur le visage), présentent certains indices relatifs à l’incarnation de la divinité ou, plus ordinairement, à la représentation de la femme fatale ; cependant le féminin dans les groupes, voire les foules, est parfaitement rendu — « tu vois, des jolies filles, il y en aura toujours », proposition que l’image ne rend pas caduque. Mais à quoi bon accorder ou non des points, des plus et des moins (sauf ironiquement, pour se moquer de cette piste aux étoiles clownesque dans laquelle s’englue volontiers la critique à la petite semaine) ? On est ici, en ce monde fantastique, baroque, dans une élévation (un monde en devenir qui continue son ascension). À lire Hâsib et la Reine des serpents, rattachant maintenant ces deux volumes en un seul, on a l’immense plaisir de retomber en enfance, c’est-à-dire : revivre ce qu’on n’a pas vécu ; car l’enfance n’est pas ruines et neiges d’antan, mais ce que le génie (au sens d’Aladin) nous permet, selon nos vœux, de retrouver à volonté — enfance en perpétuelle métamorphose (et donc toujours au présent) afin de partager entre nous ce pain perdu, chaudement retrempé dans le lait de ce que la mémoire a déposé dans un recoin secret du terrain vague.

Vendredi 18 novembre 2016 : le très plaisant ouvrage toilé de rouge (au format presque carré : 19,5 x 21,5 cm) et intitulé Mon Frère et le Roi du Monde est signé du seul David B. (même si un invité de marque, Philippe Vasset, y publie un assez long texte en ouverture). Frère et Roi du Monde sont des figures récurrentes de certains de ses livres les plus fameux (les six volumes de L’Ascension du Haut Mal ; les deux premiers de Babel — on imagine qu’il y en aura à l’avenir quelques autres). J’avoue être peu familier des écrits de René Guénon ; et encore moins de ceux de Ferdynand Ossendowski — ne parlons pas de l’invraisemblable Joseph Alexandre Saint-Yves — au sujet desquels Philippe Vasset nous entretient dans son étonnant récit d’ouverture, Généalogie de poche du Roi suprême dont voici les premières lignes :

« Sur les 72 dessins réalisés par David B., le Roi du Monde est un tarot, une rune, un chiffre. Un signe au référent fuyant, le masque d’un visage qui se dérobe.
Mais le Roi du Monde n’est pas seulement une image. C’est également un homme que certains ont rencontré. »

Etant peu familier de ces choses-là dont, depuis toujours je me tiens à distance, pour moi, le dessin, c’est fondamentalement du dessin (Saul Steinberg l’a affirmé mieux que quiconque : « ce que je dessine, c’est du dessin »). Mais il faut toujours écouter ce que disent les auteurs, afin de pouvoir aussi bien s’ouvrir à leur monde (pour s’y perdre, parfois, avec délices) qu’apprendre à s’en défaire — pour le quitter, dans le but de pouvoir y rentrer, mais autrement : libéré du poids des intentions (je songe à Blanchot, à « L’entretien infini », et à « Libère-moi de la trop longue parole » qui conclut Le pas au-delà). Le livre de Guénon, Le Roi du Monde, écrit en 1927, était — nous rapporte David B. — en bonne place dans la bibliothèque de ses parents (comme les Mille et Une Nuits, chez les miens). Dans cet ouvrage, il s’est plongé avec obstination — jusqu’à l’épuiser ? Lecture — nous dit-il — « aride, ardue, labyrinthique où la figure mythique du Roi du Monde se dérobait au fur et à mesure des chapitres plutôt que de se révéler. (…) La lecture du livre posait plus d’énigmes qu’il ne révélait de mystère. » Et, un peu plus loin : « Alors, ce Roi du Monde ? Il ne m’a pas déçu, il m’a perdu. Il a ajouté du mystère là où je cherchais de la lumière, et ça n’a pas déplu au chat que j’étais et qui hantait le jardin la nuit. » Bien entendu, on ne pratique pas la lecture en toute innocence quand on vit dans une famille versée dans l’ésotérisme et qu’on a, en sus, un grand frère initiateur. Cette suite de dessins, rassemblés en un livre finement réalisé, qui peut être montrée de différentes façons (vu qu’au départ était, non le verbe, mais l’idée d’accrochage, en galerie comme au musée), est le fruit d’une commande venant de l’extérieur, mais aussi (on le devine immédiatement) celui d’une nécessité intérieure de reprendre une histoire qui a fini par dépasser l’idée d’entretenir un travail d’ordre autobiographique (ce sous-genre récent de la littérature — dessinée ou non), lui offrant quelque chose de plus universel que ce livre ne cesse d’affirmer et qu’il est difficile de réduire en une quelconque formule (le désir d’atteindre la justesse dans l’infini des variations ?).

À force d’enchaîner, de varier, de reprendre les portraits de son Frère et du Roi du Monde, David B. a fini par révéler (mettre en forme) quelque chose de l’ordre de l’autoportrait. C’est bien lui le sujet du livre — sujet actif, ne se regardant pas dessiner, mais dessinant avec l’acuité d’un regard qui a don de prendre spontanément les bonnes décisions : celles qui lui permettront de frayer au plus près du dévoilement de soi, à rebours d’une partie falsifiée de « bas les masques » ; bien au contraire : l’écriture sans fin de ce qui ne cesse de faire énigme. Une fois encore, ce qui se déploie, là, dans le trait (belle idée de varier supports et façons matérielles de faire, ce que la bande dessinée traditionnelle ne permet pas), c’est une poétique de l’écoute de ce qui, en soi, n’est pas « l’écoute de soi » (mais néanmoins en relation intime avec ce qu’on entend par « soi »), selon 72 dessins qui forment autant d’états provisoires de « deviens ce que tu es ». Ce nombre est le tribut — nous dit-il — qu’il paye à l’ésotérisme ; pour moi, ce serait plutôt celui des notes comprises dans six octaves de la gamme chromatique (ce qui permet bien de savantes constructions harmoniques) ; pour d’autres, ce sera un âge — ou tout autre chose. Dans tous les cas, c’est un nombre pair : même nombre de figures pour chacun des deux « personnages » mis en scène dans un face à face qui est celui de perte de la puissance en regard de la toute-puissance et qui suppose que l’on reconnaisse, à chaque page, qui est qui. C’est parfois facile — mais pas toujours. Le plus réussi, à mon sens, de ce projet : avoir communiqué le plaisir de se perdre — de ne plus savoir. Marguerite Duras (à propos de la mendiante de Savannakhet, au début d’India Song) : « elle demande une indication pour se perdre » (et un peu plus tard, elle placera dans la bouche du Vice-Consul, se trouvant enfin face à celle qui le fera hurler — d’amour, en homme vierge — dans la nuit, cette ligne de dialogue extraordinaire : « je ne savais pas que vous existiez »). J’ai beau savoir que David B. n’est pas amateur des écrits de Duras, peu importe, ces mots me reviennent aujourd’hui avec violence au cours de la relecture de son livre de dessins et me semblent bien plus parlants que tout ce qui pourrait me venir à l’esprit comme forme d’assertion critique.

On pourrait, certes, se contenter de souligner l’inventivité de ce travail côté dessin ; en rester là, oublier le titre, oublier tout, faire le ménage, balayer les significations, pour apprécier ce qui s’affirme plus que vivant dans cette histoire où chaque image frôle la mort.

Samedi 19 novembre 2016 : avant de prendre congé, noter ce titre L’ange de Beckett — étonnant intitulé d’une bande dessinée en 32 planches écrite par David B. et dessinée par Andrea Bruno et David B. (non à quatre mains, mais en alternance irrégulière). Mon lapin (n°9 et dernier) est le lieu de publication (à L’Association). Mais, contrairement aux numéros précédents, la forme revue n’est ici qu’illusion : il s’agit bien d’un livre qui aurait pu trouver sa place dans la collection Mimolette (où a été publié Les incidents de la nuit). Il y est question du fameux coup de couteau que Beckett aurait reçu de la part d’un mac (ici renommé par David B. : « l’ange ») en 1938, du côté de la Porte d’Orléans (anecdote rapportée par James Knowlson dans sa biographie de l’écrivain Irlandais). Beckett : « Et tout à coup voici ce maquereau qui surgit et commence à nous pomper pour qu’on le suive. Alors on ne savait pas, ça n’est apparu que plus tard, si c’était vraiment un mac. (…) Quoi qu’il en soit, il m’a filé un coup de couteau ; par chance il a raté le cœur. Je me suis étalé sur le trottoir, je pissais le sang. » « Je suis revenu à moi dans une salle commune, une pièce immense. La première chose dont je me souvienne, c’est Joyce, à l’autre bout de la salle, venant vers moi. » Knowlson précise le nom de l’agresseur : Prudent. Un jour que Beckett le croise à l’entrée du tribunal, il lui demande pourquoi il s’en est pris à lui. Et Prudent de lui répondre : « Je ne sais pas, monsieur. Je m’excuse ». Drôle d’ange. Beckett conclue, avec l’humour férocement subtil qui le caractérise : « Prudent est incarcéré à la Santé où il n’y a pas prisonnier plus populaire. Son courrier est impressionnant. Ses poules l’arrosent de cadeaux. La prochaine fois qu’il jouera du couteau, on lui décernera la Légion d’honneur. Ma présence à Paris aura tout de même servi à quelque chose. » De cette histoire tragicomique (étant donné que si son agresseur est peut-être un ange, Beckett n’était pas un saint, bon buveur et client des prostituées à ses heures), David B. tire une sorte de fable sur les liens étranges entre les agressions (ou morts étranges) qu’ont pu subir quelques écrivains majeurs (comme Nerval, Artaud et quelques surréalistes, jusqu’à Beckett) et leur écriture (induisant la possibilité d’en envisager la reprise, comme si un coup de couteau dans la nuit, évitant de justesse le cœur, avait le pouvoir de redonner à qui le subit la force d’enfin écrire — au sens le plus exigeant du mot). Pour cela, il invente une obscure brigade des Écrivains et des Poètes qui aurait été fondée après la mort de Gérard de Nerval. Ainsi qu’un non moins improbable dieu de la littérature qui aurait missionné sur terre cet ange pour qu’il procure des piqûres de rappel aux écrivains abandonnés dans la luxure et la boisson. À la fin de l’histoire, « l’armée des écrivains » défile, saluant au passage Sam, le petit nouveau atterré qui devra bientôt la rejoindre pour aller à la guerre. Beaucoup d’obsessions caractéristiques du travail de David B. se retrouvent là, servies à la perfection par l’étonnant duo qu’il forme, au dessin, avec Andrea Bruno (leurs traits s’opposent impeccablement, jusqu’au point de créer une forme paradoxale de fusion, où on reconnaît toujours l’empreinte de chacun — forme de « fluidité rugueuse », abrasive, coupante comme une lame de métal bien affûtée). Beckett exige le noir et blanc — et pas n’importe lequel. Même s’il est celui qui a compris avant tout le monde l’art singulier de ce grand coloriste qu’était Bram van Velde (on se souvient de son fabuleux article sur les frères van Velde, intitulé Le monde et le pantalon dont, à son tour, s’est souvenu David B., faisant perdre à l’écrivain son falzar afin de l’inciter à retrouver le monde… De l’écriture, bien entendu, qui le conduira à progressivement se tenir de plus en plus à l’écart).

Coda[1] :

– Allez-vous continuer encore longtemps à déconner sur le travail de David B ?
– …
– Oui ou non répondez
– Je suis fatigué

Notes

  1. En hommage à Beckett (dont je reprends l’usage du verbe « déconner » à la fin de Le monde et le pantalon : « Car on ne fait que commencer à déconner sur les frères van Velde ») et à Robert Pinget — grand ami de Sam dont j’ai déjà parlé dans la première partie de cet essai (les deux dernières lignes de cette coda sont une reprise de celles de L’inquisitoire).
Dossier de en novembre 2016

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