ego comme x a vingt ans

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Lors de la dernière édition du festival Périscopages à Rennes en 2011, une table ronde s'intitulait: "vingt ans de bande dessinée alternative - trop jeune pour mourir?" Cette année, ego comme x, "alternatif de la première heure" s'étant fait discret depuis, atteignait à son tout cet âge respectable. L'occasion de revenir sur cette aventure éditoriale résolument inscrite sous le signe de l'autobiographie.

Xavier Guilbert : L’occasion de cet entretien, ce sont bien sûr les vingt ans d’ego comme x. Pour commencer, quel bilan en tires-tu ?

Loïc Néhou : Je ne m’aperçois pas que cela fait vingt ans. Mais là, on a été obligés de faire le compte… Le bilan que j’en tire, c’est que la situation a beaucoup changé entre le moment où on a commencé et maintenant. Il y a dix ans, il y a vingt ans, il fallait s’imposer, maintenant il faut résister. La situation est vraiment différente.

Xavier Guilbert : En regardant ces vingt ans, ce qui me marque c’est ce projet initial d’ego comme x de «se limiter» à de l’autobiographie. Est-ce que ce projet initial, au fil de ces vingt ans, s’est révélé effectivement limitant ? Etait-ce dur de s’y tenir, était-ce frustrant de ne pas pouvoir suivre «vos» auteurs lorsqu’ils s’éloignaient de cette ligne ?

Loïc Néhou : En fait, je ne me suis pas limité en m’obligeant à publier des récits autobiographiques. C’est ce qui me plaît en tant que lecteur, c’est ce que je lis en littérature. La plupart du temps, la fiction ne m’intéresse pas, du moins dans certains mediums. Au cinéma ou en série télé, je l’accepte, mais si tu m’offres un livre qui n’est pas autobiographique, j’aurais du mal à m’y intéresser.

Xavier Guilbert : Et dans le projet d’éditeur, le fait, à un moment, de devoir «lâcher» les auteurs…

Loïc Néhou : Il y a des auteurs qui font un livre autobiographique, ou deux ou trois, puis parfois ils font un livre qui ne rentre pas dans cette veine, donc là, je me déclare incompétent pour les éditer. (rire)

Xavier Guilbert : Il n’y a donc pas cette sorte de frustration ou d’envie…

Loïc Néhou : Ah non non, à aucun moment.

Xavier Guilbert : En regardant votre catalogue, sur vingt ans vous avez été un éditeur qui publie relativement peu par rapport à d’autres.

Loïc Néhou : En fait, on a publié quoi ? quatre-vingt titres… Alors sur vingt ans, on va dire qu’en moyenne ça fait quatre ou cinq titres par ans (au tout début ce fût un, puis deux etc…), c’est la vitesse de croisière. Vu que je suis tout seul pour m’occuper de ça, je ne peux pas faire plus. Et puis c’est aussi financièrement, qu’il n’est pas possible de faire plus. Je me suis aperçu que c’était ce que je pouvais faire, avec l’argent dont je disposais, et le temps dont on disposait.

Xavier Guilbert : Sur vingt ans, il y a eu des hauts et des bas, des personnes différentes qui ont géré la structure…

Loïc Néhou : Disons qu’en effet, à l’origine, c’est un groupe d’auteurs qui avait initié ce projet. Mais dès le début et jusqu’à maintenant j’ai toujours géré l’aspect technique et financier… J’avais aussi les goûts les plus affirmés. Mais en effet, d’abord, c’était une revue collective, et après c’est devenu une maison d’édition. Alors comme cela se passe dans toutes les associations, à un moment-donné il y en a un qui doit faire les choses, sinon ça ne se fait pas. Donc voilà, c’est moi qui m’y suis collé. Et c’est comme ça que je suis devenu éditeur, mais je n’avais pas du tout prévu d’être éditeur. (rire) J’étais sans doute celui qui était le plus organisé de tous, et celui qui savait faire quelques comptes, puisque j’avais un Bac C, donc je pouvais aligner des chiffres.

Xavier Guilbert : Et le fait d’être devenu éditeur «par défaut», cela a impacté ta pratique d’auteur ?

Loïc Néhou : Oui, ça c’est sûr. J’ai d’abord arrêté de dessiner, quasiment en quittant les Beaux-Arts, d’ailleurs. Mais cela ne m’a pas frustré. Et après, j’ai collaboré avec Frédéric Poincelet pour un livre qui s’appelle Essai de Sentimentalisme. On s’est bien amusés, à faire ce livre. Mais c’est vrai que j’ai laissé passer l’éditeur devant l’auteur.

Xavier Guilbert : As-tu des regrets vis-à-vis de ça ?

Loïc Néhou : En fait non. Je crois que la vie d’éditeur n’est pas facile, mais la vie de dessinateur n’est pas facile non plus. Beaucoup de ceux que je peux fréquenter sont au RSA, donc ce n’est pas un métier très sécurisant.

Xavier Guilbert : Tu parlais de la revue. N’y-a-t’il pas eu l’envie de la relancer à un moment ? Je fais le parallèle avec l’Association et Lapin, et le fait que quand on est auteur, on n’est pas forcément prêt à se lancer dans un livre de quatre-vingts pages. La revue permettait également d’expérimenter, je pense en particulier à la «Première tentative de journal direct» de Fabrice Neaud au jour le jour, par rapport à sa pratique diaristique qui, en publication, s’éloignait de plus en plus des événements dont elle parlait.

Loïc Néhou : Concernant la revue (neuf numéros parus), j’ai une analyse qui est qu’à l’époque, il y a vingt ans, c’était le seul moyen dont disposaient les auteurs pour offrir un accès à leur travail. Maintenant il y a les blogs, les auteurs peuvent se publier eux-mêmes. Donc il n’était plus utile qu’il y ait une revue, c’était une pratique qui devenait obsolète. Internet est passé par là !…
Avant, c’était le seul moyen de montrer le travail des auteurs en devenir… ou alors les fanzines et les photocopies, mais nous, dès le début, il s’agissait de se positionner comme un éditeur sérieux et donc on a commencé par publier en offset, parce que on y croyait.

Xavier Guilbert : C’est intéressant que tu parles d’«éditeur sérieux». Cette question du positionnement était présente dès le début ?

Loïc Néhou : Oui, c’est vrai. On n’a pas commencé dans le fanzinat. Dès le début, on voulait que ce soit professionnel.

Xavier Guilbert : J’ai l’impression que cela fait partie du choix de ceux que j’appellerais les «indépendants historiques» qui ont apparu au début des années 1990.

Loïc Néhou : Oui, on a tous commencé en même temps. Que ce soit l’Asso, Fréon, Amok

Xavier Guilbert :Les Requins, Cornélius, vous. Et dès le départ, il y a cette envie de faire «des vrais livres», et un positionnement qui prend une distance avec le fanzinat. Donc il y avait vraiment cette ambition…

Loïc Néhou : Eh bien oui, de ne pas être des amateurs, quoi.

Xavier Guilbert : Et le fait de faire de la littérature aujourd’hui, c’est une sorte de prolongement de cela ?

Loïc Néhou : On me demandait souvent : «Mais pourquoi tu ne publies pas de la littérature ?» Je répondais : «il y a des éditeurs littéraires dont c’est le métier qui le font très bien, chacun fait ce qu’il sait faire», et voilà. Sauf que j’ai reçu des projets littéraires… C’était le livre de Virginie Cady, celui de Lionel Tran que j’avais lu il y a longtemps, Fabrice Neaud avait aussi écrit un livre. Cela commençait à faire trop de propositions que j’avais envie d’accepter. Je me souviens que j’avais dit à Virginie Cady que si j’avais été éditeur de littérature, je prendrais son livre tout de suite. Et puis il y a eu plusieurs événements comme ça, qui se sont répétés. Quand il a commencé à y en avoir beaucoup, je me suis dit : bon, il faut le faire, parce que si je ne le fais pas, personne ne le fera pour ces livres-ci… donc voilà, à partir de là, j’ai publié de la littérature.

Xavier Guilbert : Pour moi, cela rejoint aussi — mais c’est peut-être artificiel — ce repositionnement vis-à-vis d’Internet, qui a pris beaucoup de place ces dernières années, avec le tirage à la demande ou le tirage numérique. Tu parlais du blog, c’était quoi — l’adaptation à une nouvelle donne, une question de survie ?

Loïc Néhou : Oui, c’est une adaptation à la nouvelle donne. Parce que de la même manière, qu’il y a vingt ans, les auteurs ne pouvaient pas montrer leur travail autrement qu’en publiant dans une revue, maintenant, il existe un accès direct, via Internet. Avant il fallait absolument passer par les librairies, maintenant, on peut aussi compléter en proposant une offre qui passe par la vente par correspondance, Internet, etc. Et en plus, je trouve bien le fait que ce soit un médium qui véhicule des contenus par la gratuité. C’est pour ça qu’on a mis en ligne nombre de nos livres, avec l’accord des auteurs bien sûr, parce qu’une œuvre, il faut qu’elle circule. On ne va pas dire : «payez-nous, payez-nous», et puis vous verrez… non, je suis pour que les œuvres circulent,  c’est le plus important, même si ça ne rapporte pas forcément beaucoup d’argent.

Xavier Guilbert : Je trouve que votre approche est assez exemplaire, et qu’elle montre une vraie compréhension de ce qu’est Internet. Votre site n’est pas limité à un catalogue en ligne, mais il y a beaucoup d’autres choses — des entretiens, des récits qui ne sont plus édités comme le Emile de Fabrice Neaud, il y a même une version anglaise je crois.

Loïc Néhou : Oui, on en avait fait une version anglaise. En fait, on a directement collaboré avec des gens qui traduisaient nos livres sur Internet. Au lieu de leur faire un procès, on leur a dit : «Puisque c’est fait maintenant, on va plutôt travailler ensemble…» Et on a utilisé leur traduction, lettré les pages et les avons publiées sur notre site !

Xavier Guilbert : Justement, par rapport à l’attitude habituelle des éditeurs, qui sont dans une optique…

Loïc Néhou : … de protection. Ils freinent bêtement des quatre fers, au risque finalement de tout perdre. Mais il faut plutôt accompagner le mouvement, ça ne sert à rien de résister.

Xavier Guilbert : Et le choix de l’impression numérique à la demande ?

Loïc Néhou : Ça, c’est un choix économique et de raison. On sait très bien qu’il y a une surproduction énorme. Les livres ont de plus en plus de mal à se faire une place en librairie, ils y restent au mieux trois semaines, et après ils sont envoyés se faire pilonner. Pour moi, cette chaîne qui fonctionne comme ça ne fonctionne plus justement. Il s’agissait d’y réfléchir et d’essayer de voir s’il n’était pas possible d’envisager une autre manière de faire. Plutôt que d’imprimer des livres à l’aveuglette sans savoir qui cela va bien pouvoir intéresser, je me suis posé la question inverse : qui cela intéresse-t-il ? Une fois que je le sais, j’imprime… Pas de perte, pas de stock, pas de pilon.
Et ayant mis au point un objet qui convient au type de contraintes de la fabrication numérique, l’ayant testé sur les livres à la demande, je me suis dit que c’était très bien aussi pour les autres livres, parce que cela me permettra de ne pas avoir de stock. J’ai quand même ainsi réussi à diviser les coûts de fabrication par deux ! Ma comptable n’en est pas revenue.

Xavier Guilbert : Pour des livres qui sont plutôt réussis. Je pense aux Sœurs Zabîme, par exemple…

Loïc Néhou : Oui. Et encore, celui-là, c’était le premier, on pouvait encore le parfaire. Depuis, nous avons trouvé un imprimeur qui fait un bien meilleur travail. Vraiment très satisfaisant.

Xavier Guilbert : Oui, mais tu le prends, et tu te dis : c’est un «vrai» livre.

Loïc Néhou : Bien sûr c’est un vrai livre ! J’avais été échaudé quand on avait publié ce livre de littérature qui s’appelait Purulence. Flammarion, le diffuseur, m’avait dit : «on a une mise en place de 1 800 exemplaires.» À ce moment-là, j’avais du papier en stock, et je me suis dit : «puisque c’est ça, j’en tire 2 000, ça devrait suffire.» Je tire le bouquin, et ils me disent : «Ah, en fait, la mise en place serait plutôt de 2 100…» Grosse erreur de leur part ! Mais d’accord. Comme je croyais à ce livre et souhaitais lui donner toutes ses chances, je retire immédiatement 2 000 exemplaires, parce que je ne pouvais pas en tirer moins en offset et conserver le prix de vente.
Et puis ce livre paraît, on essaie d’en faire parler, rien ne sort… Ce n’est qu’un an après que la presse a enfin fait son travail ! Mais alors là, il y a eu de tout : Ardisson sur Canal+, France 2, France 3, RTL… enfin, tous les médias, au moment de la journée de lutte contre les sectes, puisque c’était le sujet du livre. Le problème, c’est que les libraires, entre-temps, avaient déjà renvoyé tous les stocks au diffuseur / distributeur !

Xavier Guilbert : Le livre n’existait plus dans la chaîne.

Loïc Néhou : Oui. Il était en vrac dans des conteneurs chez Flammarion / UD, et les libraires ont donc recommandé, le livre qu’ils avaient renvoyé peu de temps avant ! Alors pour les fournir, il a fallu que je réimprime une troisième fois, car après un tri, il s’était avéré que seulement 30 % des retours pouvaient être remis dans le circuit. C’était une aberration totale ! D’abord, si ils avaient gardé les livres, ça aurait évité cette situation, et si les journalistes avaient fait leur travail en temps voulu, aussi. Et si Flammarion n’avait pas merdé sur la mise en place et n’avait pas un fonctionnement aussi lourd, où l’on ne peut pas sortir des livres d’un container pour les renvoyer aux libraires (en fait en les triant pour parer au plus pressé, ils m’ont fait une fleur — enfin, payante, bien sûr, la fleur, hein !)… Là, je me suis dit : plus jamais ça ! Heureusement, j’ai réussi à sauver l’affaire, mais cela a été une opération quasi blanche, alors que ça aurait dû nous rapporter pas mal d’argent, puisque le livre s’est très bien vendu.
Donc à partir de là, je me suis dit : on ne m’y reprendra pas deux fois, désormais, s’il en manque 200, je veux pouvoir en réimprimer 200, je ne vais pas en réimprimer 2 000. C’est ce que l’impression numérique me permet maintenant de faire. Pour Melody, on a fait un premier tirage très exactement calqué sur la mise en place annoncée avec un supplément estimé pour les éventuels réassorts. Puis il a été assez rapidement épuisé, j’en ai donc retiré le nombre adapté, et puis là je m’apprête sans doute à en retirer encore en fonction des besoins. Donc ça me fait prendre des risques financiers bien moindres. Quasiment pas de risque d’ailleurs !

Xavier Guilbert : J’ai l’impression qu’il y a plusieurs tendances dans votre travail. Au départ, quelque chose de lié aux auteurs historiques de la revue. Et puis ensuite une ouverture, une ouverture à d’autres auteurs, mais aussi une ouverture à l’étranger. Et enfin une approche complémentaire aujourd’hui, qui serait une sorte d’approche patrimoniale à votre sauce, avec les livres de Boilet, par exemple.

Loïc Néhou : C’est un tout, une maison d’édition. Il y a de la nouveauté, et il y a du patrimoine parce qu’on ne vient pas de nulle part. Si j’ai republié Teulé, c’est parce que c’était quelqu’un qui m’avait inspiré, je le trouvais vivifiant pour le médium. Idem pour le travail de Frédéric Boilet : c’était l’un des premiers, avec 3615 Alexia, à oser des récits aussi personnels. Donc ça me semblait judicieux. C’est pour ça qu’un jour je lui ai envoyé un fax, et que je lui ai dit : «Est-ce que ça te dirait de faire un livre avec nous ?» Et il m’a dit, «Oui, tu peux me considérer comme sans éditeur attitré», alors qu’il avait à l’époque Les Humanoïdes Associés, Dupuis, Casterman

Xavier Guilbert : Et ça a débouché sur L’Épinard de Yukiko, c’est ça ?

Loïc Néhou : Oui, c’est à ce moment-là qu’il m’a dit : «Je suis sur un récit, ça s’appelle L’Épinard de Yukiko.» Il y avait un éditeur qui était intéressé, mais finalement il a préféré le faire avec nous. Et ça a été un beau succès (trois éditions successives) et il a en plus été traduit dans neuf langues !

Xavier Guilbert : Sachant que c’est un livre qui dès le départ, paraît en japonais et en français.

Loïc Néhou : Oui. Pour Tsuge, pareil, c’est un concours d’heureuses circonstances… Frédéric Boilet était au Japon, on s’est retrouvés à être invités à Tôkyô pour une exposition et des conférences [autour de la Nouvelle Manga], c’est le fait d’être là-bas et de rencontrer les gens qui a facilité les choses…

Xavier Guilbert : Comment vous en êtes-vous retrouvés à parler de Tsuge ?

Loïc Néhou : En fait, Frédéric m’avait envoyé des livres de Tsuge, et il m’avait dit : «Tu verras, c’est très très bien.» Je ne lisais pas le Japonais, mais j’ai effectivement senti que c’était très très bien et que je pouvais me fier à son avis. Donc je lui ai dit, «Écoute, banco, on le fait.» C’était L’Homme sans talent. Il avait pris contact avec Tsuge, mais Tsuge, lui, ne voulait pas. Et puis là-dessus, je vais à Tôkyô, je rencontre une universitaire qui me demande : «Est-ce que vous allez publier des auteurs japonais ?» Je lui dis : «J’aimerais bien publier Tsuge, mais ce n’est pas possible.» Et elle me répond «Ah, peut-être qu’il y a une possibilité…» En fait, elle connaissait un éditeur de Tsuge, et par le double truchement de Boilet et de son éditeur, il est miraculeusement devenu possible de publier le livre. Qui, à ce jour, est la seule traduction existante au monde de cet auteur incontournable !

Xavier Guilbert : Il y a deux récits qui ont été traduit dans RAW.

Loïc Néhou : C’était justement pour cela que Tsuge, jusque-là ne voulait plus se faire traduire. Parce qu’il n’était pas content de ce qui avait été publié dans RAW : ils avaient agrandi les pages et les avaient retournées. C’est suite à cette mauvaise expérience, justement, que Tsuge ne voulait plus entendre parler de traductions.

Xavier Guilbert : Il y a d’autres récits chez Tsuge qui relèvent de l’autobiographie, notamment tout un récit de jeunesse «Yoshio no Seishun». Et chaque fois qu’on parle de Tsuge, revient ce constat : c’est dommage, il n’y a que L’Homme sans talent qui soit disponible dans une langue occidentale.

Loïc Néhou : Eh oui. Mais là, j’ai perdu mes contacts au Japon. Boilet n’y étant plus, Asakawa ne s’occupant plus de Seirinkôgeisha, je n’ai plus de contacts… c’est comme ça.

Xavier Guilbert : Parce qu’il y avait une envie de continuer là-dessus ?

Loïc Néhou : Oui, il y avait l’envie. On voulait embrayer sur un livre dont le titre français aurait pu être «La femme d’à côté». Mais pour l’instant, je n’ai pas de solution.

Xavier Guilbert : Dans votre démarche aujourd’hui, il y a beaucoup de choses qui existent déjà. Mélody, de la traduction… en termes d’accompagnement de création, c’est plus difficile ?

Loïc Néhou : Il est vrai que les traductions ne sont pas ma priorité. En fait, je préfère publier des livres de création en français. Mais parfois, comme pour Tsuge, il y a des cas qui s’imposent, et il faut les publier, point. En plus c’était l’époque, si tu te souviens bien — parce qu’il faut remettre les choses dans leur contexte — où il n’existait pas de manga d’auteur publié en France. Il n’y avait que Taniguchi à la limite mais qui est aussi un auteur mainstream. Par contre, après, on a eu toute une floraison d’auteurs de ce type chez d’autres éditeurs, mais ce livre-là, c’est ce livre-là, publié dans le sens de lecture original, qui a ouvert la voie à bien des éditeurs qui se sont jetés sur le filon. Donc c’était important d’être le premier à le faire. Moi, je fais les choses si ça me motive uniquement, si ça titille une sorte de nouveauté dans mon cerveau.
Comme pour Mélody : quand Bernard Joubert me l’a mis entre les mains lors d’un festival d’Angoulême… Je savais que ce livre existait, j’avais lu un article dans les Cahiers de la BD, mais je ne l’avais jamais lu. À la lecture, j’ai pensé tout de suite : «Ça, OK, c’est un livre pour moi ! On le fait…». Ça me semblait évident. C’était paru dans les années 80, personne ne l’avait publié en France, donc si on ne l’avait pas fait, il serait resté inconnu. J’aime bien faire des choses que personne d’autre ne ferait. C’est d’ailleurs le conseil que je donne aux jeunes auteurs : «Ne faites que ce que personne d’autre ne pourrait faire à votre place. Sinon abstenez-vous.»

Xavier Guilbert : As-tu des regrets par rapport à des choses qui ont été publiées par d’autres éditeurs, que tu aurais aimé publier toi-même ?

Loïc Néhou : Oui, quelques fois oui. (pause) J’en ai quelques-uns. Je me dis : Ça, ça aurait pu être pour nous…

Xavier Guilbert : Des noms ?

Loïc Néhou : Je ne sais pas, là, par exemple en manga, puisqu’on en parle, je pense au livre Journal d’une disparition et Journal d’une dépression [de Azuma Hideo]. Boilet me l’avait mis dans les mains. À ce moment-là, je n’ai pas tilté. À l’époque, j’étais assez proche de Frédéric Poincelet et il m’avait dit «Ah ouais le dessin, il est pas super…», et puis comme je ne lisais pas le Japonais, j’ai laissé passer le truc. Et ça, par exemple, c’est un livre qui aurait eu sa place. Et il y en a quelques autres.
Après, il y en a dans l’autre sens. J’ai laissé passer des livres qui ne me convenaient pas, et qui ont fait des gros succès ailleurs. Je ne citerai pas de noms, mais il y en a plein. J’ai une sorte d’éthique embarrassante du point de vue commercial, je dis quand même non si je ne le sens pas…

Xavier Guilbert : Dans ton choix de projet, c’est plus cela qui prédomine ? Tu parlais de quatre titres par an…

Loïc Néhou : Allez, disons plutôt cinq, pour chipoter et faire un chiffre rond. On en publie plutôt cinq chaque année…

Xavier Guilbert : Parce que c’est une petite structure, il y a juste toi, c’est ça ?

Loïc Néhou : Oui, mais je collabore aussi avec Lucas Méthé qui s’occupe également du site Internet et me donne des idées. On discute souvent ensemble sur que publier.

Xavier Guilbert : Donc il y a d’une part cet aspect de limitation «technique» de la capacité à faire, et d’autre part cette idée de «tu le sens ou pas»…

Loïc Néhou : Oui, ça s’impose à moi ou pas. En fait, je lis le projet, et à un moment donné s’il y a une petite lumière qui s’allume, c’est OK. Et je le sais. Et sinon, si la lumière ne s’allume pas, je ne relis pas plusieurs fois, je ne me pose pas la question. J’imagine, que quand on tombe amoureux d’une fille, c’est pareil (rire). On ne cherche pas à savoir pourquoi elle nous plaît.

Xavier Guilbert : Quand on parlait des éditeurs alternatifs «historiques», il y avait des personnalités très marquées. Et ego comme x, c’était de l’autobiographie, mais avec du cul. Il y avait une volonté de traiter de l’intime, mais avec cette sorte de marque — quand on allait vers ego comme x, le «x» n’était pas là par hasard.

Loïc Néhou : Alors que c’est un hasard que le «x» se retrouve associé à ça, parce que à l’origine, c’est une inconnue à explorer, dans le sens mathématique du terme. Mais c’est vrai que ça m’amuse toujours de pousser le bouchon un peu plus loin. Par exemple, quand on a publié le Journal, avec des scènes de sexe explicites, homosexuelles de surcroît et autobiographiques, ça ne s’était jamais vu traité, comme ça, par un dessin réaliste. Il existait juste des choses très underground… C’est pour ça qu’au début, les lecteurs du Journal — certains lecteurs «bien-pensant»… des indépendants, pourtant ! — ne savaient pas trop sur quel pied danser. Ils ne savaient pas s’il fallait dire que c’était bien ou non, parce qu’il avait un dessin réaliste. Donc au début, les gens faisaient la fine bouche : «Oui, c’est bien», mais pensaient que ce n’était pas assez underground. En fait, c’était extrêmement novateur, mais d’une manière classique.
Et c’est pareil, quand on a fait Essai de sentimentalisme avec Frédéric Poincelet, on s’est beaucoup amusés. Parce que jusque-là, c’était très rare de parler si crûment de ce genre de choses en bande dessinée. À chaque fois, je lui envoyais un récit, et puis on se titillait en se renvoyant la balle implicitement : «Est-ce que moi j’étais capable d’aller plus loin ? Est-ce qu’il allait être capable de mettre ça en images ?» Et puis on riait sous cape, en se disant que ce livre allait être éreinté par la critique. Mais c’est tout l’inverse qui s’est produit. Ce n’est pas souvent évoqué, mais Aurelia Aurita qui a publié Fraise et Chocolat m’a dit que cela avait été une de ses inspirations, évidemment. On ne le replace jamais dans son contexte, celui-là, c’est dommage, parce que dans les histoires de la bande dessinée érotique, c’est quand-même un jalon. Même si j’en suis le co-auteur, je suis obligé de reconnaître que c’est le cas.
Effectivement, souvent, le sexe en bande dessinée, c’est soit des fantasmes, soit pornographique et utilitaire à destination masturbatoire. Mais autrement, ce qui concerne la vie quotidienne et la vie intime de chacun au jour le jour, était très rarement abordé.

Xavier Guilbert : Tu parles de fantasmes — j’y pense puisque l’on a beaucoup évoqué Frédéric Boilet, qui a une approche particulière de l’autobiographie. On est plus proche de l’autofiction. C’est évident dans Love Hôtel et Tokyo est mon Jardin, mais c’est aussi très particulier dans L’Épinard de Yukiko, puisque l’on a un auteur qui écrit des scènes qu’il va jouer devant la caméra, avant de les dessiner par la suite. On est donc dans une forme très particulière de «création d’autobiographie».

Loïc Néhou : C’est vrai. Mais il arrive à une sorte de perfection. L’Épinard de Yukiko, pour moi, c’est un livre parfait. Une telle subtilité… Frédéric Boilet est un grand raconteur.

Xavier Guilbert : Avec en plus la manière dont il utilise ce qui lui a été souvent reproché, à savoir le dessin d’après photo, dans l’histoire du changement de modèle…

Loïc Néhou : Oui, ça, c’est étonnant. On comprend que l’histoire d’amour n’est pas allée à son terme, parce que le personnage n’a plus le même visage. C’est très subtil.

Xavier Guilbert : Ce serait donc le seul endroit où, d’une certaine manière, tu transigerais par rapport à la ligne «autobiographique» ?

Loïc Néhou : On peut aller jusqu’à l’autofiction. Mais encore une fois, il faut que la petite lumière s’allume dans mon cerveau pour que je sois convaincu…

Xavier Guilbert : Par rapport à l’autobiographie, si on revient au début des indépendants au début des années 1990, c’était une manière de revendiquer une autre bande dessinée. On s’opposait à la bande dessinée d’aventure, et on proposait une bande dessinée plus ancrée dans le réel, avec des problématiques du quotidien. Sauf qu’aujourd’hui, vingt ans plus tard, on a eu une abondance d’autobiographie, le blog s’est mis en place, il y a la bande dessinée de reportage qui est arrivée, et on a cette «bande dessinée du réel» qui s’impose comme une sorte de label mou derrière lequel on met pas mal de choses. Comment te sens-tu par rapport à ça ?

Loïc Néhou : Oui, on est arrivé à un «label mou», tu as très bien défini la chose ! Effectivement, avant le recours à l’autobiographie était un signe que ça ait une chance d’être de qualité, maintenant ce n’est plus un signe de quoi que ce soit, parce qu’il y a de très mauvais livres qui sont soi-disant autobiographiques. On a commencé à publier de l’autobiographie, et puis un certain nombre d’auteurs ont exploité cette veine, sans faire de bonnes œuvres. Donc ça y est, de nouveau, tout est mélangé, le bon, le mauvais, on n’y retrouve plus ses petits. Il ne suffit plus maintenant, que ce soit de l’autobiographie, mais il faut que ce soit de la bonne autobiographie, qui apporte quelque chose. Le nombre de blogs, effectivement, qui relatent des choses totalement inintéressantes qui ne font pas avancer d’un iota la pensée, ni le médium… Les blogs girly, je ne sais même pas s’il y en a un seul de bon. (une pause)

Xavier Guilbert : Quand vous vous êtes lancés, aviez-vous conscience du travail d’une Julie Doucet ou de Crumb ?

Loïc Néhou : Oui, bien sûr. Effectivement, on avait des grands ancêtres inspirateurs qui étaient Spiegelmann, Crumb. Julie Doucet, peut-être est-elle arrivée en même temps… Mais il y avait Teulé, il y avait Baudoin, il y avait Boilet. C’étaient des gens qui faisaient partie de notre famille, notre famille intellectuelle, de sensibilité. Il y avait ces «grands ancêtres inspirateurs».

Xavier Guilbert : Et il n’y a pas d’envie de rééditer des choses comme ça ? Est-ce que c’est trop compliqué ? Comme du Julie Doucet…

Loïc Néhou : Ben elle a plus ou moins arrêté ou ralenti sa production, et son dernier livre publié en France, ce sont ses pages de carnet, c’est ça ? Disons que je suis très sensible aux choses telles qu’elles se présentent à moi, souvent par hasard… Avec Mélody, ça s’est passé comme ça, rééditer une œuvre ancienne parce qu’il fallait le faire. C’est au gré des rencontres, des envies, des concours de circonstances, souvent. Je ne planifie pas ce qu’il faut publier, les choses m’arrivent dans les mains, d’une manière ou d’une autre, et je me dis : il faut le faire.

Xavier Guilbert : Le navire étendard d’ego comme x a été longtemps le Journal de Fabrice Neaud. Sachant qu’il est parti voguer vers d’autres cieux, et que chaque fois qu’on lui pose la question, c’est toujours en cours…

Loïc Néhou : C’est la question récurrente. En fait, Fabrice a commencé plusieurs tomes du Journal en même temps. Donc un jour, il va bien finir par en terminer un avant l’autre, qu’on pourra publier. Il se produit des choses dans sa vie qu’il a envie de raconter, mais qui sont plus récentes que les choses anciennes auxquelles il faut qu’il retourne pour faire une continuité, du coup, ça le ralentit. Des fois, il y a des urgences, et les urgences sont souvent liées à quelque chose qu’il a vécu récemment. Donc il commence quelque chose, et il laisse tomber ce qu’il avait commencé avant. Il y a aussi la question du droit à l’image. S’il n’a rien publié depuis dix ans, c’est aussi qu’il juge impossible juridiquement de le faire. Mais après, son incursion dans la bande dessinée de science-fiction… finalement, il a décidé de «revenir aux fondamentaux», comme il dit. Donc on peut peut-être espérer que quelque chose paraisse un jour prochain.

Xavier Guilbert : Après ces vingt ans, comment te projettes-tu sur la suite ?

Loïc Néhou : Je ne sais pas du tout ce qui va me tomber dans les mains. Je ne sais pas, je sais qu’il va y avoir la suite de Purulence que l’on va publier au printemps (Fille de Chair), mais après, j’aime bien faire les livres quand l’envie se présente, je n’aime pas trop planifier. Je ne sais pas de quel livre je vais tomber amoureux (rire).

Xavier Guilbert : Ces livres, tu les rencontres — on parlait de Tsuge et des gens qui avaient rendu possible sa publication, mais là, tu viens de publier Histoire d’un couple, un récit coréen.

Loïc Néhou : Là, c’est pareil, je travaille avec Lucas Méthé qui s’occupe du site Internet et qui est un excellent auteur par ailleurs… il est allé en Corée avec sa copine, puisque sa copine est coréenne. Et ils ont fait des rencontres là-bas, ont ramené ce livre, ont rencontré l’auteur et se sont dit : «Tiens, ce livre est bien, il faut le traduire.» Moi, je ne pouvais pas le lire en Coréen, donc pour me permettre de le lire, ils l’ont traduit entièrement et une fois que ça a été fait, j’ai vu effectivement que c’était un bon livre et je l’ai publié. Mais ce n’est pas moi qui suis allé le chercher, il est venu à moi, ce livre, en quelque sorte.

Xavier Guilbert : Donc c’est plus cette «découverte heureuse», la «serendipity» des Anglo-saxons. Pas de plan particulier à part continuer à se faire plaisir et à sortir des livres que tu juges important ?

Loïc Néhou : Oui. Sachant que la situation économique du livre pose problème. Maintenant, les mises en place ont beaucoup diminué, donc se pose même la question de savoir si, parfois, cela sert à grand-chose de faire un livre. Quand on voit le faible nombre d’exemplaires que les représentants sont capables de placer dans les librairies certaines fois… C’est un questionnement bien présent aussi.

Xavier Guilbert : Votre travail sur le site web, ça a été bien reçu, ça a bien fonctionné ?

Loïc Néhou : Oui, je pense.

Xavier Guilbert : Et au niveau des commandes ?

Loïc Néhou : On vend bien par Internet aussi. Ça, c’est bien. C’est pour ça que la loi qu’ils sont en train de pondre pour interdire les frais de port gratuits et produire finalement une concurrence déloyale en faveur des libraires avec un dommage collatéral pour les éditeurs, c’est un problème. Parce que ça représente un complément important, qui n’est pas négligeable. Et justement, les petits éditeurs qui — ce n’est pas vraiment notre cas — ont du mal à exister en librairie, on leur dit : non, vous ne pouvez même pas vendre vos livres au «bon» prix, vous serez obligés de les vendre plus cher. Là, ça va les tuer. C’est l’exemple typique d’une loi stupide. Parce que ce sont les éditeurs les plus fragiles qui vont en pâtir. Je ne vois pas en quoi Amazon en pâtirait, puisqu’on l’obligera ainsi à facturer plus cher ce qu’ils vendent. Amazon ne va pas gagner moins d’argent, mais plus, sur le dos des consommateurs ! C’est absurde. S’il s’agissait de lui faire payer des impôts, là d’accord, puisqu’ils payent leurs impôts en Irlande ou je ne sais pas où, mais là, c’est la fausse bonne idée typique, qui va créer des problèmes en cascades chez les éditeurs indépendants, par exemple. Moi, je ne sais pas comment je vais faire. Peut-être rester hors-la-loi, je ne sais pas…

Xavier Guilbert : Vous proposez en lecture numérique des livres qui sont épuisés. Là, il n’y a pas le projet de faire de l’édition disponible à la demande pour les amoureux du papier ?

Loïc Néhou : Si, bien sûr. Par exemple, Les Sœurs Zabîme d’Aristophane, une fois épuisé, on l’avait republié sur le site en chapitres, avant la réédition papier. Et puis là, par exemple, le livre de Lucas Méthé [Journal Lapin] qui est offert sur notre stand à Angoulême pour célébrer nos vingt ans, sera aussi offert pour les lecteurs qui nous suivent sur Internet [épuisé depuis, mais qui sera réédité sous peu en version «à la demande»]. Il suffira qu’ils nous envoient un mail pour nous dire : «Ce livre m’intéresse, voici mon adresse…», et ils vont le recevoir gratuitement. Donc ça, c’est un vrai cadeau ! Et on va mettre en ligne l’intégralité du livre, comme ça, pour ceux qui se contentent du livre en version numérique… Et ceux qui veulent le recevoir en version papier, ce sera possible aussi.
Mais je crois qu’il faut faire feu de tout bois. Il ne faut pas se braquer sur une ancienne manière de faire, en se disant : il faut résister, il faut résister !

Xavier Guilbert : Ces livres à la demande d’ailleurs, il y en a quatre ?

Loïc Néhou : La maquette qui a été élaboré pour les livres numériques est celle avec un petit rectangle pour le titre. Il y a le Jeffrey Brown, le coffret de Frédéric Poincelet, Les Sœurs Zabîme, Palace, et puis le Journal de Lucas Méthé. Ce sont des livres que je jugeais appropriés à ce type de diffusion. Les Sœurs Zabîme, je savais que si j’en faisais une édition pour la librairie, j’aurais une mise en place misérable. Parce que déjà, les libraires ne veulent pas des nouveautés, ou si peu. Enfin bon, ils en ont trop… 500 livres par mois. Donc les rééditions, c’est «arrêtez tout !» C’est un livre qui méritait de continuer à être disponible, donc voilà, c’est la solution que j’ai adoptée.

Xavier Guilbert : Avec vingt ans de recul, si c’était à refaire, tu le referais ?

Loïc Néhou : Alors… Ce qui est clair, c’est que si je devais le refaire maintenant, je ne le referais pas. À l’époque, il y a vingt ans, il était nécessaire de créer une maison d’édition indépendante, parce que par exemple le livre de Fabrice n’aurait pu être édité nulle part. Si l’auteur l’avait présenté à des éditeurs, on lui aurait dit : «Ben non, on fait pas ça, nous.» Mais maintenant, effectivement, il n’est plus utile de créer une maison d’édition — comme il s’en crée plein d’ailleurs, je trouve ça sidérant d’inadaptation à la situation du marché… Et les «éditeurs industriels» ont compris comment faire des livres pseudo-indépendants, donc je pense maintenant que n’importe quel livre peut être pris chez n’importe quel éditeur, puisqu’ils publient tellement et qu’ils ne veulent pas rater la future Marjane Satrapi ou je ne sais quoi. Donc non, maintenant, je ne créerais pas une maison d’édition. Vu le contexte, non. (rire)

Xavier Guilbert : Angoulême, un avantage ou un inconvénient ?

Loïc Néhou : C’est un avantage pour le Festival, parce que ce n’est pas loin de mon domicile. (rire)

Xavier Guilbert : Mais à l’année ?

Loïc Néhou : À l’année, la vie y est très agréable. Et puis, je ne sais pas si il existe une ville en France où vivent autant de personnes qui ont les mêmes préoccupations ? Que ce soit auteurs ou éditeurs… Il y a à peu près 220 auteurs de bande dessinée qui vivent en Charente. On a des choses à partager ensemble, c’est agréable de pouvoir le faire. Des auteurs qui sont dans d’autres villes, qui sont éloignés les uns des autres doivent se sentir plus isolés… là, on affronte les mêmes difficultés ensemble.
Alors, c’est un inconvénient, sans doute, de ne pas être à Paris, parce que souvent les journalistes ont tendance à être un petit peu feignants. Ils vont chercher à côté de chez eux, mais pas plus loin : le nombre de fois où Fabrice a raté une interview parce que le journaliste disait : «Ah, vous n’êtes pas parisien ? Ah bon. Ah bon, ben non alors, on ne peut pas vous inviter, vous photographier…» Voilà, ça, c’est un problème.

Xavier Guilbert : En même temps, à Paris, il y a une cherté de la vie…

Loïc Néhou : À Paris, une maison d’édition comme ego comme x ne tiendrait pas. Parce que là, les bureaux sont chez moi, je paye un loyer qui est très modeste, je n’ai jamais eu la folie des grandeurs donc tout est resté à une taille humaine. Et puis, on bénéficie aussi d’un entrepôt gratuit qui contient maintenant des tonnes et des tonnes de bouquins. À Paris, ce serait grandement problématique.

Xavier Guilbert : C’est ta seule activité, ego comme x, ou as-tu un «vrai boulot» à côté ?

Loïc Néhou : J’ai été salarié pendant dix ans d’ego comme x. D’ailleurs, maintenant, je ne comprends pas comment ça a été possible. Parce qu’en publiant cinq livres par an… Ça devait rudement bien marcher, en fait ! Mais il y a peu, j’ai dû me licencier et je suis officiellement sans emploi, même si je continue à m’occuper d’ego comme x tout le temps. Je n’ai pas de solution à moyen ou long terme… Ça m’angoisse et il me faudrait sûrement un autre travail en parallèle.

Xavier Guilbert : Je me souviens d’une table ronde à Périscopages où Alexandre Balcaen de The Hoochie Coochie expliquait qu’ils étaient «sponsorisés» par le RMI.

Loïc Néhou : Oui. Donc moi, ce n’est pas le RMI, c’est le chômage. Mais j’ai eu une crise existentielle il n’y a pas très longtemps, en 2013, où je me suis dit : qu’est-ce que je fais ? je continue, j’arrête ? Mais si j’arrête, je fais quoi ? Je ne sais faire que ça, ça fait vingt ans que je le fais. C’est là où je me suis aperçu que ça marchait vraiment bien à un moment donné, mais là, les temps sont plus difficiles. Donc en fait, je continue en essayant de ne pas trop me poser de question. Je ne sais pas comment font les autres, en fait. J’ai eu une position privilégiée, je crois, parce que publier aussi peu de livres, et réussir à se salarier ? ! J’étais très économe… peut-être que je réussirai de nouveau à me payer, je ne sais pas. Pourtant la situation financière d’ego est très saine (une bonne trésorerie, aucune dette !…), c’est ma situation personnelle qui est plus délicate.

Xavier Guilbert : Il y a quand même des livres dans votre catalogue dont on parle encore aujourd’hui — on revient toujours au Journal de Fabrice…

Loïc Néhou : Il y a des livres comme ça qui sont emblématiques : le Journal, le livre de Tsuge, L’Épinard de Yukiko, Gens de France et d’ailleurs… et Melody à mon avis va suivre le même chemin. Donc ce sont des livres qui continuent à se vendre. C’est pour cela qu’on ait ou qu’on n’ait pas le prix, je vais le retirer. C’est un livre de fonds, Melody

[Entretien réalisé à Angoulême le 30 janvier 2014]

Entretien par en novembre 2014