Delmas x Alkbazz

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A la suite de ma longue discussion avec Christophe Poot, j'ai débuté une série d'entretiens avec des artistes qui interviennent dans le livre, pour lesquels le livre est un des supports privilégiés d'expression graphique et plastique, bien au-delà de la bande dessinée ou de l'illustration. Même si les liens avec la bande dessinée sont souvent pertinents, l'objet final se veut singulier, indépendant, hétéroclite, divergent: fanzines, graphzines, recueils sérigraphiés, auto-productions aux formats divers. Après ma discussion avec Julien Gardon, je continue donc avec Alkbazz.

Alkbazz est né à Nantes en 1974, il a grandi aux Dervallières puis en Provence. Commence à dessiner sérieusement au collège. Objection de conscience, galère, boulots divers et variés… Reprise d’études en 1999 dans le domaine de la conservation-restauration. Création de l’atelier Librarii en 2002 (aspects traditionnels du livre), puis Le Garage L. en 2007. Investit la « scène graphique » en 2008 environ. Participe à de très nombreux projets d’édition, d’exposition, des salons ou festivals. Nombreux stages et ateliers tout public. Crée un projet d’enluminure contemporaine avec Marcel Ruijters en 2011. Edite et façonne au Garage L. à Forcalquier. Travaille en parallèle dans le domaine du fac-similé manuscrit. Editeur du collectif Alkom’X & Kutte
Principales publications :
« Al Kitab » – Le Garage 2013 ; « AlKTrash » – Le Garage L. 2016 ; « AlK Gibi » – Le Cagibi 2013 ; « GRAVE » – Autoprod (3 titres, 2010-2013) ; « Aller-retour » – Le Garage L. (2 titres, 2011-2014) ; « Al Kom’X » – revue collective depuis 2008

Gabriel Delmas : Alkbazz, d’où vient ce pseudonyme, et pourquoi ce pseudonyme ?

Alkbazz : Ça vient de Al-Khemia, « alchimie », avec des jeux de mots pourris du genre Alk-line, Alk-trash, etc. Alkabaz c’est aussi le nom d’un médoc qui neutralise l’acidité par voie alcaline, ça change de tout cet « aciiiid » qu’on voyait partout à une époque qui fut la mienne. C’est parti du graf puis du design teufeur au siècle dernier, j’aime bien faire du lettrage ou du logo, voire de la calligraphie. J’ai gardé le pseudo « Alkbazz » comme support graphique et par soucis de clarté vis à vis du lecteur.
Concrètement ça me permet de différencier mon travail de …mon boulot ! Mais j’aime bien l’anonymat, la de-individualisation, à l’opposé de la quête d’un Nom ou d’un Je. ça doit me venir du moyen âge, des primitifs anonymes, des scribes et enlumineurs oubliés… ou bien de la musique avec ses « noms de groupe »… je n’en suis pas grand fan mais j’ai pas mieux pour l’instant !

Gabriel Delmas : Tu as commencé en quelle année à faire des livres en auto-production et pourquoi ?

Alkbazz : Le plus ancien que j’ai en stock date de 1990. J’en ai fait plusieurs comme ça, texte, dessins, impressions monochromes, collages, reliure cartonnée et tout. Ensuite des fanzines collectifs mêlant dessin, bande dessinée et textes…. ça c’était pour pouvoir faire des dessins marrant ou compliqués, écrire des conneries, explorer le surréalisme et Dada ou parler des groupes des potes.
L’objection de conscience en mode civil m’a isolé du monde pendant un temps, genre quitter Nantes pour un bled de Provence… Ensuite il a fallu se sortir de ce marasme et ça m’a pris quelques années, le temps d’apprendre un métier, de créer un atelier puis un autre… ça n’est qu’en 2006-2007 que j’ai pu retrouver un atelier (Le Garage L) et reprendre cette activité en continu. Enfin ça ne m’a jamais vraiment quitté mais bon là c’est à plus grande échelle si on peut dire.
J‘ignore comment et pourquoi j’ai commencé ! J’avais déjà découvert le fanzinat à travers la musique et la scène hardcore / Metal, ainsi que par la bande dessinée avec des revues comme Viper… sans oublier Dada et le Surréalisme qui m’ont beaucoup influencés au début, mais aussi le manuscrit médiéval qui reste une grande influence aujourd’hui… Donc je ne saurais pas dire qu’est ce qui a enclenché le truc.
C’est probablement lié au concept d’artiste ; on peint, on dessine, on fait des livres ! C’est logique après tout, le bouquin est multimédia, on peut même lui fourrer un DVD ou du pop-up. Après c’est sûr, si tu attends qu’un éditeur puisse tout faire à grande échelle, c’est rédhibitoire. L’édition impose des contraintes. Si tu veux publier à grande échelle, il te faut suivre les normes contemporaines, si tu veux en revanche publier à petite échelle, tu as un peu plus de liberté. Si tu fais ton bouquin tout seul avec ton crayon et tes outils, tu peux faire absolument ce que tu veux.

Gabriel Delmas : Tu as d’autres activités, notamment de peintre, de graveur. D’où vient la nécessité du livre, des sérigraphies ?

Alkbazz : La sérigraphie, on l’a découverte au fur et à mesure dans l’édition au travers du travail du Dernier cri et quelques autres rejetons du culte. Au départ, j’étais pas très chaud et j’avoue que c’est toujours pas mon outil favori. Mais ça permet de faire plus de livres ou d’images, et donc de diffuser davantage. Ça baisse les coûts et ça fait de chouettes couleurs. En fait c’est plutôt chouette mais c’est relou.
Le livre est d’une part un parfait outil de diffusion, ayant pour vocation de présenter une œuvre entière, et d’autre part un super joujou intellectuello-sensoriel acceptant toutes sortes de formes et de contenu. J’adore les histoires, la lecture, la lecture d’images, les images qui bougent, on essaie de faire des bouquins d’images qui bougent au final.
On n’a pas inventé la gravure, l’impression, pour faire quatre copies réservées aux musées, on l’a inventée pour diffuser des images et des idées. Mais si la gravure était top au XVe siècle, aujourd’hui avec la disparition des outils et au vu de l’échelle, la sérigraphie n’est pas de trop !
Avec le Garage L on essaie de présenter des artistes hors sentiers battus, l’exposition est un outil mais il y en a d’autres. Et franchement vu notre position, on n’offre pas la meilleure lisibilité possible par ce seul biais ! Le livre est au cœur de notre travail, celui avec l’artiste ou les gens qui participent, l’expo, et ensuite partout où on va.

Gabriel Delmas : Tu as fait aussi quelques bandes dessinées, quelle est ta vision de ce médium ? Tu t’en tiens à la marge, loin de l’industrie, et même loin de l’univers indépendant, pourquoi ce choix radical ?

Alkbazz : La bande dessinée m’a plu très tôt, c’est oui vraiment un médium qui me plait, je pourrais lire à peu près n’importe quoi si l’occasion se présente. Une bonne fièvre grippale et trois Astérix ou Fantasio ça peut se faire ! Si c’est du Marvel ou du manga cool aussi ! Mais si c’est la grande forme, ce qui est plutôt majoritaire heureusement, je préfères des trucs plus recherchés. Ce qui exclut à peu près toute la prod actuelle en dehors de l’alternatif, l’indé, l’underground…
J’ai un boulot. Le reste c’est au pire un plaisir, un plaisir partagé, au mieux une façon de s’en sortir avec le monde quantico-merdique d’aujourd’hui. Il est hors de question pour moi d’en faire un métier. Paradoxalement je suis prêt à tout essayer y compris publier chez Dargaud, même si je vois mal comment, mais en faire un métier non, re-pas question !
Je ne conçois pas l’artiste comme professionnel. Du moins, s’il l’était, qu’il soit indépendant en tout, point de vue créatif et social. En gros ne pas bosser pour une boîte ou se lancer en indépendant, ce qui reste un suicide commercial, concessions ou pas. Quitte à gagner des clopinettes pourquoi s’emmerder ? C’est comme si untel te disait, « hey tu ressens ceci, eh bien dis-le ainsi que je puisse rigoler ! » C’est l’espace dans lequel le client est roi, celui qui te ferait dire à Bacon « hey mets un peu du jaune par là, ça va mieux avec mon frigo ».
C’est triste de mon point de vue, car la diversité d’expression est bridée, au lieu de ça on a des créneaux où chacun s’adapte. J’ai une sainte horreur des « niches », mais j’ai aussi du mal avec les « scènes » ! Même la scène underground me dépasse largement. Je pensais que c’était l’espace des « branquignols » dans mon genre, mais au final c’est plus souvent un art un peu plus sophistiqué que le reste. Je ne pense pas appartenir à cette scène-là, ni à aucune autre. Il y a des gens qui se rassemblent pour certaines choses, mais dire qu’il y a une scène, c’est entrer dans un système de hiérarchie qui ne m’intéresse pas du tout.

Gabriel Delmas : Tu es le créateur de la structure Le Garage L, comment la définirais-tu ?

Alkbazz : Le Garage L est un atelier d’artistes…du livre ! Nous y mêlons travail (reliure, restauration du livre) et création avec notre travail personnel mais nous accueillons aussi des artistes étrangers ou pas, œuvrant dans les domaines contemporains du graphisme et de la bande dessinée.
L’ambition du Garage L est de diffuser les connaissances relatives aux métiers du livre, ceux d’autrefois principalement, du temps des « arts graphiques », avec une approche esthétique libérée du carcan « graphiste-designer », car si le progrès rend certaines techniques obsolètes en termes professionnels, elles sont toujours valables en termes créatifs. Nous essayons également de sortir du modèle industriel dit « loisir-créatif » en privilégiant les matériaux naturels par exemple, ou en expliquant comment telle matière peut s’utiliser de différentes façons. Ici on a tendance à avoir le pinceau spécial contour, le pinceau spécial ceci ou cela… L’industrie associée aux écoles tend à normaliser absolument tout de la pratique à la diffusion, et nous tachons de défaire ces nœuds graphiques ! La « chaîne du livre » ! Y’en a qui en sont fiers, je trouve ça désolant ! Je veux dire : oui il y a les pros, mais pourquoi se vanter de professionnalisme quand on vante par ailleurs la créativité, la liberté artistique et cie ? Non, pour nous, hors de question d’être professionnels en tout ! Je vois trop de jeunes créateurs chercher à démontrer leur professionnalisme, ça me désole ! Le professionnalisme, c’est la maîtrise, sans plus. L’important n’est pas là. Du moins pour un artiste bien sûr. Je ne dénigre pas du tout le travail de vrais professionnels !
En terme de contenu, nous privilégions « l’autre » dans la mesure où tout tend à s’uniformiser. En Provence, on ne parle que cigale, on aime l’art hippie des sixties ou bien sûr ce dont parle Télérama. Donc nous ne cherchons pas de grands plasticiens renommés, mais des gens créatifs qui ont l’énergie du cheval fougueux de Yakari.
Nous aimons faire des livres objets, imprimer en typo, en gravure ou en litho, ou tout ça à la fois, sur du PQ même une fois, ou sur du polyester…. Faire des livres avec les moyens du bord, par pliages ou autre. Nous avons ça en commun avec Le Cagibi à Lille, notamment par l’apport de la reliure (Vanessa étant issue de l’école Estienne).
Quant au public nous travaillons au quotidien en milieu rural, avec une lourde chape touristique façon cigale-lavande. Nous privilégions les publics « pauvres », ceux qui ne sont pas dans le coup. Nous tachons de démystifier les techniques artistiques ainsi que la création en général et son contexte en particulier.

Gabriel Delmas : Tu participes à beaucoup de festivals pour y présenter la production du Garage L, est-ce la principale manière de vendre tes livres et tes impressions ?

Alkbazz : Oui, et sur place chez nous, et théoriquement sur internet. Mais oui, principalement sur les salons, car les objets visuels ne fonctionnent pas vraiment en virtuel ! Nous ne faisons pas tant de festivals que ça, seulement ceux qui nous parlent. Payer un stand, remplir les fiches de comm’, poser une table et ne plus bouger pendant deux jours en regardant les gens passer… Non. Les salons qui nous intéressent sont ceux qui deviennent un collectif par les activités qui y sont proposées. Et ceci inclut le public. En général, nous proposons un atelier et réalisons un petit livre ou autre affiche collective. En gravure ou en sérigraphie… Tout en participant nous mêmes aux autres ateliers etc.
Cela nous oblige à bouger plutôt loin, car en dehors du Vendetta du Dernier cri à Marseille il n’y a pas beaucoup de salons chouettes à proximité. Il y a le Off d’Angoulême par exemple, c’est à la même distance pour nous que Rome… tu vois, le choix est vite fait ! A Rome, nous sommes un immense collectif qui attire les créatifs et les curieux de partout en Italie et au-delà. On anime un atelier sur quatre jours avec un bouquin à la clef. On parle, on dessine, on échange avec toutes sortes d’individus. Sur un salon normal à la française, on sera coincé soit par la logistique, soit par le public calibré « scène bande dessinée », « scène beaux-arts » ou quoi que ce soit d’autre qui te met dans un rapport producteur / consommateur. C’est surtout ça. On dira oui, mais il faut se battre contre la scène bande dessinée commerciale blablabla… et d’une, je me fous bien de la scène commerciale, et de deux je préfères poursuivre ma route sans me préoccuper de savoir ce qu’en pense la scène bande dessinée !
Il y a des tas d’endroits qui proposent ce genre de fiesta, mais généralement dans les grandes villes européennes, Rome, Barcelone, Belgrade, Ljubljana ou Berlin… enfin, un peu partout à l’échelle mondiale. Ce qui reste assez loin à l’échelle de notre fourgon ! On compte heureusement de plus en plus d’initiatives plus modestes, je crois que le principal est de trouver un bon équilibre entre les possibilités et les contraintes. Un salon de petite taille peut être beaucoup plus sympa et même financièrement viable qu’un gros truc blingbling badaboum.
Pour citer nos principaux salons, on a Vendetta donc, à Marseille ; le Crack festival de Rome ; le salon Fugueur du livre à Liège ; le Tenderete à Valence (en Espagne) ; le Altcom de Malmö (Suède) ; le Novo Doba de Belgrade… L’Europe centrale est particulièrement attirante, car on y vit une vraie dynamique de renouveau, de reconstruction pour être plus précis. Mais un pays comme la Belgique est aussi une vraie mine de curiosité culturelle.

Gabriel Delmas : J’ai en ma possession Al Kitab, magnifique livre sérigraphié. Comment est né ce livre, comment l’as-tu pensé, créé, construit ?

Alkbazz : Ah ! Donc on a commencé à imprimer des bouquins en sérigraphie, des bouquins individuels liés au travail de fond avec les artistes. Cela permet de lier ce travail avec l’exposition associée et le public qui cherche un objet réunissant les dessins qu’il a vu au Garage. C’est une exposition itinérante de poche !
Je me suis vite rendu compte qu’il m’en fallait un aussi, car souvent c’était « et toi tu fais quoi ? » Et « euh bin là euh ». Donc voilà c’est une compilation de mon dessin à ce moment-là. On m’a souvent reproché mon côté hétéroclite, j’essaie donc d’avoir un suivi graphique, genre créer un univers identifiable dans lequel on invente des histoires… Je n’ai pas envie de dire ces histoires, c’est plus comme des photos d’instants sans légende. Une sorte de reportage sans commentaires. C’est un schéma que j’affectionne particulièrement ! Comme certains dessins riches en détails, tu as forcement une notion narrative et séquentielle. « Hey là regarde, il a du faire ceci ou cela, hey là y’a ça qui est tombé… » On lit une image antérieurement à ce qu’elle montre, voire aussi postérieurement… J’ai remarqué que lire une bande dessinée c’est souvent survoler les images et lire le texte qui généralement dit tout ou presque. Quand on a fini, on se rend compte qu’on n’a pas regardé le dessin. Finalement on y perd, car si c’est pas écrit ça n’existe pas. Alors qu’une histoire d’images sans texte te force à tout lire, quitte à inventer des trucs qui n’y sont pas. Comme quand on regarde un nuage, si ceux-ci avait des formes bien définies ce serait… bin des formes définies, aucune place à l’imagination ! Pour cette raison la musique est un outil idéal ! En général, si tu lis les textes ça ne t’apporte rien, c’est sans sens. Mais tu ne peux pas passer à côté du décor car c’est le principal acteur, les paroles te guident juste sans tout te dire mais te laissent une impression bien précise malgré tout. C’est l’idée.

Gabriel Delmas : Je comprends ton idée de nier le principe des « scènes artistiques », mais en même temps, la « scène underground » existe quand même un peu et a tendance à s’uniformiser. C’est difficile de sortir des esthétiques les plus influentes parce que ce sont bien les éditeurs (comme Garage L, UDA ou Le dernier cri, et plein d’autres…) qui les font et bien sûr les artistes qu’ils éditent qui finissent par tous se connaître, se regarder, et s’acheter entre eux. On peut essayer de sortir de ça, mais les gens ont tendance à s’agréger par affinité, et par se ressembler malgré eux. Les côtés trash, provocant, punk, brut, morbide, métal favorisent certaines représentations, et tout ce qui s’en suit… enfin, j’imagine que tu vois très bien ce que je veux dire.

Alkbazz : Constater n’est pas remettre en cause de A à Z, bien sur. C’est juste un constat et un ressenti personnel face à un fait. Je n’ai pas été aux beaux-arts, je n’ai pas fréquenté les scènes bande dessinée quelles qu’elles soient, ni underground ni autre, je ne connais même aucun groupe de métal à moins de mille kilomètres et pourtant c’est ce que j’aimerais faire, de l’illustration de pochettes. Mais en général c’est le schéma, il faut entrer dans un cercle quoi qu’il arrive si tu veux avancer dans un domaine. Plutôt que de dire « je ne suis dans aucune scène », je peux dire que je suis dans plusieurs à la fois, si tu préfères.
Après, pourquoi les gens qui font ça se retrouvent ? Parce qu’ils ont envie d’être ensemble ou parce qu’ils n’ont pas le choix ? Quand le Dernier cri expose au Grand Palais c’est génial, ça ouvre des frontières ! Mais pour ça, il faut que le Dernier cri s’adapte aux conditions données. Ce qui n’est pas du tout évident sur la durée ! Parce que le Dernier cri ne cherche pas un créneau, il cherche à faire progresser les idées. Les gens s’assemblent non par goûts esthétiques, mais par affinité sociale, intellectuelle, etc. Il y a vraiment de tout en ces termes, de l’art brut de Pakito Bolino au dessin super travaillé de Boris Pramatarov, en passant par le surréalisme et j’en passe. Non, le point commun n’est pas là. Il est dans l’approche commerciale ou anti-commerciale, dans le rapport au lecteur (rapport anti Idole / Fan), dans la façon d’être en permanente remise en question de ses pratiques…

L’underground pour moi, c’est facile à définir : tu prends un musée comme le Louvre. Dans les galeries tu trouveras tout ce que tu vois dans les livres, tout ce qui définit des jalons dans une narration post-historique semble-t-il nécessaire à la majorité. On va de grognouf des cavernes à super-intello-plasticien sans pellicules en passant par la phase ultra-deluxe tout doré à la feuille je fais caca dans la soie. Tu veux du classique égyptien première dynastie, voilà c’est très exactement ceci ! Comment ? les hommes cavernes étaient moins cons qu’on le croyait ? ah bon ! Mais comment, sans l’Académie ?
Enfin bref ! L’underground, c’est les réserves. L’underground, c’est tout ce qui se passe dans les caves, dans les combles, tout ce qui reste en attente, soit parce qu’on n’a pas trouvé comment le définir, soit parce que la définition n’est pas assez claire, ou alors juste parce que c’est tout sale. On a déjà un exemplaire en galerie et celui-ci présente moins bien. L’underground c’est ça, c’est là où l’on nettoie, où l’on stocke les multiples informations qui ont permis de créer la dite œuvre majeure. Quand on est artiste, passionné d’art, archéologue, historien, c’est là qu’on veut être ! Là où ça vit ! Personne n’a envie d’être enfermé en vitrine muséart climatisée !
On n’adapte pas son discours en fonction du milieu, c’est le paradoxe auquel il faut faire face. Avec le Garage nous acceptons ce flou. Nous ne sommes pas dans l’Art Contemporain, ni dans la bande dessinée, nous ne sommes pas développeur de concepts. Les étiquettes sont agaçantes ! Quand tu arrives quelque part et qu’on t’as rangé dans la catégorie « libraire » alors que ce jour-là tu n’as aucun livre « libraire » mais que tes prods… Ou bien quand untel viens nous voir en se présentant « je suis graveur bois debout » je me dis « wouah ! Quelle précision ! Quelle tristesse ! ah bon ! »
C’est parfois difficile car les gens te demandent ce qu’ils s’attendent à trouver de ta part. Or il existe bel et bien des artistes qui s’engagent résolument dans une voie a priori. Je veux dire, on ne devient pas auteur underground, on l’est de fait, a posteriori. Parce que ce que l’on fait ne plait qu’à une partie du public.
Notre travail est précisément de rompre un maximum de barrières. A moins qu’il ne s’agisse de notre incompétence ! Regarde, plein de gens me disent « hey c’est super métalll ! » mais si tu montres mes trucs à un métalleux basique, il ne s’y retrouvera pas. Par ailleurs si tu regardes les artworks de métal, tu trouveras une extrême variété esthétique et quasiment jamais de trucs typés métal photoshop-like. Nous sommes comme ces archéologues qui filent aux réserves sans se soucier des trucs déjà bien connus.

Gabriel Delmas : Une structure totalement indépendante, même des goûts d’une époque, en rupture avec tout est-elle vraiment possible ? De toutes les structures que j’ai rencontré, Garage L est certainement une des plus anarchistes, et ce n’est pas une pose de communication, contrairement à d’autres qui ont une apparence punk mais qui sont des vraies machines tactiques. Comment vois-tu son avenir, même si j’imagine bien que tu ne fais pas des plans quinquennaux avec des feuilles de routes très strictes ; as-tu une vision, un but à atteindre ?

Alkbazz : Non bien sûr, il ne s’agit pas d’être en rupture avec la contemporanéité mais d’accepter les frontières fluctuantes, les incursions médiévales ou autre sans avoir à se dire « ah oui mais c’est pas notre créneau ! » Bien sûr, là aussi il y a des limites, mais je ne pense pas qu’elles soient esthétiques, c’est plutôt en terme de façon d’être. Quand on nous demande « quelle est votre ligne éditoriale ou politique d’exposition ? », on répond : « on travaille avec des artistes sympas ! ». Parce que c’est ce qui nous importe, quel que soit le milieu dont est supposément issu l’artiste en question. Il faut dire que ça n’est pas nous qui permettrons à untel d’avancer professionnellement ! Je veux dire par là que concrètement nous n’avons qu’une très petite audience, donc pas la visibilité d’une galerie parisienne. Nous ne cherchons pas à faire avancer la scène ou à « découvrir de nouveaux talents », encore moins à faire avancer l’Histoire de l’Art ! Nous agissons à notre niveau comme un « bon point » dans la vie d’un artiste, qu’il sorte des beaux-arts ou soit déjà reconnu.
Après, notre but ultime c’est de survivre, de payer le loyer, de pouvoir faire des livres et de travailler avec des gens ! J’ajouterais personnellement de faire quelques trucs dont je rêve comme publier chez un autre éditeur (indépendant of course !) ou faire des pochettes de disques. Nous ne cherchons pas à être en tête de gondole, nous voulons juste aider et participer. Vivre, quoi. Quant aux poses de comm’, il faudrait savoir se définir ce dont je suis incapable ! Certains me disent punk hardcore dans mon dessin, d’autres me rapprocheront des surréalistes ou de Redon/Topor/Doré… ça n’est pas moi qui vais le dire, ce serait une forme de narcissisme plutôt déplacée. S’il y a des punks plus punks ou des underground plus underground tant mieux pour eux si on les trouve à la FNAC ! C’est justement le but des étiquettes donc bravo !

Gabriel Delmas : Cette histoire de Bacon, je comprends bien ce que tu veux dire… Après j’ai aussi l’impression que Bacon (comme d’autres) a fini par produire des séries avec ses recherches. Ce qu’il a créé est plastiquement extraordinaire mais il me semble aussi être un bon commercial de son propre travail, un commercial qui a bien compris son époque. Comme Picasso. La liberté finit aussi par être un argument de séduction, une position comme une autre. Puisque tu apprécies beaucoup les peintures médiévales, il y a beaucoup d’histoires d’ateliers et d’artisans au Moyen-Age, de peintres qui répondaient à des commandes très cadrées, et la partie créative, artistique, c’était la manière, la composition et moins le sujet ou le format. On va aimer chez Rogier van der Weyden quelque chose qui n’existe plus aujourd’hui, et c’est cette étrangeté aussi qui nous attire, parce que c’est très loin des codes actuels.

Alkbazz : Je crois que tout un chacun finira par céder aux attraits commerciaux à un moment donné. Ne serait-ce que par flemme, par épuisement, de soi et de son public. Le gars a bossé toute sa vie pour inventer quelque chose, même s’il continue de travailler, d’inventer, y’a un moment ou tu laisses les choses aller car « c’est fait ». C’est sortir de l’histoire en cours, sortir de la vague, pour se poser un peu et participer à l’océan. A un moment donné ce que l’on invente devient réel, les gens l’on compris et il n’y a plus rien à dire, passe le mic’ comme on dit.
Après oui les artistes ne sont pas plus libres qu’un autre à ce point, mais ils sont libres tant qu’ils n’y sont pas. Si Bacon avait cédé durant sa carrière, il n’y aurait pas de Bacon ! Si on laissait les artistes développer leur propre univers, cela prendrait du temps, mais au final ils auraient acquis un langage que chacun pourrait apprécier. Un tel langage ne vient pas à la naissance ! Au lieu de ça, on force les jeunes à adopter un discours qui n’est pas le leur (et est généralement creux, juste des mots) ou à se mettre au travail pour gagner leur vie. Je veux bien admettre que l’artiste est au service de la société, mais c’est son individualité qui importe, et pour que celle-ci soit comprise, il lui faut inventer un langage compréhensible. Pas l’inverse ! Sinon c’est des études de comm’ avec option peinture.
L’artiste médiéval n’est pas plus contraint qu’un autre. Weyden ok, mais là c’est la Renaissance et au-delà ! On est déjà post-corporations. Ce qui signifie que les artistes ne sont plus anonymes et sont devenus autoentrepreneurs. Donc oui, il y a des contraintes qui s’imposent. Mais si Weyden est resté dans l’Histoire, c’est justement parce qu’il a imposé ses règles. Tout artiste qui reste dans les mémoires a su imposer son individualité. La vie de ces artistes est un conflit permanent entre « les lois du marché » et leurs propres idéaux. En général, on coupe la poire en deux et les peintures de cette période, même lorsqu’elles représentent un sujet imposé, montrent toutes un travail personnel. Ce sont des niveaux de lecture. C’est une façon de surimposer des éléments qui font qu’untel verra ce qu’il a envie de voir et untel verra autre chose. C’est je crois le maximum que l’on puisse faire, non pas s’imposer sans autrui, mais s’imposer à autrui sans se soustraire à lui.
La force de Weyden c’est d’avoir (avec d’autres, oui) su imbriquer le réel dans le spirituel. On brise l’abstraction du divin platonique. Plus de personnages stéréotypés, mais des vrais gens avec des poils ! Tu as déjà vu la Pièta de Villeneuve-lès-Avignon je suppose, c’est pas le côté religieux qui frappe, c’est au contraire l’hyperréalisme parfaitement terrestre des personnages. On ne niera pas l’aspect spirituel, symbolique, pourquoi le ferait-on ? Ce que l’on nie c’est l’appartenance à telle congrégation…

Gabriel Delmas : La question que je me pose, souvent, en regardant telle ou telle œuvre, c’est comment fuir justement toute classification dans le marché, l’industrie de divertissement ? J’ai la sensation surtout que l’underground est constitué par ceux qui refusent ces normes, ces étiquettes du marché. Ca ne s’oppose pas à ce que tu dis. Mais après, souvent, on se retrouve entre personnes qui veulent être à la marge, et sans le vouloir, on forme le groupe hétéroclite de ceux qui refusent un peu les codes et les normes du commercialement probant. Bien sûr, on doit quand même survivre artistiquement là-dedans. Et ce qui est indépendant est intégré à l’économie majoritaire. Ce qui est underground navigue dans des zones un peu floues, un peu contestataires. Et dans ces marges, on pourrait lire d’autres codes, d’autres formes normées. Tu prends l’exemple des titres dessinés du métal : il y a des motifs qui se répètent. On peut jouer avec, mais c’est très codifié aussi. Ce que je veux dire, c’est que la marge est une des minorités agglomérées dans la grande soupe post-moderne. C’est très difficile d’en sortir, à mon avis.

Alkbazz : Parce que les marges sont relatives et ne sont pas des barrières, on y croise toute sorte de migrants culturels qui ont envie d’être à la cool. Avant-garde ? oh oui ! En marge de l’industrie ? trop cool ! En marge de la société ? Ah oui ? toute sa vie ? euh… non mais là après il faut la retraite et tout, non hein ?
L’underground est un terme galvaudé, créé dans les sixties pour définir la culture marginale à New York, pas la culture populaire, la culture over-cool. Celle de l’avant-garde. L’avant-garde se pose au sommet de la vague manteau au vent et scrute l’horizon flamboyant… C’est Di Caprio dans Titanic. Enfin, ajoutes-y un look de camé et t’auras l’underground chébran de la mode. Les gens ne comprennent pas que la vague est déjà passée, que les vagues s’enchaînent les unes après les autres… ce qui était d’avant-garde à une époque ne l’est déjà plus. La mode s’est accaparée le look metalleux, black metal pour être précis, au moment où celui-ci ne voulait plus rien dire. Car il finit par être codifié comme tu dis. Or, comme je le pense, le code est l’antithèse de l’underground. Si ces communicants de la mode voulaient retrouver le black metal aujourd’hui, il ne le trouveraient pas car ils n’aurait plus les codes qu’on lui prête. Il resterait seulement un fond diffus de déguisement sans fondement. Ce fond diffus, il faut le soustraire à l’examen comme on fait pour observer l’univers. Sans ça oui c’est…flou ! Comme je suis myope en plus… je vois flou, pas bien les contours, mais très bien les valeurs…
Je crois qu’il y a deux sortes de personnes, dans un univers en perpétuel mouvement : il y a ceux qui cherchent à s’amarrer quelque part, et ceux qui au contraire ont besoin de voyager. Le voyage forme la jeunesse, certes, mais en fait il forme, tout court. Voyager, même dans sa chambre, est se mettre en mouvement. Chercher est le propre de l’underground. Établir un port ou un comptoir est une attitude inverse. Ainsi, l’underground est relatif aux personnes et au milieu dans lequel elles évoluent. On peut voir l’underground dans tous les domaines. Personnellement, je le vois dans la modestie économique et sociale, le refus des consensus culturels… Mais d’autres le définiront tout autrement. A tel point que certaines définitions me paraîtront opposées à la mienne.
Ce qui me parait important, c’est ce que tu veux. Soit tu acceptes des compromis qui te permettent de réaliser quelque chose qui sera lu par beaucoup de monde, soit c’est impossible. Dans un cas comme dans l’autre, le résultat peut aussi bien tomber dans l’underground que pas. Il existe de nombreux exemples de réalisations « commerciales » qui ont un impact certain dans l’underground, les deux sociétés se croisent parfois et trouvent un terrain d’entente même si ils n’y voient pas la même chose. Je pourrais citer des films par exemple, Fight Club ou David Lynch sont des figures de l’underground sans pourtant en faire totalement partie. Charles Burns est un autre exemple.

L’underground se définit par lui-même au-delà des codes. Ce qui importe, c’est la qualité du message et souvent aussi la qualité formelle. Une association des deux, car on oublie souvent que l’underground est une forme d’élitisme. Il est toujours question de qualité. Qualité du message, c’est à dire force d’évocation, et qualité technique, c’est à dire refus de consensus esthétique. Sans oublier la très sainte notion de nouveauté. Bien souvent ces qualités ne sont pas compatibles avec la majorité et les acteurs sont par conséquent acculés à la marge. Mais ça n’est pas un choix. C’est presque une condamnation ! Cette condamnation tombe lorsque tu trouves un compromis satisfaisant entre qualité et force du message, quand deux mondes se croisent. Tout est affaire de choix. Mais il y aura toujours des gens pour avoir envie de bousculer les convenances, sans ça on stagneraient comme des berniques à marée basse.
Consommer ? Jusqu’à quand ? T’imagines-tu toute ta vie lisant des Marvel ? Est-ce qu’à un moment donné tu n’aurais pas envie de te bouger un peu ? J’ai vu quelque part que le QI français moyen était descendu de quatre points… et face à ça, on a pagaille de gros éditeurs qui se vantent de créer la culture, d’être dépositaires de la connaissance et de la pensée. Doivent-ils en être fiers ? Vraiment ? C’est ainsi la réussite ? Tu connais cette chanson « Notre vieille Terre est une étoile… » ? La ballade des gens heureux… Je crois qu’au même titre que ceux qui restent et ceux qui voyagent, il y a ceux qui acceptent les choses comme elles sont, Dieu créa la Terre et blablabla jusqu’à la délivrance et la vraie vie au-delà, et ceux qui cherchent maintenant et ici. Nietzsche l’a bien exprimé en nous exhortant à vivre dans le réel, en tuant Dieu en tant que concept salvateur « ça ira mieux après ». Il y a ceux qui pensent à la planète et ceux qui estiment que tout arrive par volonté divine, pollution comprise… Personnellement j’ai plutôt envie de chanter « la Terre est une planète, pauvre débile ! ».
L’important n’est donc pas de se définir dans l’underground mais de créer en toute sincérité et franchise. Régulièrement, on me demande un truc, une affiche ou autre, en me consignant des instructions qui vont à l’encontre de ce que j’aime faire… Faut-il que je passe ma vie au service de ces gens ? A quoi cela me serviraient-ils ? Pourquoi n’irais-je pas plutôt vers celui qui me laisse totale liberté d’expression ? Est-ce que je n’agirais pas de même dans n’importe quel boulot ? Il y a des compromis que l’on peut faire assez facilement, se rendre plus lisible par exemple, parfaire sa technique. Mais il y en a d’autres que l’on acceptera moins facilement s’ils détruisent tout message. On fait des images qui ne veulent rien dire et on s’étonne que les gens soient stupides… Même la bande dessinée conventionnelle a été plus revendicative, mate Mafalda ou Calvin & Hobbes, ça n’est donc pas une question de style ou d’esthétique.

Enfin, l’underground est un terrain d’expérimentation ! Parfois on me dit « hey mais regarde la chapelle Sixtine, quand même ! ça c’est de l’art ! » Oui ! Et donc Michel-Ange est né et hop il a fait la Sixtine ? Non, il a suivi un long apprentissage ! Où trouve-t-on cet apprentissage aujourd’hui ? A l’école, bon oui, en partie. Mais comme un mécano a besoin de connaitre les garages, les artistes ont besoin de se confronter au réel pour évoluer. Au lieu de ça on forme des gens qui au sortir de l’école sont en charge de produire des œuvres abouties ! C’est absurde ! A moins… à moins qu’on ne simplifie la chose, par exemple en faisant abstraction du contenu pour se concentrer sur la forme… Ah oui ! C’est beau ! Mais que dis-tu ? Rien ? ah, bon… mais tu fais super bien Mickey !
Les structures underground comme le Dernier cri sont des passerelles pour les artistes, ils offrent tout ce que la société institutionnelle refuse, c’est à dire la prise de risque, la remise en question, le tâtonnement, l’hésitation, l’expérimentation. En somme, tout ce qui fait un artiste. Mais elles sont aussi passeurs de ces messages en contournant la chaîne du livre officielle. Elles court-circuitent la FNAC et vont directement au lecteur. Elles lui montrent en quoi leur message reste humain. Et elles leur montrent comment chacun peut s’affirmer par ce biais, loin d’en faire un outil réservé aux seuls élus de l’industrie culturelle. Penser n’est pas un don, c’est un travail que chacun peut réaliser. Il faut briser les vitrines qui isolent la masse de l’Artiste, car celui-ci est celle-ci et vice versa. L’art n’est pas une attitude consistant à porter des écharpes en été. C’est la force de l’art brut d’ignorer ces règles. Il est pur, il ne se soucie pas des mœurs et voit immédiatement en quoi l’art n’est finalement qu’un simple outil de pensée que chacun peut s’approprier. L’industrie vit sur le secret, le brevet, et elle voudrait faire croire que l’art est aussi une invention industrielle, mais ça n’est pas vrai. Allez-y et vous verrez que n’importe qui sera en mesure d’apprécier l’art brut ou le surréalisme, cassez les frontières et vous verrez que chacun pourra apprécier une œuvre underground sans se soucier de savoir si ça l’est ou pas. Il suffit d’arrêter de prendre les gens pour des imbéciles ! Les gens sont tous égaux en droit… oui, mais aussi et avant tout, en tant qu’être humain pensant ! Il n’existe pas d’humain supérieur et d’humain cretinus de nature, il y a juste homo sapiens. Homo sapiens qui sans smartphone a « inventé » le feu, l’agriculture, la roue et le cinéma rupestre !
Je ne suis pas dans l’underground pour m’y enfermer et le Garage encore moins. Nous sommes là où il encore possible d’agir, c’est à dire au-delà ou en deçà des outils industriels. Et également là où l’industrie n’ira pas, chez les moins nantis, ceux qui n’en valent pas la peine car de toutes façons il n’achèteront pas l’intégrale remise en page des Aventures de Tintin ou de Captain America. Idem pour ceux qui en auraient les moyens mais n’en ont même pas l’idée. Ou ceux qui, et ils sont nombreux, plus nombreux qu’on veut le croire, voient pertinemment dans quel marasme intellectuel l’industrie veut les plonger. Ceux-là rejettent l’art pour cette raison, il est important de leur montrer que ça n’est pas la seule issue. Ceux-là écarquillent les yeux quand ils voient nos trucs, car ils réalisent qu’un monde est là, pas du tout underground par volonté mais par fait. Que l’underground n’est alors plus un truc qui fait peur mais simplement un truc normal, vivant, riche, mouvant. Ils retrouvent l’art tel qu’il était avant l’industrie, ils citent Redon ou Brueghel et se disent « ah oui, finalement… »

Gabriel Delmas : Tes dessins sont de styles très différents. C’est important parce que je remarque qu’on n’est pas si nombreux à chercher à s’exprimer dans des « manières » différentes. La plupart des artistes choisissent un style, un dessin qui leur sert de langage et travaillent ce langage, et aiment être identifiés par un style que le public peut reconnaître. Se permettre de diversifier ses expressions, c’est déjà une manière d’aller contre le « nom produit », l’artiste « marque » dont tu parlais au début (et le style « produit »). Mais ça suppose aussi que tu n’exclues pas dans ton regard sur les œuvres, ce qui est loin de ta façon de t’exprimer. Tu cherches, même inconsciemment, à les intégrer, à t’en nourrir.
J’ai une vision non chronologique de l’art et non hiérarchisée. Je vois les expressions d’une manière spatiale, et les œuvres artistiques de tous les temps à égalité sur un territoire dans lequel on est libre de se déplacer. Je pense donc qu’on peut atteindre toute expression, et que toute expression a été montrée pour agrandir ce territoire. Créer, c’est agrandir ce territoire et aimer cette liberté de pouvoir justement faire ce qu’on veut dans ce territoire qui n’appartient à personne.

Alkbazz : Oui, ça rejoint la question du produit. On crée un produit, on crée du Mathieu, impossible pour lui de faire autre chose sans dévaloriser son boulot, ou plutôt le marché de l’art qui l’entoure. Bon, après je vais pas le plaindre, je pense que c’est un choix que font les gens. J’admire les gens qui savent explorer ailleurs. Des gens comme Marcel Ruijters qui va d’un dessin cartoon à un dessin typique Ruijters. Ou Matti Hagelberg qui choisit de passer à autre chose là où l’on attend un nouveau volume convenu. Un artiste, quand il est intéressant, il l’est toujours ou presque, il ne l’est pas seulement dans telle représentation.
Il y a des domaines où ça n’est pas facile. En musique par exemple. Mais il est très facile de se créer un univers avec un nom propre. C’est l’atout du pseudo ou des pseudos.
En 1998, je vendais pas mal de tableaux, à tel point qu’on m’achetait des trucs pas commencés ! Un jour, alors que je m’inquiétais de savoir ce qui plaisait tant on m’a sorti « quand tu seras plus vieux ça vaudra cher, on verra l’évolution ». Dans l’idée que je continuerais indéfiniment à produire ce type d’image afin de le rendre identifiable et donc de lui créer une valeur. ça m’a de suite freiné et j’ai arrêté. Ce bonhomme très sympa par ailleurs était en train de poser des barreaux autour de moi !
Je crois que l’Histoire de l’Art fait l’erreur de conserver le système propre à l’Histoire, c’est à dire l’évolution d’un point A vers un point B, la cause et l’effet. On a tendance à voir tout le passé comme une suite d’événements conduisant à notre époque de façon qualitative. A l’heure du développement de l’Histoire de l’Art, quand celle ci a rattrapé le temps et s’est mise à raconter l’Histoire présente, les artistes se sont mis à penser que chaque nouvelle œuvre devait impérativement être totalement nouvelle. C’est ainsi qu’on est passé à côté d’un tas d’inventions géniales ! On jette avant épuisement, peut-être pour que personne ne vienne parfaire ce que l’on a inventé ? C’est vrai qu’il y a effectivement un épuisement, il y a des trucs qui ont fini par être tellement usés que ça en devient ridicule. Par exemple, l’hyperréalisme est le dernier truc à m’épater. Je veux dire, c’était formidable au XVe, encore assez cool au XIXe, mais bon là, ça va, on a compris ! Cela n’empêche que c’est maintenant un outil que l’on peut manier sans peine. Chaque invention est ainsi un cumul et non un effacement des précédentes.
J’ai bossé longtemps sur ce thème. Confronter mon dessin à un autre outil par exemple… ça donne quoi ton Mickey si tu le fais avec un stylo au lieu d’un pinceau ? A l’inverse on voit facilement comment un motif ancien dessiné aujourd’hui deviendra contemporain. C’est fascinant car complexe ! Je suis content que tu le remarques, car d’habitude on me le reproche ! Pour en avoir discuté pas mal avec Marcel Ruijters, j’ai fini par adopter un compromis : je développe un dessin et un thème en concomitance, mais à côté je travaille d’autres formes. Du moins j’essaie, car je n’ai pas sa discipline ! Par contre, pour multiplier les formes ça oui, il y a des trucs que je ne montre pas ou que j’intègre au collectif. C’est la force de l’anonymat, de rendre les choses lisses sans soucis de respecter son propre style. Dans le collectif, on est au service de l’ensemble, on n’est pas là pour montrer son style.
Par contre, oui, se confronter à autre chose est vivifiant. Et puis il est question de contraste, le contraste apporte la diversité, il aère. Incorporer un élément autre à son style propre met en valeur l’un et l’autre. C’est un repère qui permet de mieux comprendre ce qui l’entoure. Si tu incorpores des typos modernes à un dessin organique, le truc fonctionne par contraste. C’est un peu l’opposé du cadre qui délimite œuvre et réel, là on crée des cadres dans le cadre, comme une mise en abîme en quelque sorte. Si je ne dessine qu’avec mon trait, il y a aussi des chances pour que je reste dans des représentations connues. D’un autre côté c’est intéressant de se confronter à tel objet en essayant de le faire « à son style ».
La difficulté vient parfois avec le lecteur. Pas celui qui regarde mais celui qui me demande un truc. Quand quelqu’un me dit « hey j’adore ton style tu veux pas faire ma pochette ! ? » j’angoisse en me demandant ce qu’il a bien pu vouloir dire par « mon style » ! Et ça peut-être handicapant car les gens aiment avoir « une œuvre de » qui soit identifiable en tant que telle. C’est normal hein, je le comprend. Donc je m’adapte. Mais je garde aussi cette liberté de passer à autre chose. Tout dépend du contexte. Il y a aussi des gens qui achètent un truc qui leur plait et ne soucient pas d’en avoir d’autres. L’idéal est quand l’œuvre est aboutie, qu’elle ait nécessité ceci ou cela importe moins.
L’autre difficulté, c’est de garder un rythme pour un travail donné. Commencer un dessin ou une bande dessinée comme ceci et la finir comme cela… Comme je dessine quand j’ai du temps, il peut arriver de longs délais entre début et fin. Quand je ne suis pas resté bloqué à la première en hésitant sur le style à adopter !

Gabriel Delmas : Tu disais ne pas « avoir fait les Beaux-Arts », donc tu as délibérément voulu éviter tout enseignement artistique ou c’est parce que tu as une autre formation ?
On n’apprend plus dans les écoles de Beaux-Arts le dessin académique, ce qui correspond à la musique classique, au solfège à ce qu’on trouve encore dans les conservatoires de musique. D’un certain côté, l’expressionnisme qui avait justement un côté très révolutionnaire et avant-gardiste il y a un siècle, est devenu la norme, et le pendant « savant » du dessin, à l’opposé des dessins issus de l’industrie, que leurs codes soient « manga », ou plus « alternatifs » etc.
Je reviens un peu à ce que je voulais dire au sujet de l’underground et des codes. A partir du moment où tous les temples académiques ont été détruits, sur cette absence de panthéons, c’est le marché qui a prospéré et nos libertés d’artistes, nos libertés d’expressions ne sont plus que des segments d’un marché qui englobe tout. On peut revendiquer une sincérité brute, mais on est souvent dans des redites de post-expressionnismes issus des années 60. Je n’y vois aucun problème, vu que je suis là-dedans aussi, mais j’ai conscience que c’est une forme d’académisme. Cette liberté est un peu une illusion. Elle met en avant les sentiments et les sensations dans une expression plus directe, c’est tout. C’est un académisme sans connaissances. Il est seulement une pratique. Tu n’y vois pas une mode très datée dont nous n’aurions pas conscience ?

Alkbazz : Non je ne suis pas allé aux Beaux-arts. A l’époque, je voulais dessiner et peindre, apprendre les rudiments. Au lieu de ça j’ai trouvé des accroches de serpillières et autres sculptures en polyuréthane expansé. Pas même de l’expressionnisme… de l’ingénierie structurelle ? Il y a une logique. Les beaux-arts développent les arts plastiques tels que définis par Kandinsky ou Klee. Les arts plastiques sont les manipulations du réel, les effets visuels et sensoriels principalement. Par cette voie l’Art contemporain a détruit la représentation. La peinture est morte par Support-surface. Bon.
L’Académisme est autre chose, c’est l’étude des règles de l’Art. On y côtoie les proportions, la composition, les échelles, mais aussi les techniques picturales ou sculpturales. Aussi bien que l’idéal de représentation, les symboles historiques ou religieux et la hiérarchisation des compétences techniques. Etre anti-académique était valable lorsque l’Académie existait. Aujourd’hui l’Académie c’est les Beaux-arts, c’est à dire ce que l’on appelle Art contemporain. C’est une forme de conservatisme, non de formes mais de discours .
Quels sont les ennemis de l’Art contemporain ? La tradition, la figuration… l’Académie en somme. C’est ce que j’aurais aimé apprendre, du moins le croyais-je. Mais c’est ce que je m’efforce d’apprendre chaque jour, apprendre à dessiner. Alors en quoi serais je non académique ? Peut-être parce que la représentation académique ne me suffit pas. Si je prends l’exemple de la bande dessinée, lorsque je regarde une bande dessinée classique de type historico-encyclopédique d’aventure, le dessin des personnages me fait généralement rire. On y trouve la même rigidité que dans l’iconographie, sans la beauté formelle du symbolisme. Certains auteurs s’en amusent d’ailleurs, c’est un détournement facile à opérer et au moins on sait pourquoi c’est drôle !
Nous sommes donc d’accord sur ces points : refus de l’Académisme, qui par son formalisme oublie de s’adapter au réel, refus des Arts plastiques qui à force de se regarder le nombril en oublient de parler d’autre chose. Tu remarqueras que les deux fonctionnent sur la suffisance. « Si vous doutez, levez la tête en prenant de grands airs ». On a d’une part une mise en exergue par rapport à la société, d’autre part des voies toutes tracées, formelles, une échelle de valeur, ceci est bon ceci est mal.
Pour moi, la moins bonne réponse est l’abstraction. Je vois 90 % de ce que l’on me montre comme des vides créatifs. Matières, textures, lumières. Un espèce de rejeton bâtard des arts plastiques et du formalisme technique. Un bon graveur fait des empreintes vertes ou bleues. Pourquoi ? Parce que l’académisme est au-delà de la forme une attitude, une position. Son abstraction est une recherche plastique couronnée de transcendance académique. C’est un gribouillis qui obéit parfaitement aux codes du marché, signature, papier, tout ça. Certains graveurs venus me voir, me demandant si je gravais, je leur montre et me disent « ah mais c’est pas vraiment de la gravure ! ». Non pas que je n’aie pas effectivement gravé et imprimé, mais parce que ma gravure, mon tirage, ne répond pas aux codes formels d’exposition. Le « EA » ou le numéro en romain ou en arabe. L’Académie est là. C’est un esprit qui a changé de forme grâce aux arts plastiques mais avec un temps de recul assez conséquent. Tous deux sont de vieux ennemis certes, mais ils convoitent la même place ! L’un explore et innove, l’autre entérine et formalise. Même si les Arts plastiques verront toujours l’académisme comme un plouc et que ce dernier verra le premier comme de vulgaires barbouilleurs du dimanche, ils seront toujours en regard l’un de l’autre.
L’Histoire qui m’intéresse est indépendante de celle-ci. Elle inclue des artistes qui n’ont pu s’intégrer ni à l’un ni à l’autre. Ou plutôt, qui ont appris de l’un et de l’autre sans en intégrer les codes, sans formaliser. La clef, pour moi, est la représentation. Comment figurer ? Comment, par exemple, Goya figure-t-il son Saturne ? Est-il académique ? Ou plasticien ? Ou bien est-il quelque part en dehors ou au-delà ? Cette réponse est difficile car son œuvre est plus subtile que celle qui obéirait rigoureusement aux règles. Impossible de définir la forme, d’en dresser un canon, ou même de la réutiliser sous une autre forme. Pourrait-on peindre la scène sous un autre angle ? Comment ? Et pourtant personne ne niera son caractère vrai aussi bien en terme académique que plastique !
L’Académisme et les arts plastiques sont tout deux des outils, comme tels ils sont là sur la table, on s’en sert, ou pas. Tu le disais toi-même, l’Histoire de l’Art est sur la table, qu’en fait-on ?
Les artistes qui m’impressionnent ont pour point commun de développer une figuration propre. Une individualité. L’individu est l’ennemi d’aujourd’hui, oui car si on l’entend comme d’habitude, c’est effectivement un triste sire. Mais doit-on pour autant rejeter l’Individu ? A mon sens, absolument pas. Rencontrer quelqu’un devient intéressant lorsque celui-ci est bel est bien lui, et pas une copie VRP d’un modèle idéal. Les artistes marquants possèdent une individualité propre et par conséquent une figuration propre. Qui nous ramène à la nôtre. Je peux citer un tas d’auteurs de bande dessinée classiques, Franquin en tête, et chacun aura sa propre individualité tout en étant formellement très académique. Ce qui les rend intéressants, c’est justement leur personnalité, leur geste, la façon dont ils dessinent les courbes et appuient sur la plume en fin ou en début de trait, etc. Ce qui les rend ennuyeux en revanche c’est ce formalisme sur la durée. Qu’arriverait-il si on laissait toute liberté à ces auteurs ? C’est ce que je recherche.
Je peux citer des exemples, Marcel Ruijters et son médiévalisme, Anna Erhlemark et son expressionnisme, Nina Bunjevac et son pointillisme, Igor Haufbauer et son constructivisme, Max Andersson et son punkisme… chacun développe un style qui lui est propre tout en intégrant les codes plastiques, académiques et littéraires (raconter une histoire, s’adresser à autrui). Je peux me référer à ce que tu fais, m’y retrouver tout en y découvrant un autre. Même formes, individu différent.
Pour moi l’intérêt de la création underground est là, dans le développement individuel. C’est très éloigné de l’Académisme qui se veut propre à tous. C’est aussi très éloigné des Arts plastiques car ils obéissent malgré tout aux règles narratives, même s’ils les réinventent parfois. Lorsque Dunja Jankovic crée des narrations abstraites, qui isolées feraient de parfaites œuvres plastiques, elle invente une narration qui fonctionne au-delà des arts plastiques.
Je ne sais pas ce qu’il se passe en bande dessinée, peut-être y trouve-t-on des milliers de rejetons de l’expressionnisme, mais si je me plonge dans l’underground, j’y trouverais mille trouvailles, de Ron Rege Jr à Al Columbia en passant par Marc Bell ou Jonathan Rosen… Ce sont autant de travaux qui sont impossibles à imiter. Ils t’inspirent mais sont inimitables, ils t’obligent non pas à leur obéir de façon formelle (hey c’est comme ça qu’on dessine les bonhommes, ok ?) mais à chercher en toi-même. On pourrait facilement redessiner une oeuvre classique, un bon vieux Thorgal par exemple, on y perdrait peut-être, surement, mais qui ira redessiner le « Sultan de Vénus » ?
Pour moi, échapper à l’académisme est et a toujours été, non pas son rejet, mais sa transcendance. Tout comme pour les Arts plastiques. Suivre les règles à la lettre est tout juste bon pour monter un meuble Ikea et encore ! Est-ce qu’on échappe plus à ceux là aujourd’hui qu’autrefois ? N’y-a-t-il pas autant d’imitateurs qu’autrefois ? Oui ! Et même bien plus ! En 1900 on n’avait pas encore dépassé le premier milliard d’habitants sur Terre ! Alors forcément on multiplie les possibles mais aussi et surtout les doublons ! La bouffe perd en qualité, on synthétise…
Tu as raison de te méfier des académismes et surtout tu as raison si tu penses que le statut underground ne t’en protège pas ! Du graffiti chez Agnès B c’est un académisme. D’un autre côté le véritable graffiti lui ne lui parlera peut-être pas car il échappera à l’image qu’elle en a. Comme je le disait pour le black metal, l’underground réinvente en permanence ! Donc au final, l’académisme c’est l’acceptation des règles du marché qui imposent un formalisme identifiable. Si face à tel travail tu reconnais une de ces formes, alors fais demi-tour et va voir ailleurs ! Si ton travail est honnête, alors peu importe la forme que tu empruntes, elle sera adaptée à ce travail-là, elle sera peut-être comparable à autre chose en apparence, mais cela n’ira pas plus loin. Il y aura suffisamment d’éléments d’invention en elle pour qu’on s’en nourrisse. L’artiste est au service d’autrui, non pas quand il fait ce qu’on attend de lui, mais lorsqu’il offre un message sincère.

PS : oui je me suis formé ensuite par moi-même, j’ai lu des livres et appliqué des recettes. ça n’est que bien plus tard que j’ai été formé en conservation-restauration du livre et des objets d’art.

Gabriel Delmas : Nous ne sommes plus à l’époque des manifestes ; le manifeste aujourd’hui contiendrait sa propre parodie ; mais justement, on pourrait aussi en jouer, donc je ne te demanderais pas un manifeste mais…disons que ta position et ton discours sont manifestes. Donc, comme nous subissons surtout la domination du divertissement et ses industries, si tu pouvais battre les cartes et redistribuer idéalement ce qu’il se passe dans le monde du livre, de l’illustration, de la bande dessinée, bref dans tout ce monde artistique auquel tu parais très attaché, tu ferais quoi ?

Alkbazz : Au lycée on faisait des manifestes avec un collègue, on allait les afficher aux Beaux-Arts… C’était surtout de faux manifestes, des collages (cut-up) en mode aléatoire. Pourquoi ? Parce que le manifeste est une prise en main du monde qui n’a de sens qu’en un instant donné ! C’est se mettre en position de leadership, décréter que l’on est effectivement à l’avant-garde et que l’on sait ce qui doit être fait, et comment. C’est le discours dominant, l’académisme dont tu parlais. La notion de « loi de la jungle », de domination, de supériorité, de « meilleur que »… Tout ça m’emmerde ! Je ne crois pas en l’idole.
J’aimerais moins de règles ! Si les auteurs professionnels pouvaient sortir du commercialement correct ! Obéir aux lois, c’est stopper net tout progrès, la peur qui tétanise ! Donc on va sortir à l’infini des objets formatés sans aucune nouveauté ? On en est à un point où même un bon vieux Lucky Luke devient subversif ! Je le reprocherais aussi aux écoles, en ayant une pensée pour les quelques de bonne volonté, car celles-ci s’apparentent bien trop à des usines à ouvriers du bien culturel. L’état est une entreprise aussi et c’est certainement la plus importante entreprise culturelle en France, tant mieux mais qu’on ouvre les portes à chacun. Si l’on note professionnalisme et personnalité alors que celle ci soit prévalente, tant pis pour le côté business.
La chaîne du livre devient ridicule. On multiplie les échelons, chacun prend sa part de « création artistique », y compris ceux qui se réclamaient « professionnels objectifs » au siècle dernier. Je sais pas, soit tu fais ton boulot et tu mets en valeur un auteur, soit tu fais ton livre ! On devrait avoir plus souvent recours à l’anonymat et à la modestie. C’est elle qui met en valeur, pas l’inverse.
La technologie détruit les possibilités de diversité. Aujourd’hui il est devenu difficile d’imprimer MOINS. On sait qu’on ne vendra pas TANT mais on n’a pas le choix ! Cet aspect-là fagote toute l’édition, livre ou musique. Là aussi c’est la loi du plus fort, si tu ne suis pas les ventes de Titanic, reste chez toi ! Mais encore si c’était MIEUX. Mais non, c’est MOCHE et ça sent MAUVAIS ! Ah oui mais on démocratise ! Ah bon ? ! La chute du prix des livres, fameux !
Vouloir vivre de l’art c’est pour moi une idée bizarre. L’art est notre dernière liberté, vouloir la brider par l’acceptation des règles du marché me semble incongru. On se trompe d’objectif. Il ne s’agit pas de gagner sa vie par l’art, mais de pouvoir exercer sans que notre vie en dépende. Le plaisir est dans le travail, l’échange, le regard d’autrui, les projets… En somme, plus la gloire que la richesse. Or le choix est impossible. Que tu sois underground ou diplômé, on te demandera un laisser-passer. Ce choix n’est d’ailleurs pas plus facile pour le public car lui n’aura de déduction fiscale que s’il achète à un « vrai artiste ». Je suis pour un statut d’artiste amateur.
Le discours tue l’action ! Laissez Descartes avec sa bougie ruminer son ego.

[Entretien réalisé par mail en janvier 2017]

Entretien par en février 2017

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