Mazen Kerbaj

par

Contre l’orientalisme !

Dans sa préface à BitterKomix, Jean-Christophe Menu compare Mazen Kerbaj à d’autres artistes majeurs sur le plan international, qui comme lui viennent de pays sans tradition de bande dessinée. Mazen apparaît effectivement comme le premier auteur de bande dessinée libanais voire arabe à avoir obtenu une reconnaissance au-delà de ses frontières. En France, on le connaît principalement pour Beyrouth, juillet – août 2006, publié chez l’Association qui reprend les dessins postés sur son blog pendant les bombardements de Beyrouth par Israël en 2006. Mais ce petit livre cache une œuvre bien plus imposante, parfois reniée par son auteur, et dont on peut retrouver des fragments sur son blog ou encore sur sa page de Grand Papier.[1] En outre, Mazen sort très prochainement un nouveau livre, Cette histoire se passe, édité au Liban et qui doit être distribué en France par l’Oiseau indigo et sur le site de sa maison d’édition Tamyras. Mazen est un auteur iconoclaste, exigeant et volontiers provocateur. Il a ouvert la voie à plusieurs dessinateurs libanais à qui du9 consacrera d’autres interviews dans les semaines à venir : le collectif Samandal et Zeina Abirached. Pour terminer, signalons que Mazen est également un des artistes majeurs de la scène de musique improvisée libanaise.

Voïtachewski Que lisais-tu quand tu étais jeune ? Comment as-tu découvert la bande dessinée ?

Mazen Kerbaj Aussi longtemps que je me souvienne, j’ai lu des bandes dessinées ! Même mon tout premier souvenir est lié à la bande dessinée, je devais avoir trois ans : il s’agit d’une page de Ric Hochet et les serpents de Tibet, on voyait Ric Hochet sauter d’une cabine téléphérique. A l’époque, j’adorais le téléphérique ! Et je comprenais déjà le principe séquentiel, le fait que les cases se suivent et racontent une même histoire. J’étais très sensible à la bande dessinée. Naturellement, je lisais des merdes sans nom. Outre Ric Hochet, il y avait aussi Chick Bill, également de Tibet. Tout cela a très mal vieilli, c’est un humour très désuet aujourd’hui.
J’ai eu des expériences fortes avec la bande dessinée quand j’étais petit. L’une d’entre elles est la même que celle que raconte Olivier Josso par rapport à l’album de Spirou, La mauvaise tête, de Franquin. J’avais été intrigué et attiré par cette couverture étrange sur laquelle on voit la grosse tête de Fantasio… C’était bizarre, il n’y avait rien sur cette couverture : pas de promesse d’aventures, presque pas de décors. J’aimais Spirou. Je me rappelle aussi avoir été effrayé par la momie de Rascar Capac, dans les Sept boules de cristal de Tintin. Le personnage m’avait fait peur, je n’en dormais plus. Ca m’avait fait l’effet d’un film d’horreur ! C’est l’un des passages les plus forts d’Hergé.
Sinon, c’était l’époque de la guerre civile au Liban… on n’avait pas grand-chose d’autre à faire que lire des bandes dessinées pour se distraire. Il ne fallait pas sortir parce que c’était dangereux… A la télé, il n’y avait presque pas d’émissions pour enfant. Juste Goldorak et seulement trente minutes le mercredi. Et encore, parfois, il y avait des coupures d’électricité pendant une semaine. Alors je passais mon temps à lire des bandes dessinées. A lire et à relire, je finissais par les connaître par cœur. Je pouvais rester dix à vingt minutes devant une étagère à rechercher la bande dessinée que j’avais le moins lue. J’adorais lire. Et je lisais tout. Je pense que c’est parce que je n’avais personne avec qui discuter de la bande dessinée au Liban… donc j’avais envie de tout lire, de tout connaître. Je me suis fait ma propre culture comme ça. Jusqu’à 18-19 ans, je ne lisais que des livres avec des images.
Aujourd’hui encore, la lecture reste une de mes occupations préférées.

V Comment avais-tu accès à toutes ces bandes dessinées ?

MK Mon frère lisait beaucoup de bandes dessinées et j’allais les piocher dans sa bibliothèque. On avait des centaines de bandes dessinées dans la famille. J’en volais à mes cousins et mes oncles (et plus tard dans les magasins). C’étaient des vieilles bandes dessinées, recollées avec du scotch. Il y avait des Buck Danny, des Astérix… Il n’y avait pas de problème pour trouver des bandes dessinées à Beyrouth. J’avais une librairie à côté de chez moi, «A la Une». En revanche, au Liban, c’est pas comme en France : on ne peut pas lire de bande dessinée dans les librairies, il faut les acheter. Alors, quand j’avais des bonnes notes, je m’en faisais offrir par mes parents. Elles coûtaient invariablement 21 livres libanaises (pour info et pour donner un bon exemple d’inflation due à la guerre, les moins chères aujourd’hui coûtent 40.000 livres libanaises)

V Quand t’es-tu tourné vers des bandes dessinées plus adultes ?

MK Mon premier contact avec la bande dessinée adulte a eu lieu avec un volume de Rhââ Lovely découvert caché chez un cousin. J’avais onze ans. C’était un livre interdit pour mon âge. J’y ai vu ma première femme nue ! Mais on y voyait aussi Gotlib avec un crâne en forme de cul sous sa perruque, qui se mettait à chier du crâne. C’était très dérangeant. Je n’ai rien compris et décidé de remettre sa lecture à plus tard. Plus tard, je me suis mis à lire les bandes dessinées de Fluide Glacial (je ne lisais que les livres qu’ils publiaient, le journal n’était pas en vente au Liban). Je rêvais de publier un jour chez eux. Ils avaient entre autres Edika (Edouard Karali de son vrai nom), auteur d’origine libanaise et qui insérait régulièrement des insultes en arabe dans ses histoires. Et surtout, il y avait Goossens. Goossens a été une grande claque… aussi grande que quand j’ai découvert des œuvres comme celles de Bergman ou Kafka. D’ailleurs, j’ai découvert l’Association des années plus tard grâce à Goossens ; en achetant Adieu Mélancolie alors que j’étais à Paris. Je trouve que Goossens va au-delà de l’humour. C’est une sorte de méta-humour. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de la rencontrer, grâce à Edika. J’ai fait une interview de lui, pour le journal libanais l’Orient-Express.[2] Le rédacteur en chef, Samir Kassir, m’avait alors demandé qui était cet inconnu… mais j’ai insisté pour que l’interview paraisse… et peu de temps, ce dessinateur inconnu au Liban recevait le grand prix d’Angoulême ! Fluide Glacial a publié — à des époques différentes — des auteurs comme Francis Masse, Max Cabanes, Blutch, Dupuy et Berbérian, etc. Aujourd’hui, il y a plein de merdes…
A côté de l’humour, il y a aussi eu bien sûr les auteurs adultes comme Pratt, Tardi, Moebius, etc. En même temps, j’avais du mal à relire les bandes dessinées d’enfants que je trouvais nulles une fois devenu adulte (à l’exception de quelques chefs-d’œuvre trans-générationels comme Gaston Lagaffe). Heureusement, j’ai découvert l’Association vers 18-19 ans. A Beyrouth, j’ai réussi à convaincre mon libraire de vendre leurs livres. Et après, j’ai lu les livres de Chris Ware, Daniel Clowes, etc. Ce sont des auteurs chez qui tout est très bien construit, tout a un sens. C’est un vrai plaisir de lire un auteur comme Chris Ware. Il faut faire des efforts au début mais ça n’est jamais laborieux. Cela dit, je trouve que bien souvent les Américains en font trop, il y a un côté trop parfait. Comme dans Cages de Dave McKean ou alors Blankets de Craig Thompson qui reste virtuose mais insuffisant à mon sens.
Je connais mal les Japonais mais dans les choses que j’ai lu dernièrement, j’ai bien aimé Shigeru Mizuki : j’ai trouvé son NonNonBâ sympathique, mais c’est surtout Opération mort qui m’a impressionné. Il combine un propos très sérieux avec un dessin humoristique, ce décalage est très fort.

V Quand as-tu commencé à dessiner tes propres bandes dessinées ? As-tu suivi une formation ?

MK Au départ, je voulais faire de la bande dessinée d’aventure puis d’humour à la Gotlib…
A 18 ans, j’ai publié mes premières planches dans le journal Safari, une publication pour les 10-14 ans au Liban du même genre qu’Astrapi. Il s’agissait d’histoires drôles que j’avais entendues puis mises en bandes dessinées – et même pire parfois ; je dois aussi avouer avoir mis en bande dessinée des histoires tirées d’un dictionnaire des histoires drôles.
A la base, je voulais aller étudier à Angoulême mais mes parents n’avaient pas assez d’argent pour m’envoyer là-bas. Je suis rentré à l’Académie libanaise des Beaux-Arts, l’ALBA, pour étudier la pub avec comme objectif d’aller ensuite à Angoulême. Puis, je suis tombé amoureux d’une fille à Beyrouth et je ne suis jamais parti… entretemps, j’ai essayé d’apprendre la bande dessinée avec des manuels et le seul qui m’ait été utile, c’est celui de Duc, en deux volumes.[3] En définitif, j’ai surtout appris en lisant et en recopiant, comme probablement la majorité des auteurs. D’ailleurs, je n’ai jamais dessiné d’après nature ; au début c’était toujours d’après un dessin de bande dessinée. Cela a donné un style hétéroclite : un personnage pourra avoir un nez inspiré d’un dessin de Peyo, un nez de Tibet et des yeux qui viennent de Franquin

Toujours est-il que vers vingt ans, j’ai été recruté par L’Orient-Express pour publier une chronique de bande dessinée. C’était une première au Liban ! J’écrivais également des chroniques sur les bandes dessinées, ce qui me permettait de me faire de l’argent de poche et m’a appris à travailler sous pression, avec un rendu régulier. A cette époque, un album a été publié avec mes histoires (en 1998, je crois)… mais je le renie ! C’était très mauvais, mal nettoyé, mal agencé, mal imprimé… Puis L’Orient-Express s’est arrêté. Alors, j’ai ressenti un vide… J’ai donc continué, en dessinant Journal 1999 que j’ai auto-publié dans un style «Association». Mais j’aimais bien cette idée de Journal, qui permet de travailler au-fur-et-à-mesure. Et malgré le côté très maladroit du travail, j’y développais déjà mes principaux questionnements, ainsi que beaucoup de techniques de travail que je maîtrise et utilise encore beaucoup aujourd’hui, comme le dessin direct à l’encre ou le dessin à deux mains. Il faut dire qu’à cette époque, je découvrais le free jazz et la musique improvisée qui m’emmenaient vers de nouvelles pratiques artistiques. J’en ai tiré 300 exemplaires, vendus autour de moi à des gens que je connais. Puis, sur le même modèle, j’ai publié trois petits formats, toujours à 300 exemplaires : Le pique-nique, Le trou noir et Le tunnel, sortis en 2002, ainsi qu’un pastiche de Tintin. J’ai aussi dessiné le récit «Une enfance heureuse», commandé puis refusé par Ego Comme X pour leur numéro neuf et par la suite publié sur le site de Six Pieds Sous Terre. Je leur ai d’ailleurs envoyés mes Vingt-quatre poèmes, mais ils ont refusé mes propositions de couverture. L’ouvrage est publié au Liban chez l’éditeur la Cédéthèque qui a aussi publié un autre de mes livres, Une partie de Scrabble.
En tout, j’ai essuyé pas mal de refus (tiens, Comix 2000 aussi quand j’y pense)… et ça me fait de la peine que le seul livre publié aujourd’hui en France soit celui sur la guerre.[4] Je voulais tout sauf devenir un auteur de guerre.

V Etais-tu en contact avec d’autres auteurs libanais, par exemple George Khoury/Jad ?

MK En fait je me situe entre deux générations-expériences dans l’histoire très pauvre de la bande dessinée libanaise. George Khoury faisait de la bande dessinée dans les années 1980, dans une veine plus ou moins expérimentale inspirée de Moebius – Métal Hurlant. Il avait monté un collectif avec d’autres artistes. Pour des raisons que j’ignore, ils ont tous arrêtés. George a cependant repris et publie maintenant un strip d’actualité hebdomadaire dans un journal.
Et puis, depuis peu, il y a la revue Samandal. L’un des fondateurs, Hatem Imam est un vieil ami. Mais il m’arrive de ne pas être d’accord avec eux… Je trouve qu’ils ne sont pas toujours assez radicaux ! Cela dit, cette revue a accompli un bond qualitatif énorme dans sa courte existence et elle est très importante car elle encourage les nouvelles vocations dans la jeune génération qui chercheront à y publier.
Entre ces deux aventures, en gros entre la fin des années 80 et 2005, le paysage était un désert total.

V Tu as su développer un style graphique très abstrait et plutôt inhabituel dans la bande dessinée…

MK En fait, j’ai deux styles. D’abord, un style humoristique pour lequel je suis principalement connu au Liban car je publie mes dessins dans la presse. Puis, il y a l’autre style, dans lequel j’essaye de pousser les limites, comme je le fais aussi en musique. Il s’agit de ne pas me contenter de quelque chose de narratif. J’essaye de réaliser des choses personnelles autant au niveau du fond que de la forme en encastrant les textes dans le dessin et à arriver un nouveau langage. C’est une expérimentation continuelle. Je suis influencé par un certain genre de poésie, et plus particulièrement des auteurs comme Fernando Pessoa ou Henri Michaux. Je cherche une écriture poétique.
Mais mes deux styles (ou manières de faire) se nourrissent mutuellement. Dans Vingt-quatre Poèmes (2004) par exemple, ça a beau être une sorte de bouquin de dépressif, ça garde une grande part d’humour (un peu noir il est vrai). Et dans Cette histoire se passe (sortie prévue en novembre 2011) j’essaie d’inclure la recherche formelle au sein d’une histoire dessinée et publiée sous forme de strips dans un quotidien libanais (Al Akhbar).

V Comment les langues françaises et arabes s’articulent-elles dans ce jeu d’écriture ?

MK A la base, j’écrivais en français. Pour plusieurs raisons, la plus importante étant que j’ai grandi dans la culture de la bande dessinée franco-belge. Le français était quelque part la langue officielle de la bande dessinée. Ensuite parce que c’était plus dur en arabe : l’arabe littéraire est très différent de l’arabe parlé au Liban (le libanais).
Puis, après l’assassinat de Samir Kassir en juin 2005, j’ai publié un carnet-hommage : Une semaine sans la voix de Samir Kassir, en français. Le tirage a atteint 10 000 exemplaires (distribués dans la rue et avec un quotidien local) et une fois je l’ai donné à un ami de Samir… qui m’a répondu qu’il ne lisait pas le français. Et j’ai eu honte… je me suis donc mis à écrire en arabe (en libanais). Et par la suite j’ai fait des dessins et bande dessinées à un rythme quotidien pendant près de quatre ans dans un journal de langue arabe. Et maintenant, quand j’écris en français, je sens l’influence de l’arabe. D’ailleurs, j’avais eu un retour très positif de Menu sur ce carnet, et c’était un peu le premier contact avant celui de la guerre de 2006.

V C’est comme ça que tu as commencé à publier chez l’Association ?

MK Menu a lu mon blog pendant la guerre et m’a proposé de le publier.[5] Il en avait publié par ailleurs des dessins choisis dans un numéro de Lapin et ce, pendant la guerre. Depuis on est restés en contact et j’ai publié des histoires courtes dans Lapin.
Mon travail le plus abouti pour l’instant a par ailleurs été par la suite publié dans Lapin,[6] il s’agit de Maintenant. Le titre est une référence/réponse à une autre bande dessinée, Here de l’américain Richard McGuire.[7]
Maintenant parle du temps qui passe et je pense que le temps est le thème le plus récurent dans mon travail et l’élément le plus important dans la bande dessinée. C’est un vrai jeu entre l’auteur et le lecteur. Dans le cinéma et la musique, on ne peut pas recomposer le temps. On regarde l’histoire ou on écoute le morceau. Tandis que dans la bande dessinée, le lecteur peut choisir le temps entre les cases, revenir sur les dessins, etc. Et c’est le thème de Maintenant, j’en ai d’abord dessiné une première partie en une journée. Et puis, un an après j’ai dessiné la seconde partie pendant une autre journée. C’est une histoire qu’il faut relire, il y a des mises en abîmes, un dialogue entre deux temps.

[Entretien réalisé en octobre 2011.]

Notes

  1. On trouvera une bibliographie (ainsi qu’une biographie) de Mazen sur le site de Pierre Feuille Ciseaux.
  2. Ce journal a été créé par l’intellectuel et journaliste libanais de gauche Samir Kassir (1960-2005), évoqué plusieurs fois au court de l’interview. Il fait partie des acteurs majeurs de la Révolution du Cèdre qui fait suite à l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 et prend alors des positions anti-Syrie. Il est assassiné quelques mois plus tard. Un site est dédié à sa mémoire.
  3. L’art de la BD, chez Glénat.
  4. Beyrouth, juillet-août 2006 paru chez l’Association.
  5. Pendant l’été 2006, en mesure des représailles contre le Hezbollah, Israël bombarde le Liban. De nombreux Libanais racontent les événements à travers de blogs. Celui de Mazen Kerbaj sera donc publié chez l’Association sous le titre Beyrouth, Juillet- Août 2006.
  6. N°40, novembre 2009.
  7. Histoire publiée dans Raw en 1989. Chaque case reprend le décor d’une maison à plusieurs époques, la case étant elle-même divisée en plusieurs cases, chacune faisait référence à une époque différente qui se superposent donc dans la même case (voir illustration).
Site officiel de Mazen Kerbaj
Entretien par en novembre 2011

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