Delmas x Fleury

par

Support privilégié de l'activiste graphique, le "graphzine", recueil de dessin publié en petits tirages, est en expansion depuis le début du siècle. Ce recueil libre, qui rend compte avec une certaine immédiateté des créations graphiques d'un artiste ou d'un groupe plus ou moins restreint d'artistes, permet de contourner les circuits commerciaux traditionnels des livres et des périodiques. Produite de manière souterraine, cette culture hétéroclite se renouvelle en permanence et voit plusieurs sous-sols se creuser sous la "grande surface commerciale" de plus en plus fade. Les codes graphiques s'épuisent à force de redites, de surexploitation des mêmes principes, à force aussi de provocations superficielles et clinquantes, à force d'esthétisations sans beaucoup de sens. Frédéric Fleury est un acteur et observateur important des graphzines. C'est sur ce support d'abord qu'il montre ses dessins, sur ce support qu'il transforme ses recherches graphiques en séries. Ses dessins évoluent entre humour trash, formes étranges et monstres apocalyptiques.

Frédéric Fleury est né en 1973 à Cherbourg.
Après un bac économique et social, il se dirige vers la fac de droit, passe une année aux beaux arts de Cherbourg, puis finalement entre à ceux de Dunkerque. Diplômé en 1999 intègre la partie amateur de l’école d’art en tant qu’objecteur de conscience. Il devient professeur de vidéo dans cette même école pendant quelques années. Il enseigne aujourd’hui le dessin, l’illustration, la bande dessinée et l’édition depuis 10 ans à l’école d’art de Calais.
Son travail est basé sur la pratique du dessin et de l’édition.
Membre fondateur des Éditions du 57 (structure légère et indépendante d’édition de livres d’artistes) et de Frédéric Magazine (collectif d’artistes et site internet éponyme dédiés au dessin).

Publications solo : C’est triste (deux tomes), L’Employé du moi ; Farine, FLTMSTPC ; Francesca, FLTMSTPC ; La passion du bois, United Dead Artists ; MOB, Les crocs électriques ; La nature des choses, Bongoût ; Mike Kelley on TV, Resurgo ; Bacon on Lemon, Resurgo ; Obnivorious, Nieves ; The day Nieves and Innen had sex together, Nieves & Innen ; Recess, Timeless ; Décapitron 11, Shoboshobo books ; Frédéric Fleury (box & book), Littérature mineure.
Aux Editions du 57 : Tas ; Gros Sac ; Mou ; Hindre ; Valar Morghulis ; Half Men ; Modelage ; Bad Principal ; 36 Mountains ; GrosNoir 1 & 2 ; Creux ; Capable du pire ; Dans ta face ; Posthite ; Pour les bêtes ; Il danse en solitaire ; Ygor de Mons ; Pour que vive l’humour drôle ; Le sens du ridicule est héréditaire ; Humeur guerrière.

Gabriel Delmas : En 1999, tu sors des Beaux-Arts ; à cette époque, tu dessines comment ? Est-ce que tu as une idée précise de ce que tu veux faire avec ton dessin ?

Frédéric Fleury : A cette époque, je dessine peu et principalement pour accompagner mes projets plastiques. Des croquis, des choses à l’aquarelle. Je présente quand même à mon diplôme une série de gags dessinés avec le logiciel Paint.
Ceci dit, c’est juste après la sortie de l’école que je recommence petit à petit à dessiner. Peut-être que le dessin, c’est ce qui s’impose immédiatement lorsqu’on n’a plus à disposition tous les autres outils, et puis j’ai rencontré aussi à cette époque quelques personnes qui ne faisaient que ça, Emmanuelle Pidoux par exemple, mais aussi Christine Deknuydt.

Gabriel Delmas : J’ai remarqué que dans tes dessins, il y a toujours beaucoup d’inventivité dans la façon dont les sujets (personnages, objets, scènes) sont représentés. Tu arrives à montrer les choses d’une façon inédite. Il n’y a pas de démonstration technique, ou de fétichisme graphique dans le mélange des codes, pour produire des effets un peu chiqués. Tes dessins sont très directs, très bruts, et très présents. Il y a une intensité particulière. On les dirait aussi, souvent, très liés à l’enfance, à ces moments où on est capable de dessiner sans avoir peur de rater, ou d’échouer à montrer ce qu’on voudrait montrer. J’ai l’impression que tu arrives à exprimer exactement ce que tu veux, comme si ta main obéissait totalement à ton esprit.

Frédéric Fleury : Merci pour ce que tu dis, je pense que j’ai rarement l’occasion d’avoir un regard extérieur sur ce que je fais. En effet, je crois que je me fiche de la maîtrise de la technique, je ne fais rien de beau ou d’étonnant — ce n’est en tout cas pas ce que je recherche. Je sais que c’est particulier et c’est déjà ça. J’ai parfaitement conscience que mon travail peut être décevant, ça ne me gêne pas. Ce qui m’intéresse, c’est de pousser mon dessin, de le poser quelque part avec des contraintes, des outils, un support et de voir où cela me mène. Tu n’es pas la première personne à me parler de l’enfance, et c’est vrai que je n’ai pas peur de rater dans la mesure où cela ne peut pas vraiment se produire. Je travaille sans filet, directement à la plume ou au stylo, mais en même temps, j’équilibre simplement des lignes dans une feuille, et comme je ne représente souvent rien de concret, je ne peux pas me tromper. De plus, je compose avec les accidents et c’est ce que j’aime aussi dans le dessin, être confronté à des problèmes et devoir trouver des solutions pour réussir à en sortir. Bon, après bien sûr, il y a des dessins meilleurs que d’autres.
Il y a une partie de mon travail où je fonctionne sans savoir à l’avance où je vais. Je pose des formes aléatoires sur du papier et de là, je compose à partir des contours que je dessine. Je pourrais facilement visualiser quelque chose de précis à dessiner, mais la plupart du temps je m’y refuse pour retrouver cette forme d’automatisme ou de connexion dont tu parles entre main et esprit. J’essaye de ne pas passer par la case « qu’est ce que je vais dessiner ? » et c’est une vraie récréation pour l’esprit qui doit composer dans l’instant avec ce que les yeux lui renvoient.

Gabriel Delmas : Je pense à cette histoire de zombies « woods » que tu as dessinée, on dirait, avec un stylo et des feutres de couleurs. C’est un exemple parmi d’autres. Certains motifs comme les arbres ou la barrière avec cette mise en couleur aux feutres font immédiatement penser aux dessins qu’on fait quand on est enfant. Et en même temps, les personnages, surtout le tueur, ont une présence terrible qui contraste avec ce côté naïf du décor. On pense au « Cri » de Munch, à ces dessins expressionnistes où chaque coup de pinceau, chaque trait est au bon endroit, essentiel, irremplaçable. C’est une sorte de prise émotionnelle directe. L’horreur est renforcée par ce contraste entre la manière et l’expression. Je prends cet exemple, parce que j’ai l’impression que c’est souvent ce que tu montres dans tes différentes séries de dessins. On dirait que tu cherches à envoyer un message très puissant directement au lecteur/spectateur sans passer par des artifices artistiques plus classiques.
Il y a aussi, donc, une sorte d’affirmation politique du dessin. Tu réussis à prouver qu’on peut se passer des savoirs académiques pour exprimer des sentiments, et que même, il faut savoir s’en passer pour exprimer certains sentiments qui sont tout aussi complexes.

Frédéric Fleury : Pour cette série (et pour d’autres dans ce genre) j’ai effectivement utilisé des feutres pour enfants, chaque couleur a une odeur particulière, ce qui ajoute une dimension olfactive à ce travail et renforce le contraste avec ce qui est représenté : un petit personnage de cartoon qui se fait éventrer et pendre dans les arbres par les pieds, le tout sentant bon la fraise ou le kiwi. Elle fait partie d’une réflexion que j’ai menée sur la bande dessinée, car finalement chaque dessin peut être pris séparément ou fonctionner avec les autres de manière narrative, et c’est un challenge (dans cet art où le dessin est plus souvent mis en retrait au détriment de l’histoire) que chaque case, chaque dessin ait une valeur plastique.
C’est intéressant je crois, de jouer sur cette confusion entre l’aspect enfantin des choses et le côté violent ou provocant du sujet. Si je dessinais de manière très réaliste la même histoire, je ne pense pas que cela aurait le même impact.
Il me semble que j’ai toujours travaillé sur tout ce qui constitue des règles à suivre en matière de dessin, et surtout sur la manière de les déconstruire. J’aime utiliser la règle par exemple, le bic, des feutres pourris en fin de vie, des gros marqueurs qui bavent, de la bombe et dessiner des personnages un peu bancals, des monstres mal foutus, des perspectives improbables…
D’ailleurs, comme je travaille en école d’art, je trouve toujours cela assez triste de voir des gens bloqués techniquement parce qu’ils poursuivent une sorte d’idéal, du trait parfait, du réalisme ou autre.
J’essaye la plupart du temps de les pousser plutôt à exploiter leurs faiblesses et à développer ce qui va les rendre particulier car c’est finalement à mon sens la seule chose qui compte.

Gabriel Delmas : Est-ce que, sur ce même principe, tu pourrais utiliser toutes sortes de techniques, ou en as-tu quand même des privilégiées, quelques outils qui te sont plus évidents ?

Frédéric Fleury : Il y a des outils que je n’utilise jamais, comme les pastels par exemple parce que je n’en ai aucune maîtrise. Ce n’est pas exclu, mais il faudrait vraiment que je tente de faire quelque chose de particulièrement moche pour que je me dirige vers cette technique ou éventuellement quelque chose de très grand. J’aime beaucoup le travail de Rhys Lee qui utilise énormément cette technique et des grosses craies à l’huile. Mais bref, je suis ouvert à toutes techniques, j’ai même apprécié travailler un peu au numérique.

Gabriel Delmas : Tu as aussi fait des bandes dessinées basées sur des principes de narration plus classiques (découpages, cases, etc)… Je suppose qu’il est plus facile d’éditer un projet de bande dessinée qu’un recueil de dessins. Comment te situes-tu actuellement par rapport à l’édition de bande dessinée ? Je me souviens que tu as participé à plusieurs éditions indépendantes (ego comme x, l’employé du moi…).

Frédéric Fleury : La bande dessinée, c’est mon premier amour. C’est ce qui m’a amené au dessin. J’ai appris à dessiner en recopiant des cases et des personnages. Pour autant, je ne me suis jamais confronté au médium faute d’une histoire à raconter, et puis j’ai découvert la bande dessinée autobiographique et là, il m’a semblé qu’il était possible que j’essaye quelque chose. ego comme x a ouvert sa revue à tous et j’ai tenté ma chance. Une première histoire a été refusée, pas la seconde, j’ai été publié. Ensuite, je me suis lancé dans quelque chose d’encore plus personnel avec les deux tomes de C’est triste chez L’employé du moi. Ce sont des gens importants qui te soutiennent à un moment, qui t’offrent un espace pour t’exprimer, pour tenter des choses.
Pour finir, je me suis essayé au comics aussi avec les histoires muettes « Death Roads » que Vice magazine a publié et dont certaines ont été éditées récemment de nouveau par le collectif Nyctalope. C’était plutôt amusant à faire de trouver des gags immondes en six cases, surtout que j’étais totalement libre de faire tout ce que je voulais, de la même manière que Johnny Ryan pouvait le faire dans la version américaine. Puis Vice US a arrêté la collaboration avec lui et Vice FR a suivi en arrêtant « Death Roads », le magazine devient de plus en plus sage et change son image.
Cizo m’a proposé de faire une bande dessinée dans la collection BD Cul des Requins Marteaux, ce sera sans doute ma prochaine production en bande dessinée mais j’ai du mal à m’y mettre (pourtant je serai rémunéré pour une fois). J’ai un attachement tellement fort au dessin lui-même que la bande dessinée est un support compliqué pour moi, j’ai besoin que chaque dessin soit intéressant pour lui-même, mais la bande dessinée ce n’est pas ça, on passe sur les dessins, ils sont les supports de l’histoire. Aujourd’hui on a dépassé ça, enfin, certains le font mais c’est l’inverse qui se produit — je parle de la bande dessinée underground, des comics et des collectifs qui publient ces nouvelles formes, je pense à Mould Map (Landfill Editions) ou Volcan pour ne citer qu’eux. On est sur des formes qui s’intéressent beaucoup plus au dessin, au découpage, à l’impression et aux supports même, mais c’est globalement souvent au détriment de l’histoire. Est-ce qu’on peut encore appeler ça de la bande dessinée, je ne sais pas. Sinon j’en lis toujours un peu, j’aime bien les productions de Misma dernièrement par exemple, j’adore aussi les comics de Benjamin Marra.

Gabriel Delmas : La bande dessinée est destinée à muter, à voir apparaître de nouvelles formes hybrides ou issues de toutes les expérimentations de la marge. C’est en train de s’affirmer depuis quelques années. Des structures comme gotoproduction dans les années 90 ont été précurseurs.

Frédéric Fleury : Oui ça mute, c’est certain, en même temps, je m’intéresse particulièrement au secteur underground, je me rends compte que je suis largué sur tous les ouvrages plus classiques qui sortent aujourd’hui.

Gabriel Delmas : Oui, mais c’est le « secteur underground » qui la fait muter. Les ouvrages classiques n’ont pas muté peut-être depuis l’irruption des Indés vers la fin des années 90. On est à plus de 20 ans de perturbation du champ graphique et narratif du « mainstream ». Le style « indé » est devenu « mainstream ». Certains acteurs influents dans l’underground étaient déjà actifs vers la fin des années 90 aussi (Pakito Bolino, Stéphane Blanquet, Charles Burns, Frédéric Poincelet, Stéphane Prigent Kerozen, Léo Quiévreux et d’autres…). Les styles de dessin qu’ils montrent ont défini beaucoup des expressions de l’underground. Ce qui change, à mon avis, c’est la vision politique du dessin. Ce que je veux dire par là, c’est qu’on est moins attaché à la façon dont on dessine, aujourd’hui. Il y a quinze vingt ans, c’était assez séparé. Il y avait un manichéisme, une vision très étriquée du « bon dessin » et du « mauvais dessin » selon des critères imposés par une vision de certains auteurs indés et puis par les suiveurs, et les fans encore plus virulents. C’était une vision complexée et excluante qui se fixait sur la forme.
L’underground ne s’occupait pas du style de dessin. Ce qui comptait, c’était le sens de l’image, et pas si le dessinateur dessinait « comme il faut » ou non. Il y a eu un radicalisme avec le brut aussi. Mais tout mouvement qui impose une idéologie de pureté se recroqueville sur des clichés. L’underground à la mode radote beaucoup, répète des visions conformes. Je vois ça aussi avec les « punks » qui dessinent des crânes à crêtes et reproduisent des stéréotypes de ce que doit être le « style » punk.

Frédéric Fleury : Le manichéisme est toujours là, je le vois avec les petits jeunes qui débarquent dans mes cours pour « bien dessiner ». J’ai l’impression que c’est un manque de maturité, de personnalité et de connaissance. Après une forme de rejet plus ou moins longue, ils finissent par accepter ce que je leur montre et ça leur permet souvent de se libérer et d’évoluer. Ce n’est pas facile d’expliquer qu’on est professeur de dessin, mais qu’on ne défend pas une forme de beau dessin ou de dessin bien fait, qu’on aime les dessins enfantins ou un peu déglingués. Je n’en ai pas rien à foutre du style, c’est super important pour moi, je ne sais pas si j’arriverai d’ailleurs exactement à expliquer ce que j’aime en terme de dessin. C’est une forme de sensibilité particulière qui fait que tel ou tel trait va me parler, me plaire et qu’un autre en sera exclu. Je regarde les petits nouveaux qui débarquent avec beaucoup d’intérêt, et c’est vrai ce que tu dis, dès que quelqu’un trouve quelque chose d’innovant à faire, ça s’étend à d’autres artistes et ça se développe et se répète jusqu’à ce qu’un autre apporte quelque chose d’autre. En même temps, je pense que c’était pareil pour nous, c’est juste que maintenant on est plus affirmé dans notre style justement et on regarde ça avec un peu de recul.

Gabriel Delmas : Quand on lit « Death Roads » on pense à Johnny Ryan mais aussi à Beavis et Butthead… Il y a des obsessions sexuelles ou scato, cette violence gratuite qu’on voit aussi dans d’autres de tes travaux… toujours avec ce dessin direct. C’est uniquement du jeu d’exploration graphique pour amuser le lecteur, ou y a-t’il quelque chose de plus équivoque dans ces séries d’horreurs ?

Frédéric Fleury : J’ai cette culture du gore et du film d’horreur, c’est quelque chose que j’ai toujours adoré. Au collège, je dessinais déjà des petits monstres bien sanglants sur les tables pour faire marrer les copains, des zizis, des culs, des nichons et plein de caca aussi. Plus c’est bête et dégoûtant, plus ça me fait rire. Ca entre aussi en rupture avec mon image, je suis plutôt effacé et timide, je crois qu’on imagine pas que je dessine parfois des horreurs.
Pour « Death Roads », j’ai commencé doucement et puis j’ai essayé de proposer des choses de plus en plus dégoûtantes et bêtes à Vice. Je trouvais ça drôle de voir jusqu’où je pouvais aller avec ce magazine à l’image un peu « trash ».
Mon interlocuteur Julien Morel a toujours bien reçu les comics, il y a juste une fois où il m’a dit que la mort par auto-fellation, c’était peut être un peu compliqué à aborder comme sujet, mais finalement c’est passé. Ce qui est drôle aussi, c’est que ça n’a pas du tout fait marrer les gens cette série, en tout cas pas les lecteurs de Vice en ligne, les commentaires ont toujours été atroces et insultants. Je suis content de voir que Nyctalope, qui sont des gens qui ont une culture de l’image et du dessin ont été assez marqué par cette série pour vouloir la publier de nouveau.
Graphiquement j’ai essayé de faire des choses marrantes surtout avec des personnages bien moches et marrants. Johnny et moi on est un peu comme Beavis and Butthead, bêtes et méchants assis dans un canapé devant la télé. (enfin il est beaucoup plus méchant que moi).

Gabriel Delmas : Tu as aussi ta propre structure : les éditions du 57. Tu es un des acteurs majeurs du ‘zine, de l’autoproduction. Tu as participé à un très grand nombre de collectifs de toutes sortes. Pourquoi l’impression sur papier, la production de recueils, de livres sont si importantes pour toi ?

Frédéric Fleury : Le livre, c’est essentiel pour moi, c’est le prolongement et la mise en cohérence de mes dessins. C’est inclus dans mon processus créatif, le livre arrive comme une sorte de conclusion de la série et me permet de passer à autre chose. Je ne peux pas me contenter du net par exemple pour publier, pour moi ça n’a pas de sens, c’est trop immatériel, trop éphémère. Le livre ça reste, même si à mon échelle, ils disparaissent assez vite étant donné le peu d’exemplaires que je publie.

Gabriel Delmas : Est-ce que tu envisages un jour de publier un grand recueil de tous tes ‘zines du 57 ? Peut-être plusieurs tomes à suivre comme des compilations ?

Frédéric Fleury : Je n’y ai pas pensé, non, mais ce serait peut-être une idée, il faudra sacrément trier car j’ai un peu honte de mes débuts.

Gabriel Delmas : Pourquoi honte ?

Frédéric Fleury : Je trouve ça moche, bancal, pas très drôle, maladroit, je sortais de l’école d’art, j’essayais de faire quelque chose qui soit à cheval entre ce que j’avais appris et ce que j’avais envie de faire. J’ai beaucoup de mal à revoir tout ça, d’ailleurs j’ai du mal à regarder ce que je fais en général, je suis très critique, et autant aujourd’hui je suis arrivé à une sorte d’apaisement avec ce que je fais au jour le jour, autant j’ai du mal à revoir mes premières éditions. Même un bouquin qui sort de mon travail, il reste de côté un moment avant que je me lance à le regarder. Je ne sais pas, j’ai l’impression que je ne vois que les défauts, alors que je constate que je suis beaucoup plus indulgent lorsque je regarde les livres des autres ; je ne fais pas autant attention à tous les détails qui me crèvent les yeux.

Gabriel Delmas : C’est un sentiment commun à tous les artistes un peu conscients, je pense, ce que tu décris. Personnellement j’ai toujours ressenti ça, et quand on débute, on se blinde comme on peut. Je pense qu’on voit surtout les défauts parce qu’on connaît trop bien ses propres dessins. Les dessins des autres, on ne sait pas comment ils les ont fait. Ils sont plus mystérieux, étranges, étrangers. D’ailleurs, pour regarder ses dessins d’une manière impartiale, il faut les oublier. Mais on est mauvais juge. « Moche et maladroit », c’est aussi une liberté qu’on perd avec le temps. Disons que plus on vieillit, plus on corrige pour correspondre à ce qu’on « sait » être un dessin pertinent. Quand on est jeune, on teste, on va vite, on laisse sans corriger et il y a ces « laideurs », ces « erreurs », ces « fadeurs » mêmes qui sont parfois plus intéressantes que quelque chose de maîtrisé. On pourrait regretter tout aussi bien de ne plus avoir cette puissance brute et cette maladresse bancale. Ce sont des choses qu’on se dit, si on parle du travail de tel ou tel artiste : « j’aimais beaucoup ce qu’il faisait au début ; depuis qu’il maîtrise un peu mieux, c’est devenu ennuyeux ». Ça rejoint ce que je te disais tout à l’heure un peu. En perturbant sa façon de faire, on garde ce « non-savoir » qui est fertile.

Frédéric Fleury : Le fait d’enseigner a aussi aiguisé mon regard à la critique. Je cherche chez les autres ce qu’ils peuvent corriger, améliorer et trouver une manière de leur dire sans que ce soit trop brutal. Naturellement lorsqu’il s’agit de moi-même c’est sans filtre, plus dur et direct. Jusqu’ici je suis content de réussir à passer à d’autres formes constamment et à me renouveler, j’espère bien ne jamais m’ennuyer. Mais j’ai besoin de maîtriser, dans le sens où — imaginons que je prenne un outil que je n’ai jamais utilisé, je pense que je n’arriverai pas à produire et à montrer dans l’immédiateté quelque chose que je trouverai particulièrement moche, alors que peut-être justement le progrès se situerait là. J’ai besoin que cela me plaise sur l’instant. Ce serait comme un écrivain qui a réussi au bout de tellement d’années à avoir son style et sa manière de construire du texte mais qui remettrait tout en question en déconstruisant tout cela. C’est intéressant, et en même temps il y a une forme d’absurdité à vouloir fuir ce qu’on a mis des années à construire et qui de toute façon nous rattrapera à un moment. Si j’arrive à faire quelque chose que je trouve immédiatement moche et à le défendre et le montrer, ce sera mon nouveau style et je serai de nouveau enfermé.

Gabriel Delmas : Tu partages la vie d’Emmanuelle Pidoux. Elle est aussi une artiste très engagée dans cette production de fanzines. Son travail est très différent du tien. Est-ce que son art a une influence sur le tien ?

Frédéric Fleury : Oui nos travaux sont différents, c’est vrai. Au quotidien, c’est stimulant de vivre avec une personne qui partage la même passion pour le dessin et l’édition. On a un regard sur ce que fait l’autre, on peut en discuter. Après on a fait quelques livres ensemble, on a par exemple fait cohabiter les dessins d’Emmanuelle avec des photographies que j’ai faites.
Elle m’a énormément influencé dans la mesure où c’est elle qui m’a initié à l’auto-édition et à un autre type de dessins que ce que je connaissais.

Gabriel Delmas : Elle n’a jamais fait des trucs outrés, trash, comiques, ou même caricaturaux. Est-ce que ça la fait rire ? Son influence se situe surtout sur l’approche du ‘zine, de la création de dessins ? Est-ce que parfois tu as envie de suivre un peu le chemin de ses créations ?

Frédéric Fleury : Elle a fait quelques gags, surtout des choses liées à la légende qu’elle utilisait beaucoup à un moment. Oui ça la fait rire, les choses qu’on fait avec Johnny Ryan la font marrer par exemple, mais ce n’est pas du tout son domaine. D’ailleurs, pour le futur Frédéric Magazine, elle a dû faire des dessins humoristiques et cela n’a pas été facile pour elle. A l’époque, elle m’a entraîné dans sa manière de produire en masse oui, dans cette capacité à te sortir trente dessins à l’encre en deux heures. Aujourd’hui elle ne travaille plus de la même manière, c’est un processus beaucoup plus long. J’ai été un peu influencé au départ par son univers plus poétique, mélancolique ou intimiste et j’adore ce qu’elle fait, mais je ne me vois pas faire quelque chose de similaire ou sur le même terrain. On a chacun nos domaines et c’est très bien comme ça.

Gabriel Delmas : Tu es aussi un des fondateurs du collectif Frédéric Magazine avec Poincelet, Pidoux, Prigent et Boinot. Quand as-tu rencontré Frédéric Poincelet et comment est né ce projet ?

Frédéric Fleury : J’ai rencontré Frédéric par l’intermédiaire d’Emmanuelle. Je n’y connaissais rien à l’auto-édition. Emmanuelle et Frédéric se connaissaient, ils étaient fans l’un de l’autre (c’est toujours le cas d’ailleurs), ils s’achetaient leurs productions mutuelles. Moi je suis tombé là-dedans et cette effervescence m’a très vite fasciné. On a fait une rencontre, au Regard Moderne justement, et à partir de là on a commencé à s’échanger des dessins en ligne, sur un yahoo group qui s’appelait « Bazar » et qui était une sorte de prolongement numérique de la revue qu’éditait Stéphane Prigent. C’était une liste de diffusion, on envoyait un email et tous les gens inscrits sur la liste le recevaient. J’ai découvert énormément de choses par ce biais, et à un moment donné on s’est dit que ce serait intéressant d’en faire une revue papier, que ça avait le potentiel d’intéresser d’autres gens qu’un seul cercle d’initiés.
C’était trop cher à produire et ça traînait, donc naturellement cette idée s’est transformée en un site web / blog où on postait chaque jour des choses. Les premiers posts datent de 2004 pour le site, notre rencontre de 2001, 2002, quelque chose comme ça.

Gabriel Delmas : J’ai rencontré Frédéric Poincelet vers 2002 (je crois bien) aussi et il était très présent au Regard Moderne. Il y organisait des expos aussi. J’y étais allé souvent pour acheter des trucs obscurs introuvables ailleurs. Jacques Noël avait une bienveillance et une gentillesse extraordinaires.

Frédéric Fleury : On s’est rencontré là-bas, j’ai découvert plein de productions et surtout tout ce que sortait FLTMSTPC, la maison d’édition de Stéphane Prigent. Les fanzines d’Hendrik Hegray, de Julien Carreyn, Antoine Marquis pour ne citer qu’eux. Jacques achetait les fanzines d’Emmanuelle, il ne prenait pas les livres en dépôt, il achetait en cash, c’était une manière de soutenir toute cette production. Un type comme ça dans une librairie parisienne qui t’achète ton petit fanzine A4 photocopié, plié : le rêve.
On est sorti de là avec Emmanuelle et elle m’a dit « tu vas voir on va faire ça nous aussi » et on a lancé nos éditions, on est revenu plus tard avec un carton de fanzines et Jacques nous en a acheté six de chaque. Quand on revenait sur Paris, il nous en reprenait régulièrement. Nos livres étaient souvent dans sa vitrine.
Sa mort, c’est la fin d’un monde.

Gabriel Delmas : Quel rapport entretiens-tu maintenant avec les librairies ? Est-ce que tu cherches à établir des contacts, à vendre tes productions par ce moyen ou privilégies-tu la vente directe par internet, ou lors d’événements comme des expositions ou des festivals ?

Frédéric Fleury : Je déposais exclusivement au Regard Moderne depuis quelques années. Je n’essaye pas de travailler avec les librairies, la plupart du temps elles sont d’accord pour nous prendre des livres, mais en dépôt, ce qui ne correspond pas à l’idée que je me fais d’un partenariat.
Le dépôt si c’est vendu, la librairie prend une part de la vente et si ce n’est pas vendu il te redonne tes livres, souvent en mauvais état ou il faut payer le port pour les récupérer, bref une vraie galère.
Je ne dis pas que toutes les librairies sont comme ça, mais cette pratique m’a vacciné.
Jacques il avait cet amour pour les productions qu’il achetait et qu’il présentait à ses clients.
Il savait que s’il te prenait six livres il allait en vendre six à des gens qu’il avait convertis à ton travail.
Je vends par internet oui, un peu partout dans le monde, c’est amusant de se dire que des petits bouquins à trente exemplaires voyagent autant.

Gabriel Delmas : Je suis d’accord avec toi sur les dépôts. Quand on défend les ‘zines et les productions underground, surtout pour des petites sommes, c’est un peu dérisoires de faire des dépôts.

Frédéric Fleury : Oui, je ne comprends même pas qu’on puisse proposer ça, et pourtant ça a fâché des gens que je refuse cette pratique. On ne fait clairement pas des fanzines pour gagner de l’argent. Un truc que tu penses, mets en page, imprimes chez toi, que tu plies, relies à la main pour aller le déposer à Paris à 350 km de chez toi et le vendre 6 euros – 33 % prix libraire, ce n’est pas ça qui va te rendre riche (surtout quand avec l’argent tu achètes des livres dans ladite librairie qui vient de te payer). Tu le fais parce que ça te fait plaisir, parce que tu sais que ça va toucher quelqu’un qui s’intéresse à ce que tu fais et parce que c’est aussi quelque chose qui participe de ta pratique.

Gabriel Delmas : Que penses-tu de la production underground de livres d’images et de ‘zines qui ne cesse d’augmenter dans toute l’Europe, d’une manière un peu anarchique en parallèle de l’industrie traditionnelle du livre (que ce soit bande dessinée ou illustrations ou livres de dessins) ?

Frédéric Fleury : Je ne sais pas, ça augmente vraiment ? J’avais justement plutôt l’impression du contraire. C’est bien je pense, j’incite tout le monde à l’auto-édition, aujourd’hui énormément de dessinateurs ont leur petite boutique sur le net, on leur achète en direct, pour moi c’est parfait, je me fais plaisir et en même temps je soutiens l’artiste et sa production.

Gabriel Delmas : Oui ça augmente, mais paradoxalement c’est assez difficile aussi de savoir ce qui est disponible ou de tout connaître, malgré les initiatives comme la fanzinothèque. Au début des années 2000, on pouvait trouver aussi des fanzines un peu hétéroclites avant des concerts de black metal ou de punk hardcore, et c’étaient souvent des choses photocopiées pour l’occasion. J’ai le souvenir de dessins parfois très immédiats, très intéressants et sans complexité graphique. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, la plupart des ‘zines qu’on va voir sont souvent produits par des étudiants en art, ou des jeunes artistes qui ont une culture graphique bien plus vaste, et des compétences, des moyens. Et là le travail va se rapprocher de ce dont tu parlais (Mouldmap ou Volcan)… avec des productions assez belles. La risographie participe aussi à cet essor.

Frédéric Fleury : Disons qu’à mon époque (95/99), on enseignait pas tellement le fanzine et l’auto-production dans les écoles d’art (en tout cas pas dans la mienne). J’ai fait un peu d’édition, mais c’était ce qu’on appelle du livre d’artiste avec tout le côté précieux qui va avec. Aujourd’hui, j’enseigne en classe préparatoire aux écoles d’art et je vois que le fanzine, les ouvrages collectifs, l’esprit DIY est beaucoup développé dans ces écoles.
Pas mal d’artistes contemporains publient ce type d’ouvrages — je pense à Cameron Jamie, Aaron Curry ou Nate Walton par exemple — et presque chaque dessinateur aujourd’hui a son site avec son petit magasin en ligne où il vend ses livres auto-produits. Des maisons d’éditions comme Nieves font du fanzine de luxe, bien agrafé, massicoté dans leur petite pochette cristal, le tout distribué dans des shops de luxe ou galerie.
L’objet a changé de statut je crois, c’est devenu un support artistique à part entière. La risographie a refait son apparition et c’est assez beau c’est vrai mais je n’ai pas sauté dans le train. C’est assez amusant quand même de voir qu’on passe d’un objet un peu sale et mal fichu au départ à quelque chose qui s’intellectualise, qui se modifie pour devenir une sorte de livre de luxe qui s’expose chez telle ou telle galerie d’art. J’attends le moment ou on va revenir aux fondamentaux pour retrouver des objets plus bruts et moins jolis justement.
Nazi Knife et False Flag suivent un peu cette idée, ils ne font pas des choses très sympathiques et d’une certaine manière c’est assez courageux je crois, c’est obscur, plutôt difficile à déchiffrer, on est pas devant des objets « cools » ou pimpants. C’est assez sec.

Gabriel Delmas : Je ne suis pas sûr qu’on ait atteint les limites de la risographie. Il y a toujours la recherche des couleurs faites avec des pigments et à moindre coût. Tant que les pantones ne seront pas bon marché, et vu que les impressions CMJN excluent un grand nombre de couleurs, on voudra utiliser la sérigraphie ou la risographie, il me semble. A moins qu’on trouve encore un autre système dans l’avenir, ce qui est tout à fait possible… C’est amusant que tu dises qu’en 95-99 on n’enseignait pas le fanzine dans les écoles d’art. J’étais à ce moment-là aux Art-Déco à Paris, et la section illustration faisait ses fanzines, édités par l’école. Parallèlement, les étudiants faisaient leurs ‘zines aussi, de manière rudimentaire. Moi par exemple, je photocopiais beaucoup de photos à l’époque. Je les pliais, je les agrafais, j’aimais beaucoup les contrastes très noirs, on pouvait redessiner dessus avec de l’encre et re-photocopier. Comme on avait plus ou moins photocopies illimitées, je re-photocopiais mes photocopies (comme je re-filmais mes films d’ailleurs, pour augmenter les contrastes). Quand tu dis revenir aux fondamentaux, tu veux parler du noir et blanc purs et bruts des photocopies d’avant, avec les dessins qui vont avec ?

Frédéric Fleury : Bon ben tu vois, je me trompe pour les écoles. En même temps, j’aurais pu m’en douter étant donné qu’Emmanuelle faisait déjà des fanzines dans son école à Dijon à cette époque.
C’est mon côté provincial qui parle. Sinon, oui je pense que c’est un cycle et qu’on va revenir à des choses plus brutes, à du noir et blanc à des choses plus sales et moins sympathiques. Je ne dis pas que tout le monde va revenir à ça, mais je pense que des nouveaux acteurs arriveront avec ça en tête. C’est tout bête mais pour te donner un exemple, quand tu as utilisé le terme « graphzine » pour ton premier recueil, c’est ce qui m’a donné immédiatement envie de participer. Ça faisait tellement longtemps que je n’avais pas entendu ça. Après il ne faut pas non plus que je confonde mes envies personnelles avec la mouvance générale.

Gabriel Delmas : J’ai très envie de ça aussi aujourd’hui. Je pense que le photocopieur des années 90 dont on souffrait un peu, même si on pouvait ruser avec, est devenu un outil artistique intéressant. Mais ça me fait penser aux choses en ronéo de Shoboshobo, aussi. Il faut savoir réinventer les techniques.

Frédéric Fleury : Oui tout à fait et je pense que Shoboshobo et ses productions a un peu les mêmes envies que nous. Décapitron ça ne sublime pas les dessins, ils passent dans la moulinette et tu ne sais jamais ce que ça va donner, y’a tellement de transparences, de superpositions, d’accidents.
C’est pas des objets sympathiques pour les yeux.

Gabriel Delmas : Qu’est-ce qui te fascine encore avec ce type d’objets ? Le côté un peu pirate totalement en dehors des circuits commerciaux ? D’être en lien direct avec l’auteur ou le collectif qui imprime ça pour un cercle restreint ?
Il y a cette liberté bien sûr de ne dépendre de personne, de ne devoir de comptes à personne (éditeur, libraire, lecteur), et surtout pas aux « chiffres de vente ». On restreint volontairement le nombre de personnes atteintes ; on se fabrique des choses entre initiés, pour les amateurs de dessins étranges.

Frédéric Fleury : Je crois que ce qui me plaît le plus, ce sont les fanzines réalisés par les artistes eux mêmes. Quand on voit les éditions que Steinberg a conçu de ses travaux, c’est beaucoup mieux que tout ce qu’on a pu publier sur lui. Qui mieux que le dessinateur lui-même peut penser l’objet dans lequel ses dessins vont se retrouver ? Et puis j’aime le côté rare, fragile et peu onéreux de l’objet. Il y a un petit côté collectionneur aussi.

Gabriel Delmas : Est-ce qu’aujourd’hui (tu as le même âge que moi), tu aimerais voir certaines choses se passer dans ce milieu du DIY, de l’underground graphique ?

Frédéric Fleury : Je ne sais pas du tout, c’est une question difficile. Je ne suis déjà pas vraiment tout ce qui se passe mais j’attends peut-être simplement que quelqu’un s’intéresse vraiment à l’histoire de ce milieu et que chaque personne qui a participé à son expansion soit légitimement reconnue. Il y a beaucoup d’oubliés je trouve, et pas toujours les bonnes personnes mises en avant.

Gabriel Delmas : Qui sont les oubliés ?

Frédéric Fleury : Ils ou elles se reconnaîtront, je pense.

Gabriel Delmas : Puisque tu es professeur dans une école d’art, tu peux aussi voir à quoi sont sensibles les plus jeunes artistes. J’ai vu des choses intéressantes aussi, de mon point de vue, en dehors des groupes qui se forment dans les écoles d’art. Malgré le très grand nombre des écoles d’art, je pense que certains jeunes peuvent échapper encore à ces orientations, et venir vraiment au dessin par nécessité de s’exprimer, puis à l’autoproduction parce que c’est le seul moyen pour eux de montrer leur travail autrement que par internet et les réseaux sociaux qui sont de toute façon assez limités aussi, malgré l’illusion d’être vu qu’ils donnent. J’ai la sensation que l’époque des blogs est révolue (Tu me diras, ce sera peut-être quelque chose d’important dans les années qui viennent, du coup).

Frédéric Fleury : On reçoit pas mal d’élèves qui ont des parcours ou des profils atypiques, mais je dois dire que j’en vois peu ou jamais qui connaissent le milieu du fanzinat ou de l’autoédition. Ils découvrent souvent avec moi et je suis content de pouvoir les sensibiliser à ça. Ils baignent tous globalement dans la bande dessinée classique, le manga, l’heroic fantasy et l’univers des jeux vidéos.
Après, il y a sûrement des autodidactes, mais forcément je n’en vois pas ou alors dans les personnes qui fréquentent les cours du soir — mon point de vue est provincial du nord de la France, le fanzine étant plus développé à la capitale dans les librairies, les galeries, les boutiques, les jeunes y sont peut-être plus sensibilisés.

Gabriel Delmas : Je ne suis pas sûr que ça s’active beaucoup dans les librairies. Déjà, beaucoup de librairies disparaissent. Après, il y aussi la question du dépôt dont on parlait qui embarrasse un peu pour les fanzines. Je crois qu’il y a toujours eu plusieurs mondes : le monde du fanzine de librairie, qui cherche à percer, où on va trouver des activistes (souvent les mêmes qui se connaissent et se sélectionnent), le fanzine plus amateur qui peut aller du dessin de culture punk jusqu’au manga/comics un peu en formation. Et le fanzine vraiment obscur dont on ne sait pas grand chose parce qu’il ne s’échange que dans certaines occasions dans certains groupes. Pour ma part, j’ai vraiment vu ça. Quand j’ai eu mon premier livre « le psychopompe » qui est sorti, pas mal de jeunes dark s’agrégeait autour de mon livre et me montraient leurs boulots, parfois de manière assez agressive d’ailleurs. Ils montaient des fanzines de trucs très noirs et perturbants que personne n’éditerait d’ailleurs parce que c’est trop perturbant. Là aussi, il y a des sous-sols différents. Je n’ai vu aucun de ces « artistes » percer dans la scène plus professionnelle. Je pense qu’ils ont disparu ou qu’il dessinent pour eux-mêmes. Parfois j’ai fait des choses avec eux. Tout ça pour dire qu’il y a plusieurs strates.

Frédéric Fleury : Oui, j’en suis certain et c’est ça qui est passionnant justement. Si tu es vraiment curieux et ouvert dans ce milieu, tu ne cesses de découvrir des nouveaux auteurs et de nouvelles choses. J’aime bien aussi l’idée que les auteurs prennent des pseudonymes (ce qui s’est un peu perdu il me semble), changent de style, ça brouille d’autant plus les pistes quand tu essayes de collectionner leurs livres.

Gabriel Delmas : Oui le pseudonyme, ou un anonymat même parfois, permettent de se réinventer pour des expériences qui sortent des clous. C’est un jeu. Heureusement, il y a un underground des productions underground. Je ne sais pas comment on pourrait l’appeler. Aujourd’hui, il y a un microcosme underground qu’on retrouve beaucoup dans tous les collectifs ou chez les éditeurs du secteur. On les connaît tous. En dessous du troisième sous-sol, c’est souvent plus inattendu. Tu as vu des choses qui t’ont intéressées récemment dans ces productions encore plus souterraines, loin des galeries et des collectifs de festivals off ?

Frédéric Fleury : Non, j’avoue que je manque de temps pour découvrir des choses et ce n’est pas la mort de Jacques Noël qui va arranger les choses. En passant chez lui, on était sûr de tomber sur deux trois trucs intéressants. Dernièrement, je m’intéresse pas mal à des dessins d’artistes contemporains, Tal r par exemple. Le site Deviant Art aussi, y’a pas mal de choses vraiment chouettes et libérées de toutes convenances. Poincelet me montre souvent des artistes qu’il découvre, Mauren Karlson c’est quelqu’un qu’il m’a montré et j’aime beaucoup.

Gabriel Delmas : Tu aimes bien ce que fait quelqu’un comme Jeff Ladouceur ? Il est plutôt connu pour le coup, mais je vois quelques points communs avec toi.

Frédéric Fleury : Oui j’aime beaucoup ses dessins, ça fait un moment que je n’en ai pas vu des nouveaux, mais j’en ai toutes une série photocopiée et accrochée dans mon atelier. J’aime beaucoup le côté cartoon des personnages, la manière dont il dessine le bois, les chaussures trouées, on sent toutes ses influences dans son dessin et je me sens assez proche de ce qu’il peut faire. Ce sont des dessins dont je ne me lasse pas. Je ne crois pas qu’il y ait des livres de son travail.
Y’a un rapprochement aussi avec Jason Murphy, je ne sais pas si tu connais. Comme une sorte d’enfant fou de Disney, ça me parle pas mal, je me souviens avoir été fasciné par ces formes qu’il dessine en lisant des vieux Picsou ou Mickey. Les pieds, les mains, en particulier.

Gabriel Delmas : Effectivement, c’est assez proche de Jeff Ladouceur. Tu dis que ce sont des dessins dont tu ne te lasses pas… Tu as un attachement graphique pour les vieux cartoons Disney ?

Frédéric Fleury : Je n’ai pas un attachement particulier aujourd’hui mais ces lignes, ces courbes sont présentent dans mon travail. Il y a une période ou étant enfant je les ai étudié et quand j’ai découvert Murphy ça m’a immédiatement touché. J’adorais les premiers Lucky Luke aussi, le dessin était plus rond, beaucoup plus mignon que les suivants. Je dois être sensible à ce type de lignes.

Gabriel Delmas : Cette influence des vieux Disney ou Morris, on peut la voir dans ton fanzine la passion du bois, non ?

Frédéric Fleury : Le rapprochement est inconscient car je n’ai pas forcément pensé à ces auteurs en faisant ce livre, mais comme on en parle, c’est en effet assez évident. Je me suis appliqué sur les rondeurs, je voulais vraiment que les courbes soient belles, j’ai d’ailleurs fait tous les dessins deux fois pour arriver à quelque chose de satisfaisant.

Gabriel Delmas : Que penses-tu de tous ces dessins « underground » qui reprennent les codes des cartoons pour les pervertir avec du sexe ou de l’horreur ? C’est souvent devenu un cliché de représentation. Bambi sur un bain de sang, Bambi zombie, Bambi avec un gode etc… De la même manière, dans l’underground, il y a profusion de pornographie BDSM, ce qui met un peu à distance la sensualité que pourrait avoir le dessin. On est dans des représentations mentales, un peu mécaniques, qui cessent même de déranger.

Frédéric Fleury : Je vois parfaitement ce dont tu parles, ça ne m’a jamais beaucoup intéressé, c’est le premier truc que tu vois quand tu entres en école d’art sur les murs, Mickey en train de forniquer avec Dingo ou Donald. ça ne se réinvente pas, c’est surtout ça le problème. J’aimais pourtant les scènes pornographiques dans Squeak the Mouse de Mattioli, parce que c’était incongru dans cet univers de cartoon qui basculait dans la surenchère de gore et de sexe. Pour le coup, c’était très ingénieux et c’était tout ce que j’avais envie de trouver dans une bande dessinée à l’époque, et puis c’était poussé et développé sur deux tomes.
Je n’ai pas beaucoup d’appétit pour les dessins purement sexuels, je vais aimer Ichiba [Daisuke] par exemple parce que cela ne se limite pas à de simples représentations et parce que le travail graphique est particulier et remarquable. Il y a une dimension beaucoup plus érotique, et puis c’est mêlé à des personnages monstrueux, à des intérieurs … Parfois mon intérêt va être lié à mon amour du dessin ou du style, mais je ne ressens pas d’excitation particulière à regarder des scènes pornographiques dessinées, ça peut même me déranger d’entrer comme ça dans l’intimité sexuelle d’une personne lorsque c’est traité de manière sérieuse, puisque c’est une projection de ses fantasmes, j’ai envie de lui dire de garder ça pour lui, ha ha.
Quand je dessine la passion du bois, j’espère qu’on ne pense pas que j’ai une attirance particulière pour les bûches ou les arbres. Ce livre parle justement de cette surenchère dans la pornographie, cette espèce de dégradation constante du corps qu’on pousse toujours plus loin, tu te demandes ce qu’on va encore pouvoir inventer d’ici dix ans qui soit le plus dégradant et « gross » possible.

Gabriel Delmas : Mais tu aimes quand même provoquer, non ? Tu sais que tes dessins, et la façon dont tu les fais, vont amuser mais aussi provoquer par leur incongruité. Il doit y avoir une certaine satisfaction ; je repense à ce que tu disais sur Vice… Il y a un rôle politique aussi : toutes les visions non conformes à l’industrie de divertissement sont là pour la bousculer.
La question que je me pose souvent, même si on fait d’abord ce qu’on aime et ce qu’on a envie de faire, c’est : qu’est-ce qui bouscule vraiment l’industrie ? Le laid, le moche, assurément. Mais ce n’est pas facile de faire du moche avec art. On s’y essaie tous depuis un siècle, avec plus ou moins de réussite. L’expressionnisme et le brut sont bien installés.
Peut être que l’horreur et la sexualité bousculent moins qu’on le pense, parce qu’elles font partie de l’industrie. Evidemment, tout est dans la manière. Montrer de la sexualité sans être racoleur, sans être trop surplombant non plus, c’est un défi. Je pense que c’est la même chose avec l’horreur ou avec les monstres. Ce sont des sujets plaisants. On repense à ces vieux comics pulp, et on retombe sur ce qu’on disait avec Mickey.

Frédéric Fleury : Provoquer ? Je ne sais pas, je ne me pose pas la question en ces termes-là. Je ne m’interdis rien en tout cas, j’imagine donc que c’est une forme de provocation dans le sens où je ne me préoccupe pas de ce qu’on pourra en penser, je ne me mets pas à la place du spectateur. En tout cas pas lorsque je fais les choses, j’agis comme un irresponsable même si je sais que ce que je propose est très inoffensif. Si ça me fait marrer, je me dis que ça fera bien rire une ou deux autres personnes. Et puis je crois que si tu commences à te poser la question de savoir si ça va choquer ou pas, tu ne fais plus rien.
Léon Sadler m’avait conseillé d’essayer de faire du moche, « le plus moche dessin que tu puisses faire », mais je ne me suis pas prêté à l’exercice. Il faudrait déjà que je définisse ce qui est vraiment moche pour moi. Après, je ne cherche pas à bousculer quoi que ce soit et surtout pas l’industrie, je m’en fous, je cherche juste à montrer qu’il y a d’autres voies possibles.

Gabriel Delmas : Oui, moi ça me fait rire. Montrer qu’il y a d’autres voies, ça bouscule ceux qui aiment les certitudes, les chemins déjà éprouvés. Provoquer, oui ce n’est pas forcément calculé… même si on est conscient quand même de ce qu’on fait.
Le moche est différent pour chacun… Mais disons qu’à chaque fois qu’on se heurte soi-même, on se bouscule aussi. Evidemment c’est relatif. Disons que si on arrive à faire du moche, c’est parce qu’on a une idée un peu trop précise de ce qui est bien ou beau, et qu’il est nécessaire de se bousculer, de se surprendre. Mais je ne me dis pas que tout le monde devrait ou doit penser ainsi. Après, je pense qu’on sera d’accord que ce qu’on n’aime pas, c’est un dessin dont la personnalité de l’artiste aura été totalement gommée pour correspondre à des normes commerciales. La question qui peut rester c’est : fait-on cela aussi sans s’en rendre compte pour correspondre à un microcosme qui aurait des normes esthétiques cloisonnées ?
Pour moi, la révolution permanente de son propre dessin, si elle suit l’évolution de sa culture et de sa vision, est nécessaire. Ça va à l’encontre du produit, du marché, des clichés et des radotages, d’un confort en somme. Est-ce que l’underground y échappe ? Je ne pense pas. Enfin, disons que c’est une bataille quotidienne. Sur soi peut-être, en premier lieu.

Frédéric Fleury : Je crois qu’on a quand même plus ou moins conscience de ce qu’on fait en matière de dessin, à moins d’être un artiste brut ou « outsider » (comme on dit maintenant), et ils se positionnent souvent bien loin des tendances. C’est important d’être sincère, après je comprends qu’on puisse être tiraillé entre faire ce dont on a profondément envie, et l’idée de produire ce qui va plaire. Je crois en effet qu’on évolue dans un microcosme qu’on se fabrique à partir de nos propres goûts, se rapprochant de tel ou tel artiste parce qu’on a des accointances avec son travail pour finir par être membre d’un groupe, d’une famille qui partage les mêmes intérêts et qui se conforte, se rassure et se soutient (dans le meilleur des cas). La famille s’agrandit au fur et à mesure des découvertes et parfois, on quitte un groupe pour en retrouver un autre.

Gabriel Delmas : A côté de tous ces fanzines et autres recueils agrafés, les éditions Timeless ont édité Recess, un grand et beau livre cartonné et toilé de 140 pages de tes dessins de monstres. Comment est né ce projet ? Et qu’est-ce que ça t’a fait de voir tes dessins édités d’une manière aussi luxueuse ? C’est assez rare d’avoir cette chance.

Frédéric Fleury : C’est né d’un échange. J’ai acheté des livres à Xavier et on s’est mis à discuter par email, c’est là qu’il m’a demandé si j’avais déjà publié un livre de tous mes dessins de monstres. J’avais bien sûr envie d’un objet comme ceux que je lui avais achetés, cartonné, toilé, je lui ai proposé et on est parti là-dessus — je reconnais que j’ai de la chance. Je lui ai confié tous les dessins et il s’est chargé de la mise en page et du chemin de fer.
Timeless est un bon éditeur, totalement libre et il ne fonctionne qu’avec des choses qu’il aime, on sent qu’il est sincère dans ses choix, rien de tactique. Il avait aussi cet attachement à Jacques Noël qui l’a soutenu lorsqu’il ne publiait que des fanzines.

Gabriel Delmas : Je vois des points communs entre ton travail et celui de Tetsunori Tawaraya, de Mehdi Shoboshobo Hercberg, de Mat Brinkman ou de Jeremy Boulard le Fur (dont certaines œuvres me font aussi penser à Jeff Ladouceur). Je trouve que vous appartenez à une même famille. Est-ce que je me trompe ?

Frédéric Fleury : Le point commun c’est qu’on dessine tous des monstres ou des bonhommes à gros nez ? Non mais c’est vrai qu’on est tous de la même famille graphique, chacun ayant ses particularités. Dans toutes les personnes que tu cites, je crois que c’est de Mehdi dont je suis le plus proche, dans le sens où on a un peu le même processus de travail, il est constamment dans la recherche et dans l’expérimentation, toujours à essayer de trouver des nouvelles formes de dessin. Je ne dis pas que les autres dessinateurs dont tu parles ne sont pas non plus dans la recherche, mais je crois qu’on cherche des choses nouvelles sans arrêt, quitte à brouiller les pistes, là où un dessin de Matt Brinkman (que j’adore) ou de Tetsunori reste immédiatement identifiable. Jeremy aussi mais son travail est tout jeune, je suis impatient de voir comment il va évoluer.

Gabriel Delmas : Oui, c’est dans le trait, la mise en place, peut être certains ‘zines aussi, parfois des thèmes qui se ressemblent. Après, tu restes celui qui est le plus dans le livre, d’après ce que je connais. Tu n’as d’ailleurs jamais été tenté par la sculpture ? des dessins ou peintures grands formats ?

Frédéric Fleury : Mehdi publie aussi beaucoup.
Je vais de plus en plus vers la peinture, donc les formats s’agrandissent, mais il faudrait sans doute que je quitte mon travail alimentaire pour pouvoir me consacrer pleinement à mon travail artistique et lui donner plus d’ampleur. Je suis quand même passé de formats 10 x 15 cm à du format raisin, donc on progresse, mais c’est une histoire de temps et de place aussi. C’est pareil pour la sculpture, j’ai plein d’idées et d’envies. J’ai fait un stage de volume céramique et j’ai produit des choses que je trouve intéressantes et qui se positionnent bien en lien avec mes dessins.
Après comme je travaille aussi énormément avec le support livre, il faut aussi que je puisse scanner mes dessins, ça limite pas mal les formats.

Gabriel Delmas : Quels sont tes projets pour 2017-2018 ?

Frédéric Fleury : Je viens de terminer un petit imagier pour enfants pour la collection Petomies de Roope Eronen et Amanda Vähämäki et j’aimerais maintenant me consacrer à mon BD Cul, il faut simplement que je me renseigne pour savoir si c’est toujours d’actualité, j’ai tellement traîné…
Un nouveau fanzine avec mon ami Johnny Ryan sort ce mois ci chez Timeless et j’aimerais prévoir quelque chose de nouveau avec lui d’ici septembre 2017.
Stéphane Blanquet m’a proposé de sortir un nouveau livre aux éditions Les crocs électriques et on s’occupe d’éditer avec lui le nouveau Frédéric Magazine dont l’édition à pris énormément de retard (ayant été lâché par l’éditeur qui devait le faire pour cause de réorganisation du bureau éditorial).
Plus les publications personnelles et collectives, je pense que j’ai de quoi faire d’ici 2018.

[Entretien réalisé par mail, entre mars et avril 2017]

Entretien par en juin 2017
  • l.l. de Mars

    merci pour cette série d’entretiens et leur temporalité sans retenue