Atrabile

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Depuis près de quinze ans, Atrabile propose un catalogue qui ne cesse d’étonner, cherchant constamment à se renouveler tout en gardant une grande cohérence et une identité forte. Réunissant à l’origine le fleuron de la bande dessinée alternative suisse, elle a vite attiré des auteurs de divers horizons et reste aujourd’hui l’une des maisons d’édition de bande dessinée les plus dynamiques, aux projets souvent enthousiasmants. Rencontre avec le co-fondateur Daniel Pellegrino, dont l’éternelle insatisfaction résulte de l’exigence du passioné.

Loïc Massaïa Daniel, pourrais-tu commencer par raconter brièvement comment est né Atrabile ? Quel était le contexte, vos motivations ?

Daniel Pellegrino Bon. En 1996-97, Benoît (Chevallier) et moi avons fait le constat que Genève bénéficiait d’une scène assez vivante, avec de nombreux dessinateurs dont on appréciait le travail, mais que paradoxalement, il n’y avait aucune structure pour mettre en avant ce travail. On avait rencontré une bonne partie de ces auteurs en participant aux séances de rédaction d’une revue genevoise qui s’appelait Sauve qui peut, publiée par les éditions Atoz. J’ai le souvenir de séances de rédaction assez houleuses, où une bonne partie des décisions se prenaient dans une ambiance pleine de fumée doucereusement parfumée… Bref. Les gens d’Atoz étaient plein de bonne volonté, mais ça partait dans tous les sens… (Ils ont publié les premiers livres de Fréon, mais également de Zep !). Tout le monde n’en garde pas un très bon souvenir. Nous, ça nous a permis de faire de belles rencontres, et ça nous a longtemps servi d’exemple des choses à ne pas faire. Donc, fort de cette «expérience», on s’est dit : créons quelque chose pour soutenir la scène locale, et commençons modestement, ne mettons pas la charrue avant les bœufs. On se voyait surtout comme une espèce de tremplin pour les auteurs que l’on aimait, on n’avait pas réellement la volonté de devenir un «éditeur». A la même période se montaient à Genève deux autres structures avec lesquelles nous avons été rapidement très complices, B.ü.L.b comix et Drozophile. On découvrait aussi les premiers Lapin de l’Association, les Comix de Cornélius, le Cheval sans tête, Frigobox… Il y avait donc une certaine effervescence autour de la bande dessinée à Genève à ce moment-là, et on sentait bien qu’il se passait «quelque chose» en France, en Belgique, au Québec aussi. Voilà.

LM Saurais-tu définir l’identité d’Atrabile ?

DP Je ne suis pas sûr d’être le mieux placé pour répondre à cette question ! J’espère juste que le catalogue d’Atrabile est un tant soit peu cohérent, et qu’il s’en dégage quelque chose. Maintenant on n’a pas non plus envie de s’enfermer dans une ligne éditoriale trop restrictive, et puis les choses dans l’édition ont beaucoup évolué ces dernières années, les lignes ont bougé, donc on n’est plus dans l’opposition les «romans graphiques» (hu hu) sur beau papier chez les petits éditeurs, les «48CC» chez les gros. On se doit donc d’aller chercher un peu plus loin, de ne pas simplement marcher sur les traces des autres, ou se complaire dans ce que l’on a déjà fait… En même temps il serait faux de croire que tout découle d’une stratégie bien définie, nos goûts, et surtout nos envies changent/ont changé, ce qui explique que l’on va parfois dans des territoires moins narratifs (parce que l’on publie quand même principalement des choses très centrées sur la narration). Il y a des projets qui nous passent entre les mains, qui à première vue ne sont pas complètement dans notre ligne, mais qui nous titillent, qui représentent quelque chose d’excitant éditorialement parlant. Je pense par exemple à Prédictions d’Aurélie William Levaux et Isabelle Pralong, sur un texte de Peter Handke. Il y a une forme de gageure dans ce genre de projet, on sort des collections, des formats prédéfinis, on doit tout repenser, se poser des questions, trouver des solutions. C’est excitant, et il faut qu’Atrabile reste quelque chose d’excitant pour nous.

LM A titre personnel quelle est ta philosophie du métier ?

DP Ah oui, c’est la question à laquelle je dois répondre par des mots plus grands que moi, genre Ethique, Déontologie, Intransigeance, Honnêteté, etc ? Si philosophie ou éthique il y a dans ma pratique du métier, j’espère juste qu’elle se dégage de cette pratique. Je pourrais sûrement me draper dans plein de grands et beaux concepts, mais j’aurais du coup l’impression de faire un discours, et je ne suis pas très à l’aise avec ce genre de pose. Hum, pour répondre quand même à ta question, et ce que je vais dire va sembler sans doute naïf, simpliste, bateau, mais je crois que l’on essaye avant tout de faire les choses «bien». D’être cohérent dans notre ligne éditoriale, de ne publier que des œuvres que l’on aime, auxquelles on croit, de soigner tout les aspects de l’édition en ce qui concerne la forme, et puis d’être, disons, très «réglo» avec tous nos interlocuteurs, les diffuseurs, les imprimeurs, et bien sûr les auteurs. Même si ce que l’on offre aux auteurs en terme d’avance reste très modeste, pour moi c’est primordial d’être super carré là-dessus, de fournir des relevés et les versements qui s’y rapportent dans les délais, etc. Tout ça peut paraître comme une évidence, mais je ne suis pas sûr que ce soit toujours la règle dans la profession. Voilà. Sinon, je crois qu’Atrabile appartient à un courant dans l’édition que je qualifierais «d’idéaliste», par opposition à une vision plus «pragmatique» des choses. Bien sûr le curseur a sans doute un peu bougé pendant ces dernières années, chez nous comme chez d’autres, mais je crois que l’on continue de pratiquer avec une bonne dose d’idéalisme.

LM Quelle a été la plus grande déception de ta carrière d’éditeur ? Et ta plus grande joie (ou fierté) ?

DP Des déceptions, j’en ai à peu près tous les jours, j’aurais du mal à les classer. Toute action est déception, toute pensée implique erreur — c’est de Queneau, et je suis bien d’accord. Notre première participation à Angoulême était très décevante : on était venus à quinze, avec nos amis de B.ü.L.b comix et Drozophile, motivés et les voitures chargées de bouquins. A l’arrivée les rares personnes qui s’arrêtaient à notre stand trouvaient nos livres trop chers. On a dû en vendre cinq. La première mise en place de notre diffuseur, à peine plus élevée que ce que l’on faisait en s’auto-diffusant, était une sacrée déception. Je pourrais continuer la liste longtemps comme ça : les mises en place en dessous de nos prévisions, les bouquins mal imprimés, les projets de livre qui capotent, etc.
Quant à la fierté, c’est un sentiment qui m’est un peu étranger. La lecture des premières pages de Pilules bleues, que Frederik m’a remis un jour comme ça, sans rien me dire, ont été une vraie joie. C’est pour moi le moment le plus grisant, quand je lis un projet qui m’emballe, et qu’en même temps je vois le travail nécessaire sur ce projet, les problèmes à régler, tout ce qu’il faut faire pour que ce «bon projet» devienne un «bon livre». Après quand je reçois le livre de chez l’imprimeur, je me dis toujours que l’on aurait pu mieux faire…

LM Comment fonctionne «le comité éditorial» ? Solennellement, en réunion autour d’une table ? Ou simplement au bar derrière un verre ? Quel est votre «processus» de sélection ?

DP Le comité éditorial, comme tu dis, est plutôt restreint, puisqu’il consiste en Ben et moi. Donc de temps en temps on se met autour de la table de réunion, histoire de rentabiliser cet achat coûteux, mais en général il n’y même pas besoin de ça. Si je suis convaincu ça suffit, et si je me pose des questions (genre est-ce vraiment un livre pour Atrabile ? ou est-ce qu’on a les moyens de le faire bien ?) on en parle avec Ben. Ça marche aussi dans l’autre sens : certains livres sont un peu plus des projets «à Ben» et d’autres «à moi». Après, Ana (Ribeiro), qui s’occupe de la production, lit également les projets, et j’aime bien avoir son avis.

LM Je me souviens d’une courte discussion à Angoulème, où tu me disais que Parcours Pictural, de Greg Shaw, avait quelque part été une erreur éditoriale, car ce livre ne correspond pas à l’image d’Atrabile. Personnellement, je trouve étrange au contraire que ce livre soit le seul du genre que vous ayez édité. N’oublions pas que pendant plusieurs années, vous avez publié une dizaine de pages de bande dessinée abstraite au sein de Bile Noire… C’était juste pour faire plaisir à Ibn Al rabin finalement, ou était-ce une volonté affirmée de votre part ?

DP Ah, je ne me souviens pas d’avoir parlé d’erreur éditoriale, mais si j’ai vraiment dit ça, c’était une erreur ! C’est vrai que chez Atrabile on est plutôt attaché à des œuvres narratives, mais on aimait beaucoup le projet de Greg Shaw. On s’est sans doute demandé si c’était vraiment un livre «pour nous», si ça trouverait une bonne place dans notre catalogue, si c’était cohérent avec notre ligne. En même temps on est là pour ça, faire des choses un peu atypiques, expérimenter. Il se trouve que l’on a publié dans Bile Noire des pages de bande dessinée abstraite, et que Parcours pictural est assez proche de ce qu’avait initié Ibn Al Rabin. On a reçu par la suite pas mal d’autres pages de bande dessinée abstraite, certaines assez surprenantes, formellement assez réussies, mais j’ai eu assez vite le sentiment que ça tournait en rond, des systématismes se sont vite mis en place, donc on a plus ou moins laissé tomber ce pan-là.

LM En tant qu’éditeur, quel est ton rôle pendant la création d’une œuvre par un auteur ?

DP C’est très variable. Certains veulent juste qu’on leur fiche la paix et qu’on leur laisse une totale liberté, d’autres ont besoin d’un regard extérieur, de remarques un peu constructives, ou juste d’encouragement.

LM Pilules Bleues a connu un grand succès critique et public. A l’instar de Persépolis pour l’Association — toute proportion gardée — ce petit pécule vous a-t-il permit de sortir des livres plus risqués, ou bien vous avez préféré le garder en réserve en cas de coup dur ?

DP Il n’y a jamais vraiment eu de «pécule», Pilules bleues est un livre qui s’est vendu (et se vend toujours) sur la durée. Et je ne crois que l’on ait refusé des livres sous prétexte qu’ils ne se vendraient pas (ou qu’ils étaient trop «risqués»).

LM A contrario, L’autre fin du monde a plutôt été un gouffre, à cause de son premier tirage…

DP Ah oui, sacrée catastrophe. On avait choisi un beau papier, mais hélas pas assez opaque, le livre était quasiment illisible, et on a pilonné tout le tirage. Très mauvais souvenir !

LM Atrabile est-elle aussi touchée par la crise du livre ?

DP La crise du livre, oui… C’est sûr que le livre n’est pas un objet qui a vraiment la côte en ce moment. On entend pas mal de trucs comme ça ces temps-ci, des colloques sur «Après le livre», des articles sur la mort du livre, etc. Je crois qu’il y a juste un gros désintérêt pour le livre et la lecture, et c’est évident que ça n’arrange pas vraiment nos affaires. Le phénomène auquel on est confrontés depuis pas mal d’années, et qui ne fait qu’empirer, c’est une espèce de polarisation des ventes. Les titres difficiles ont de plus en plus de mal à trouver leur public en librairie (et pour cause, certains font vraiment des passages éclairs sur les étals, à peine arrivé ils sont remplacés par d’autres nouveautés et vont s’entasser avec plus ou moins de soin dans les cartons de retours), et en même temps, on a arrive à avoir des «succès» (toute proportion gardée) dans des temps très court, comme récemment le premier tirage de Château de Sable qui s’est épuisé en moins de deux mois. Mais ce qu’on retient surtout c’est que les titres plus exigeants se prennent des claques monstrueuses, monstrueuses, et que si ça continue dans cette direction là (et ça risque bien d’être le cas), les choses vont devenir très très problématiques.

LM Cinq mille kilomètres par seconde (de Manuele Fior) a reçu le prix du meilleur album à Angoulème, cette année. Je suppose qu’un tel prix est plaisant, au moins d’un point de vue financier, mais accordes-tu personnellement une importance «morale» à ce prix, parfois décrié ?

DP Les gratifications sont rares, donc celle-là était plutôt la bienvenue, surtout que le jury était présidé par Baru pour lequel j’ai beaucoup de respect, donc oui ça fait plaisir. Et puis j’avoue que j’étais curieux de cette expérience là, de recevoir le prix du «meilleur album de l’année», donc voilà, ça c’est fait. Maintenant, ce prix, comme plein d’autres choses, n’a que la valeur que l’on veut bien lui donner.

LM Les ventes de ce livre étaient-elles bonnes avant la sélection ?

DP A notre niveau je considère que les ventes étaient plus bonnes (mais pas délirantes, loin de là), et elles ont quasiment quadruplé avec le prix. Et c’est vraiment le prix qui a fait ça, augmenter les ventes d’une telle manière, parce que la «couverture médiatique» a été quasiment nulle. En parlant de déception…

LM Atrabile publie encore et toujours Bile Noire, un collectif d’histoires courtes à parution plus ou moins annuelle. Editorialement parlant, quel est l’intérêt de continuer de publier une telle revue, alors que son coût reste élevé ?

DP Tout d’abord, ce n’est pas tant que le coût soit élevé, mais plutôt que les ventes soient très modestes, et surtout que ce soit un travail long et compliqué. Et pas très gratifiant, puisque que très peu remarqué. Moi j’adore les revues. J’aime bien le côté «rendez-vous», ça permet à des auteurs de faire des choses impubliables ailleurs, ça nous permet de faire des rencontres et des «découvertes»… Bile Noire est une véritable aberration commerciale, on perd de l’argent à chaque numéro, en même temps on est tout-à-fait dans notre rôle quand on publie Bile Noire. Je t’avoue néanmoins que je ne suis pas sûr que ça continue encore très longtemps. Eh ouais.

LM Est-ce que pour toi la prise de risque est une partie prépondérante du métier ?

DP Je pense pas comme ça, en terme de «prise de risque». On publie des choses que l’on aime. Maintenant nous sommes des gens assez lucides, donc on sait très bien que certains titres n’atteindrons même pas le point d’équilibre. Mais (et ça rejoint un peu ta question de ma «philosophie» du métier) ça me semble normal. On ne peut pas demander que chaque livre soit «rentable». Ça serait idiot.

LM Quel est votre rapport aux autres maisons d’éditions alternatives ? Et aux plus grosses boites (voire groupes) ?

DP On a une vraie complicité avec certains collègues éditeurs, avec d’autres c’est plus distant, tout ça dépend des rencontres qui se font ou ne se font pas, des affinités que l’on peut avoir avec certaines personnes. Avec les plus gros c’est encore plus distant, il y eu quelques rencontres «amusantes», et même une proposition de rachat, héhé. Je te rappelle que l’on est à Genève, pas à Paris, donc on ne croise pas d’autres éditeurs dans la rue tous les jours. Je ne m’en plains pas, on est plutôt bien dans notre coin.

LM Pour faire vivre leur fonds, les grosses boites misent entre autre sur la sérialité. Vous, parvenez-vous à faire vivre le votre ? Si oui : de quelle manière ?

DP J’ai toujours refusé de différencier le fonds et la nouveauté : un bon livre est un bon livre qu’il soit paru il y deux jours ou dix ans. Pour répondre à ta question, on a du mal à faire vivre le fonds, et c’est de pire en pire, puisque le fonds est en train de disparaître des librairies, qu’elles ont de moins en moins de stock et que l’espace est de plus en plus dévolue aux nouveautés. C’est très inquiétant. Quant à la sérialité dont tu parles, je ne suis pas sûr qu’elle soit vraiment là pour faire vivre le fonds…

LM Certaines maisons d’éditions, comme L’Association et Cornélius, se sont engagées depuis quelques années dans un travail sur le patrimoine. Pourquoi Atrabile ne le fait pas ? Est-ce un pan du travail éditorial qui te semble néanmoins nécessaire ?

DP Sans parler de «travail sur le patrimoine», il y a effectivement des œuvres que l’on aurait vraiment aimé pouvoir publier en français, ou rééditer parce que plus disponibles, mais ce sont des choses qui soit ont déjà été faites par d’autres, soit sont, disons, hors de portée pour nous. Et puis on publie trois fois moins de livres que les éditeurs que tu cites.

LM Un «vrai» site internet, un jour ? Non je dis ça parce que vos newsletters sont vraiment bien, mais il y a généralement très peu de pages du livre misent à disposition… Et quand on ne connait ni l’œuvre ni l’auteur, il est toujours appréciable de pouvoir en lire plusieurs pages pour accéder à son style, commencer à entrer dans l’histoire… Ca facilite l’accès à l’œuvre en quelque sorte…

DP Ah mais le site est terminé. Quasiment. Presque. Tu connais ce problème de math, avec l’archer qui tire une flèche sur une cible, mais une fois la moitié de la distance parcourue, la vitesse de la flèche diminue de moitié, puis une fois qu’elle atteint la moitié de la distance restante, elle diminue encore de moitié, etc, ce qui fait que la flèche se rapproche sans cesse de la cible mais ne l’atteint jamais ? Notre site c’est pareil. Et puis je te confierais que pour moi ce n’est pas vraiment une priorité.
(Il y a aussi, sans doute, aussi que je suis assez rétif aux «nouvelles technologies». Je ne m’en vante pas, mais je dois être un des derniers hommes sur Terre qui n’a pas de téléphone portable, par exemple… )

LM Atrabile n’a donc pour l’instant que peu investi le net. Si la publication de Bile Noire venait à s’arrêter, envisageriez-vous une publication numérique de nouveaux «numéros» ?

DP Oui. Peut-être. Mais je n’en dirais pas plus — Bile Noire existe toujours, n’est-ce pas ?

[Entretien réalisé en octobre 2011.]

Site officiel de Atrabile
Entretien par en octobre 2011

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